Les Lectures de Pierre Tanguy...


juin 2019

Estelle Fenzy : La minute bleue de l’aube

Pensées, aphorismes, fragments, poèmes courts : il y a de tout cela dans la poésie d’Estelle Fenzy. Elle a l’art de capter à l’aube des instants minuscules pour en tirer des leçons de vie.

Lisant La minute bleue de l’aube d’Estelle Fenzy, comment ne pas d’abord penser à Georges Haldas, autre écrivain de l’aube pour qui il fallait – quoi qu’il en coûte – savoir « témoigner des minutes noires comme des minutes heureuses ». C’est cet état particulier de poésie que Estelle Fenzy partage en réalité avec le poète suisse, dans cette façon, comme il le disait lui-même, « d’être le plus présent à soi-même » et de témoigner du « prodigieux mystère de la vie » (Pollen du temps, éditions L’âge d’homme, 1999).

Estelle Fenzy, donc, maintient ses sens en éveil. Même la nuit. Elle nous parle d’un pays qui n’est pas nommé même si l’on repère ici une vigne et si, ailleurs, on entend souffler le mistral. Nous sommes dans le sud, mais l’important est ailleurs. Car la nuit et l’aube ont, au fond, partout la même couleur « Au mitan de la nuit/même les oiseaux dorment // Seuls les chats savent / où est caché le ciel ». Mais, note ailleurs le poète : « Le jour tarde à se lever / il a dû passer une nuit blanche ».

Les micro-poèmes d’Estelle Fenzy nous font aussi penser à ces poèmes courts coréens « écrits au creux de la main ». Elle le dit explicitement elle-même : « Souvent / mes poèmes / tiennent dans une main / humanité / de paume ouverte // un fruit et son noyau ». Pas étonnant, donc, que ses poèmes puissent flirter avec le haïku. « Deviner / sur quelle fleur / le papillon se posera ». Ou encore ceci : « Le vent tourne / les pages du livre / à l’envers ». Sans oublier les traits d’humour : « Avec mon mètre /à peine soixante /je ne serai jamais/une grande personne ».

Pointe aussi, souvent, sous un apparent détachement, une forme de douleur. « Le plus difficile / ce n’est pas la solitude // le plus difficile / c’est l’absence ». Douleur avivée par la vision, à distance, des malheurs du monde : « Alep // Il est terrible le regard de l’enfant / il sait qu’il sera le premier // à mourir ». Alors, nous dit Estelle Fenzy, il faut « écrire / pour empêcher / que tout tombe » et « alerter le jardin » car « le soleil est parfois cruel ». Pour l’auteur, dans ces conditions, « un seul pays natal / une seule langue maternelle / le poème ».

La minute bleue de l’aube, Estelle Fenzy, La Part Commune, 120 pages, 13 euros.


Paul Guillon : La couleur pure

De la poésie de Paul Guillon, on appréciera surtout la « disponibilité au présent » comme l’avait déjà dit Jean-Pierre Lemaire en préfaçant La vie cachée, un de ses précédents recueils. La couleur pure est fait de la même encre. Ce recueil dit les jours et les heures dans leur simplicité. Mais toujours sous le signe d’une forme d’émerveillement.

Qu’il nous entraîne sur ses pas dans la contemplation de peintures italiennes ou qu’il nous parle de la vie de ses jeunes enfants, Paul Guillon dresse avant tout des tableaux. Précisément à la manière des plus grands artistes. C’est par exemple le cas quand il saisit cette femme qui allaite son enfant « sur cette plage publique minuscule » ou quand il fait le constat que « ce qui subsiste du bleu / s’est rassemblé dans le balancement vaporeux des glycines ». Il y a aussi ce véritable tableau de genre à Venise quand il voit le vaporetto des touristes croiser une vedette-corbillard.

Cette « vie cachée » dont Paul Guillon nous avait parlé dans son premier recueil chez Ad Solem en 2007, resurgit à nouveau au fil des pages. Elle prend avant tout les couleurs de l’enfance quand le poète nous parle avec tant de douceur et de justesse du « premier âge » de ses propres enfants.

Ce qui se manifeste avec acuité, c’est l’attention particulière du père à l’apparition des premiers mots sur leurs lèvres. « Tu es à ce moment dont parle tout poème / où tu devines notre langage / où tu nous parles sans parole », note le papa énamouré. « Tu répètes à l’envi / la fin de tous nos mots ». Et puis, un jour, les premiers mots surgissent : « é-mé, é-mé » devant la mer que l’enfant désigne par ces mots ou, sortant plus tard de l’école maternelle les doigts tachés de couleurs : « J’ai peindé, papa ».

Plus loin, l’évocation de Maud, «effondrée brusquement » à l’âge de huit ans, ravive des plaies encore bien ouvertes. « Elle a laissé en moi ce silence / d’où surgit la poésie ». Mais la vie (cachée) continue envers et malgré tout. « Avec mon fils de trois ans / je démine lentement la plage / de ses palourdes et de ses coques ».

Paul Guillon qui se laisse « visiter » par des textes bibliques (la Visitation, l’Annonciation…), nous dit l’urgence de vivre en dépit des ébranlements intimes qu’elle peut provoquer. Et de ce vieux poète qu’il « visite » sur son lit d’hôpital, il peut dire : « Il ne peut plus écrire / et c’est pour cela que le poème/est enfin là ».

Vies silencieuses, Paul Guillon, Ad Solem, 87 pages, 14,90 euros


Victor Ségalen vu par François Cheng

Il y a 100 ans, le 21 mai 1919, Victor Ségalen trouvait la mort dans la forêt du Huelgoat. L’académicien François Cheng, poète français d’origine chinoise, a consacré un livre au grand voyageur breton dans lequel il dit l’intime proximité spirituelle qui le relie à lui. Un livre à lire ou à relire à l’occasion de l’anniversaire de la disparition de Ségalen

Ils étaient faits pour se rencontrer à un siècle de distance. Lui, Victor Ségalen (1878-1919), explorateur breton de la Chine, l’autre François Cheng, le Chinois « naturalisé français » et aujourd’hui académicien. L’un comme l’autre ont refusé l’exotisme et le voyage de pacotille pour privilégier l’immersion dans les cultures qu’ils approchaient : chinoise pour l’un, française pour l’autre. À la seule différence près que Ségalen a terminé sa vie dans son pays natal (une mort mystérieuse dans la forêt du Huelgoat) et que François Cheng a totalement adopté son pays d’accueil et épousé sa langue.

À l’heure du dialogue des cultures, on ne manquera pas de souligner l’étonnante parenté intellectuelle et spirituelle entre deux auteurs nés aux antipodes : l’un en extrême-occident, l’autre en extrême-orient.

Il y a, en effet, entre Ségalen et Cheng, une « fraternité poétique et existentielle ». Elle est patente dans ce que dit Cheng de l’écrivain breton à l’occasion de trois conférences (qui font la trame du livre) dont la plus récente prononcée à l’occasion des 100 ans de la naissance de Ségalen.

« Au travers de ses visions, écrit Cheng à propos de Ségalen, il a sondé des mystères dont les échos ont réveillé ceux de son être propre. Pour le poète, réaliser ses randonnées sur cette terre lointaine, c’était se réaliser ». Plus loin, Cheng souligne ce qui – à ses yeux – est le plus haut message de Ségalen : « Sachons accueillir le mystère de l’être ; l’inconnu est ce qui advient, qui est toujours déjà là mais toujours en avant de nous, et cet inconnu qui advient n’est autre que notre propre mystère ».

Aller voir ailleurs pour mieux voir au-dedans. Telle fut la trajectoire de Victor Ségalen, poète « exote », selon l’expression qu’il utilisait lui-même. François Cheng a su dire dans son livre comment la parole de Ségalen s’ouvrait avant tout à l’universel.

L’un vers l’autre, en voyage avec Victor Ségalen, François Cheng, Albin Michel, 183 pages, 14,50 euros. Réédition en poche, mai 2019, Albin Michel, collection « Espaces libres », 192 pages, 7,20euros.


Brigitte Maillard : La simple évidence de la beauté

« La beauté sauvera le monde », disait Dostoïevski. « La poésie sauvera le monde », affirmait Jean-Pierre Siméon dans un livre-manifeste du Printemps des poètes. La beauté et la poésie font alliance dans le recueil de poèmes et des photographies de Brigitte Maillard.

Auteur/poète, éditrice, chanteuse : Brigitte Maillard a plusieurs cordes à son arc. Elle aime les gens, la nature, les paysages. Avec une affection particulière pour la baie d’Audierne, à tel point que cet espace emblématique de la Cornouaille (où la mer aborde le littoral avec fracas) est devenu pour elle le lieu d’une révélation. « Un jour, raconte-t-elle, sur une plage de la baie d’Audierne, la beauté s’est emparée de tout mon être. Inoubliable instant car la beauté a quelque chose d’incroyable à nous dire. Derrière ce monde respire un autre monde ».

Pour témoigner de ce tressaillement intime devant la beauté, Brigitte Maillard recourt bien naturellement au poème et à la photographie. Voici, offerts à nos yeux, des estrans parcourus de ruisseaux sous des cieux plombés, des vagues giclant avec fureur sur les rochers pointus, une neige de mouettes ou de goélands sur la grande bleue soudain calme … « Je suis au bord de l’eau / Fidèle au brin d’osier / Déposé par les oiseaux », écrit-elle. « De tout, je fais un endroit de mon cœur » (…) « L’onde court dans ma main ».

Le poète et académicien François Cheng, que Brigitte Maillard évoque dans ce recueil, écrivait à propos du Mont Lu dans la province de Jiangxi (dont il est originaire) qu’il offrait « des perspectives toujours renouvelées et des jeux de lumière infinis ». Ce sont ces jeux de lumière que Brigitte Maillard capte par l’image et le texte. Son mont Lu à elle, c’est d’une certaine manière la baie d’Audierne où elle se sent « vêtue d’espace ».

La simple évidence de la beauté, Brigitte Maillard, éditions Monde en poésie, 77 pages, 15 euros.


Daniel Kay : Vies silencieuses

Les « vies silencieuses » du breton Daniel Kay sont celles que donnent à voir les plus grandes œuvres picturales. Vies silencieuses des hommes, des bêtes, des plantes, des fleurs… tous visités par le pinceau du peintre. Le poète, lui, se met à leur écoute. Il redonne vie à tout un univers et nous propose sa propre mise en musique. Un exercice d’interprétation qui ne manque pas de sel et d’originalité. Suivons le guide…

Faire parler les peintures. Le cinéma en a fait l’expérience. Peter Greenaway nous a livré en 2008 sa version de La ronde de nuit de Rembrandt. En 2014, c’est Lech Majewski qui avait mis en scène Le portement de croix de Bruegel (tableau de 1564) en réalisant le film Le moulin et la croix.

Les écrivains ou poètes ne sont pas en reste. On pense notamment au beau recueil Archives de neige de la Finistérienne Anne-José Lemonnier (Rougerie, 2007), inspiré par les tableaux de l’Ecole de Pont-Aven ou les dessins de Jean Moulin exposés au musée des beaux-arts de Quimper.

Daniel Kay, lui, va plutôt chercher sa propre inspiration du côté de la Renaissance italienne et de l’art baroque. Apparaissent dans son recueil les villes emblématiques de Florence, Venise, Assise, Sienne, les œuvres du Quattrocento mais aussi celles de l’école hollandaise. Voilà, en tout cas, un livre surprenant sur la création artistique et sur la capacité d’une œuvre picturale à féconder l’imagination. Mieux: l’imaginaire, le fantastique, le surnaturel.

Car il s’agit bien, ici, d’une réinterprétation très personnelle des plus grands tableaux de maîtres. Le faisant, Daniel Kay aiguise notre regard. Mais, finalement, n’est-ce pas là le rôle du poète : nous révéler ce que nos yeux ne voient pas ou traquer le merveilleux derrière le visible. Ainsi, sur ce tableau, « Le crépuscule n’est qu’une chemise rouge / qui flotte sur les cyprès / et brûle les leucocytes ». Ailleurs, voici « les angelots bouffis qui tombent comme des corps stellaires dans les champs d’oliviers ». Plus loin, ce sont les anges, « ces messagers célestes semblables à de grands papillons bariolés qui butinent, parmi les fleurs des champs, le suc d’une nouvelle aurore ».

Daniel Kay ouvre aussi la porte de l’atelier du peintre. En Italie, il voit « dans la cuve d’indigo / le bleu du ciel et la robe de la Vierge ». Près de chez lui, dans l’atelier de Jean-Luc Bourel, dont il contemple les toiles, il s’interroge : « Comment l’espace donne-t-il du temps à ce regard / qui s’épuise dans le bleu ? »

Ah ! Le bleu. Il éclaire et parcourt le livre. Il l’inaugure même dans ce premier chapitre intitulé « Le bleu à l’âme » mais le poète sait mettre en garde contre « les fausses promesses du bleu » et même sa « perfidie ». Il nous dit aussi que « les Grecs ne possédaient pas de mots pour le bleu ». Et que n’aurait-il pu dire sur les Bretons pour qui le bleu et le vert se confondent dans le mot « glaz ».

Le poète nous ouvre vraiment, dans ce livre, de nouvelles perspectives sur la peinture. Il la dépoussière, lui fait endosser (quand il s’agit d’œuvres anciennes) les costumes d’une certaine modernité en faisant entrer dans ses poèmes des mots d’aujourd’hui. Ou encore des mots du langage trivial. Voici sa Madeleine de Georges de la Tour qui « s’applique à remonter sur ses cuisses / la double soie duveteuse des jarretelles / tendue comme une corde autour du cou ». Voici les Sadducéens qui ont « éraflé / les portes des bagnoles ». Voici « le dos cabossé des anges ».

Les statues, aussi, ont leur mot à dire. Silencieuses pas définition, elles « susurrent une langue étrangère / un curieux idiome / que seuls peuvent comprendre/les enfants et les muets ». Et sans doute, aussi, le poète quand il se met à leur écoute.

Vies silencieuses, Daniel Kay, Gallimard, 127 pages, 14,50 euros.


Jacques Rouil : Si près de l’abîme

Il y a nouvelles et nouvelles. Les nouvelles d’un journal. Les nouvelles d’un livre. Jacques Rouil fait se rejoindre le journalisme et la littérature dans ses « nouvelles du monde actuel », sous-titre de son nouveau livre Si près de l’abîme. Ses nouvelles nous parlent des marges, principalement rurales, mais avec quelques échappées vers les banlieues. Toute ressemblance avec la protestation populaire contemporaine n’est pas pure coïncidence.

Profondément attaché au département de la Manche où il est né (bien que vivant dans la métropole rennaise), Jacques Rouil nous dit dans tous ses livres (romans, récits autobiographiques, nouvelles mais aussi poèmes) ce qui l’anime profondément : un amour de sa terre, de ses paysages familiers, une fidélité sans faille à ses ancêtres, à tous ceux qui ont cultivé cette terre au cours des siècles. Et Dieu sait s’il nous parle, pourtant, de contrées où il vente, où il pleut, où la glaise colle aux sabots (« Le ciel couleur de cendre et de charbon de bois pesait comme de gigantesques sacs de patates sur cette vie ankylosée ») mais avec ces embardées de soleil qui suscitent inlassablement, chez lui, émoi et contemplation.

Mais l’époque ne lui plaît guère. Jacques Rouil nous dit, à travers les personnages de ses nouvelles, ce qui le travaille profondément et qui n’en finit pas de susciter sa réprobation : la morgue des puissants, les réflexes identitaires exacerbés, les assauts de l’islam radical et aussi toutes les formes d’intégrisme écologique, car elles touchent à ce fond paysan qu’il n’a pas perdu. Les nouvelles de son nouveau livre disent tout cela à travers une galerie de personnages à la fois touchants et truculents, parfois tragiques, toujours campés avec justesse par l’auteur. Ses nouvelles racontent ainsi l’histoire d’un paysan revenu d’un coma de plusieurs années et qui découvre que sa ferme a été expropriée pour les besoins d’une centrale nucléaire. Elles racontent l’histoire d’un jeune banlieusard pris en auto-stop par un paysan qui finira par « l’apprivoiser » et même l’embaucher. Elles racontent un kidnapping tragique pendant la Coupe du monde de football. « On a décidé d’expérimenter un jeu, comme à la télé, mais en bien plus intéressant. Si la France gagne contre le Togo, tu gagnes ta peau. Si elle perd, je te saigne ».

Le « morceau de bravoure » de ce livre est une nouvelle (qui valait un petit livre à elle toute seule) intitulée « Le prophète » dans laquelle Jacques Rouil nous livre l’histoire d’un Jésus contemporain né dans un fourgon (puisque Joseph et Marie, ses parents, n’avaient pas pu faire autrement) et qui, à force du bien autour de lui d’une manière surprenante, finira par susciter haines et jalousies.

On soulignera aussi cette nouvelle aux allures prémonitoires racontant « la mort d’une cathédrale » (à cause, cette fois-ci, d’un acte terroriste). Et aussi celle écrite pendant la crise des Gilets jaunes où l’on assiste au sort d’un manifestant frappé mortellement par son frère policier. « Putain, Armand, je t’avais pas r’connu ! Oh nom de Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris ? C’est moi qu’ai tapé ! ».

Si le ton est parfois tragique dans les nouvelles de Jacques Rouil, il y a le plus souvent des ouvertures. Le monde n’est pas clos malgré sa noirceur. L’auteur nous dit, entre les lignes, qu’il fait confiance à la bonté des individus pour ne pas sombrer définitivement dans l’abîme. Des formes de réconciliation existent. Des consciences peuvent évoluer. L’empathie n’est pas un vain mot sous sa plume. Mais c’est un homme écorché qui nous en parle…

Si près de l’abîme, nouvelles du monde actuel, Jacques Rouil, éditions quint’feuille, 324 pages, 20 euros.


Ainsi parlait Virginia Woolf

Que sait-on vraiment de Virginia Woolf ? Un livre nous apporte aujourd’hui un éclairage intéressant à travers les « dits et maximes de vie » de la fameuse romancière anglaise qui fut aussi épistolière, diariste, éditrice, collaboratrice de publications littéraires.

Née en 1882 à Londres et décédée en 1941 – en se jetant, les poches pleines de pierres, dans l’Ouse, une rivière qui lui était familière – Virginia Woolf a connu bien des soubresauts dans une vie marquée par des phases dépressives. Le grand public la connaît sans doute plus aujourd’hui par le film Qui a peur de Virginia Woolf ? (avec Elizabeth Taylor) que par ses romans. Et, a fortiori, par ses « dits et maximes de vie ».

En traduisant et présentant cette part méconnue de son œuvre, Cécile A.Holdban (dont on sait la fine connaissance qu’elle a des écrivaines anglo-saxonnes) nous révèle la profondeur de pensée de Virginia Woolf. Avec trois thématiques essentielles qui innervent ce livre : la femme et la famille, le sens de la vie, l’écriture et la vie d’écrivain.

Virginia Woolf – on le sait – est devenue une figure éminente du féminisme. On l’appréhende d’abord comme cela, elle qui vécut dans une société victorienne patriarcale dont elle eut à subir, dans sa propre vie, les douloureuses conséquences. Alors quand elle nous parle des droits des femmes, elle qualifie ce sujet « d’antédiluvien ». D’une plume acide, elle ajoute : « Tant qu’elle pense à un homme, personne ne voit d’objection à ce qu’une femme pense ». Et, plus loin, ceci : « Tout pourra arriver quand être une femme aura cessé d’être une occupation protégée ». Certains de ses propos sur la sexualité laissent même entrevoir ce que l’on qualifie aujourd’hui de théorie du genre. « Dans chaque être humain, une hésitation se fait entre les deux sexes, et bien souvent, ce sont juste les vêtements qui donnent cet aspect masculin ou féminin, alors qu’en-dessous, le sexe est exactement le contraire de ce qu’il paraît ».

Le « tragique de la vie » est le deuxième leitmotiv de ses dits et maximes. « Dans tous les cas, la vie n’est qu’un cortège d’ombres, et Dieu sait pourquoi, puisqu’il s’agit d’ombres, nous nous accrochons si fort à elles et nous les voyons partir avec autant d’angoisse ». C’est en effet le paradoxe de cette vie menée sous le signe de la dépression. Car Virginia Woolf manifeste sans faillir « un élan de tendresse pour les pierres et les herbes » et affirme que « chaque saison est appréciable, les beaux jours comme les jours de pluie, le vin rouge comme le vin blanc, la compagnie comme la solitude ».

Enfin, il y a l’amour de la lecture conçue comme un « exercice physique vivifiant » et, encore plus, de l’écriture « en tremblant au bord de précipices ». Virginia Woolf veut laisser « les idées abstraites se débrouiller toutes seules » et « penser d’abord aux êtres humains ». Écrire, pour elle, c’est avant tout se libérer. Tuer, comme elle dit, « l’ange du foyer ». Tout est dit dans cette exhortation de femme libre. Dans cette « insurrection par l’écriture » qui la caractérisait, comme l’affirme avec justesse Cécile A.Holdban.

Ainsi parlait Virginia Woolf, Thus spoke Virginia Woolf, dits et maximes de vie choisis et traduits de l’anglais par Cécile A.Holdban, édition bilingue, Arfuyen, 176 pages, 14 euros.


Erwan Bargain : Nos têtes de linottes

Avec ses aphorismes « un peu décalés », comme il le dit lui-même, Erwan Bargain nous propose, dans son nouveau livre, un bestiaire très particulier s’appuyant sur toutes ces formules et sentences dont « nos amis les bêtes » sont les héros bien involontaires.

« Prendre le taureau par les cornes », « Courir deux lièvres à la fois », « être nu comme un ver »… Erwan Bargain, amoureux des mots, s’appuie sur ces formes de dictons populaires pour proposer aux enfants (et, plus largement, à tous les grands enfants) de courts poèmes qui prennent précisément ces dictons à… rebrousse-poil.

Morceaux choisis :

« Quand il fait un temps de chien / Les chats ne sortent pas ».

« Personne n’a de raison / De se jeter dans la gueule du loup / Mis à part son dentiste »

« Comment passer du coq à l’âne / Si on joue à saute-mouton

Mais une simple lecture amusée de ces poèmes animaliers serait réductrice. Erwan Bargain dit, entre les lignes, notre époque avec la plume acérée d’un moraliste quand il en fustige les vices et les turpitudes. Exemple ? « La politique de l’autruche / Conduit souvent / Au fond du trou ». Ou en encore ceci : « Les requins de la finance / Nagent toujours en eaux troubles / Ce qui n’empêche pas leurs dents / De rayer le parquet ».

Plus généralement c’est le genre humain – dans ses frasques et ses hypocrisies – qu’il passe au scalpel. « Noyer le poisson / Quand il y a anguille sous roche / N’empêche pas /D’avaler des couleuvres ». Ou encore : « Je connais des gens / Qui montent souvent / Sur leurs grands chevaux / Et qui ont du mal / À en redescendre ».

Tout bien considéré, ce livre de « poésie pour la jeunesse » aurait aussi largement sa place sur les rayons d’une bibliothèque de « poésie pour les adultes ». Et on ne s’en plaindra pas.

Nos têtes de linottes, poèmes d’Erwan Bargain, illustrations d’Éric Le Briz, éditions Corps Puce, collection Le Poèmier, Poésie Jeunesse (n°29), 54 pages, 12 euros.


mai 2019

Richard Jefferies : L’histoire de mon cœur

L’écrivain anglais Richard Jefferies (1848-1887) demeure largement méconnu. En rééditant son livre majeur, L’histoire de mon cœur, les éditions Arfuyen jettent un coup de projecteur sur un auteur dont les propos prennent – en ces temps de dérèglements de toute nature – une résonance particulière.

On a souvent comparé Jefferies à Thoreau. Chez l’auteur anglais comme chez l’auteur américain, il y a le même amour de la nature et le rejet foncier des modes de vie induits par la société industrielle naissante. Henry David Thoreau déambulait dans la campagne et les forêts du Massachusetts. Richard Jefferies apprécie les longues balades méditatives dans les collines de son comté natal, celui de Wiltshire, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Autour de lui, « les champs heureux », « les jeunes coucous », « les bois pentus », « les ormes gracieux », « les buissons d’aubépines et de noisetiers »… Il le dit : « Je respirais l’existence à pleins poumons » (…) « J’étais absolument seul avec le soleil et la terre ». Allongé dans l’herbe, il regarde les grands nuages qui viennent de la mer. « L’herbe soyeuse soupire lorsque le vent arrive, portant le papillon bleu plus rapidement que ses ailes ne le peuvent ».

Et quand il se rend au bord de la mer, il s’empresse de plonger dans la grande bleue. « Je nageais, et qu’est-il de plus délicieux que la nage ? Elle concilie l’exercice et le raffinement ».

Autant la nature le subjugue et l’envoûte, autant la civilisation moderne, notamment son côté grégaire, suscite ses critiques. « Le spectacle le plus renversant, selon moi, est le grand gaspillage de travail et de temps, dépensés tout simplement pour subsister ». Quand il doit se rendre à Londres, il fuit « la foule, son bavardage incessant et décousu ». Pour lui la foule est un « tourbillon » et la « pensée en est absente ». Ce qu’il dénonce foncièrement : « Une morale fondée uniquement sur l’argent ». Cette détestation des normes de son époque l’amène à manifester une forme de haine, voire de violence contre ce monde « si violemment attaché à son étroit sillon égotique, si stupide et si content de soi sous l’immense poids de la misère ».

Mais au-delà de cette opposition entre une nature bienfaisante et une civilisation oppressante, il y a chez Jefferies une profonde quête spirituelle (en dehors de religions instituées) qui l’amène à formuler ce qu’il appelle « la 4e idée ». Il s’explique : « Trois choses seulement ont été découvertes en matière de consciences intérieure ». Et il cite « l’existence de l’âme, l’immortalité, la divinité ». Son ambition est de pouvoir « avancer plus en avant et arracher un quatrième élément et, peut-être même, encore plus qu’un quatrième, à l’obscurité de la pensée » et «  en savoir plus sur la vie de l’âme ».

Ce questionnement d’ordre métaphysique se double d’une approche des notions de vie éternelle et d’éternité. « C’est maintenant qu’est l’éternité », écrit-il. Il n’en finit pas de faire l’éloge du « merveilleux présent ». Pas éloigné en cela des expériences spirituelles d’Extrême-Orient. Jefferies avait lu Confucius, dont il retient notamment « la voie sans effort ». Le taoïsme ne lui est pas inconnu. Il avait dans sa bibliothèque le Bhagavad Gita. Autant de marqueurs qui font étonnamment penser à la démarche d’un Herman Hesse au 20e siècle, y compris sur le thème de l’oisiveté chère à l’écrivain allemand. Richard Jefferies écrit pour sa part : « J’espère que les générations futures auront la possibilité d’être oisives ; j’espère que les neuf dixièmes de leur temps seront consacrés aux loisirs ; qu’elles pourront profiter des journées, de la terre, et de la beauté de ce beau monde ; qu’elles pourront se reposer près de la mer et y rêver ».

L’histoire de mon cœur, Richard Jefferies, traduit de l’anglais et présenté par Marie-France de Palacio, Arfuyen, 220 pages, 17 euros.

Essai

Gaële de la Brosse : Le petit livre de la marche

Je marche, tu marches, elle marche. Gaële de la Brosse – Bretonne de Paris, Finistérienne des sentiers du fond de la rade de Brest – connaît par cœur le chemin de Compostelle et le Tro Breizh. Elle est l’auteure de livres sur ces deux itinéraires mythiques. Mais voici qu’elle nous propose aujourd’hui un petit ouvrage sur les différentes facettes de la marche à pied. Elle est allée, pour cela, à la rencontre de quinze marcheurs/auteurs.

Il est loin le temps – du moins en Europe – où la marche était l’acte nécessaire pour se déplacer d’un lieu à un autre (faire des kilomètres chaque jour, par exemple, pour aller à l’école comme nous l’ont raconté nos parents ou grands- parents) C’était avant le développement des moyens de locomotion modernes. Autrement dit dans un temps qui nous paraît préhistorique. Aujourd’hui on peut tout faire en voiture, en train ou en avion. Mais aussi, diront certains, « on peut aussi tout faire à pied ». Vertu de la marche à laquelle l’on découvre des bienfaits insoupçonnés au point de revendiquer que sa pratique soit remboursée par la Sécu après avis médical.

La marche, en effet, peut relever de la thérapie. Elle aide à se reconstruire après un drame ou un passage à vide dans sa vie. « Guérir et renaître », nous dit Gaële de la Brosse à propos de Claire Colette, assistante sociale dans l’accompagnement de personnes déficients mentales et qui eut besoin du chemin de Compostelle et créa en Belgique « une association qui promeut la marche comme outil de guérison du corps et d’éveil spirituel ».

Mais il y a tant de manières d’appréhender la marche et tant de profils de marcheurs. Pour l’un des plus connus d’entre eux aujourd’hui, Sylvain Tesson, la marche lui a permis de canaliser son énergie et de dompter sa « chaudière intérieure ». Pour le sociologue David Le Breton, « marcher, c’est exister pleinement, être de plain-pied dans son existence. Se sentir exister. Se sentir vivant. Passionnément vivant. Et même si cet accouchement de soi se fait dans la souffrance, même s’il nous fait toucher du doigt notre fragilité, le jeu en vaut la chandelle ».

Au fond, marcher c’est conquérir sa liberté. « Nous sommes des vivants-marchants : c’est-à-dire que nous sommes vivants tant que nous avons la liberté de nous mouvoir », estime pour sa part l’explorateur Jean-Louis Étienne.

Gaële de la Brosse est aussi allée à la rencontre de deux moines/marcheurs. L’un, Gilles Baudry, bénédictin-poète dans l’enclos de son monastère et dans les bois qui l’environnent. C’est là qu’il « accueille le silence ». L’autre, François Cassingena-Trévedy, revenu de son périple dans le Cézalier, dont il a tiré un superbe récit (Cantique de l’infinisterre, Desclée de Brouwer, 2016) et qui nous livre les trois « ingrédients » de la quête : « La précarité (voyager seul et dans le dépouillement) ; l’austérité (marcher dans des paysages sans facilités ni amusements) ; l’altérité (être ouvert à la rencontre, chemin faisant) ».

On peut aussi marcher pour « vivre l’instant en pleine conscience » comme le dit Gaëlle de la Brosse à propos de Thich Nhat Hank. Pour « philosopher » à la manière de Frédéric Gros. « Si vous voulez penser, commencez par marcher ». Eh bien, marchons !

Le petit livre de la marche, Gaële de la Brosse, éditions Salvator, 137 pages, 9,90 euros.


Essai

René Schickele : Nous ne voulons pas mourir

Le livre date de 1922. Mais il est d’une brûlante actualité. L’alsacien René Schickele (1883-1940), écrivain-journaliste de langue allemande nous parle d’un « Idéal » à réaliser en Europe après la boucherie de la Grande guerre, en dépit de la résurgence des nationalismes dès cette époque. On dirait aujourd’hui: en dépit des « populismes ».

René Schickele est né dans l’Alsace occupée par les Allemands après la défaite française de 1870. Sa langue d’écrivain sera l’allemand. Fondateur d’une revue culturelle rêvant d’une Alsace autonome faisant le lien entre la France et l’Allemagne, on le retrouve journaliste à Paris puis à nouveau en Alsace avant de transformer la nouvelle revue qu’il dirige en organe de l’Internationale pacifiste. C’est de la Suisse qu’il s’exprime durant la guerre 14-18. Puis à Berlin au moment de la Révolution allemande. Si Schickele sympathise avec le mouvement socialiste, il est avant tout du côté des pacifistes et des non-violents. Position qui le contraindra, suite aux menaces des nazis, à s’exiler en Provence alors qu’il avait pris le parti de s’installer sur la rive allemande du Rhin.

Son livre Nous ne voulons pas mourir (conçu comme un triptyque) mêle des considérations politiques et littéraires avec, en toile de fond, ce goût d’une Europe qu’il envisage déjà articulée sur cette relation particulière entre la France et l’Allemagne. De ses propres pérégrinations en Europe et de ses propres lectures de l’histoire, il tire cette conviction : « Nous Européens avions tous le même destin, simplement nous le réalisions à tour de rôle ; c’était vraiment toujours la même histoire ». De l’Europe il en parle aussi en ces termes: « Cette péninsule sur laquelle se referme la mer, habitée par les fils les plus jeunes et les plus insatiables du genre humain, où finit incontestablement la trop puissante Asie ».

Séduit un moment par le socialisme révolutionnaire comme moyen d’envisager cette nouvelle Europe, il réfute assez vite la lutte des classes et le recours aux méthodes violentes qu’elle implique. « On ne convainc pas par la violence (…) La terreur, quelle que soit sa forme, est l’annulation de l’idée de l’homme ». Ailleurs il écrit : « Une affaire d’ordre spirituel ne dépend jamais d’un succès des armes quel que soit le camp où il se produit ».

Car, pour René Schickele, l’Europe est d’abord une affaire « d’Idéal » à réaliser avec « des moyens spirituels » en « partant du beau et de ce qui est digne de l’humanité ». Seule la non-violence permettra, selon lui, d’accéder à cet « Idéal ».

Avec comme horizon les Vosges françaises d’un côté, la Forêt noire allemande de l’autre (« comme les deux pages d’un livre ouvert »), là où le Rhin n’est pas une frontière mais un trait d’union, Schickele se fait aussi l’héritier d’une forme d’idéalisme d’ordre spirituel dans la tradition du mysticisme allemand. C’est notamment le cas quand il nous parle de la forêt : « Des flots de vie coulaient de la forêt pour se mêler au paysage aussi loin qu’il était éclairé par la lune. La paix monta, la paix descendit en moi, car j’étais de bonne volonté, au moins cela, j’en étais sûr ». Écrivain, journaliste, mais aussi poète, auteur largement méconnu (sinon inconnu), René Schickele concevait au fond l’Europe comme une véritable patrie de l’âme..

Nous ne voulons pas mourir, René Schickele, traduit de l’allemand et présenté par Charles Fichter, Arfuyen, 163 pages, 16 euros. Ce livre a obtenu le prix Nathan Katz du patrimoine 2019.

Essai

Jean-Luc Le Cléac’h : Fragments d’Europe

Breton et Européen. Jean-Luc Le Cléac’h ne nous parle pas dans son livre de l’Union européenne mais d’un continent qu’il a approché par le voyage et la littérature. « On ne naît pas Européen, on le devient », nous dit cet auteur qui vit en Pays bigouden et que le goût de la découverte démange inlassablement.

Il a un amour particulier des cartes, des atlas, de la géographie, des chemins de terre comme des tracés urbains. De tout ce qui relève, peu ou prou, de l’école buissonnière. Jean-Luc Le Cléac’h l’a dit dans deux très beaux livres : Parcourir l’atlas et Poétique de la marche (La Part Commune, 2013 et 2017). C’est le même tropisme que l’on découvre dans ses Fragments d’Europe, vision éclatée de pays qu’il parcourt depuis sa jeunesse et où l’on retrouve notamment ce goût particulier qu’il a pour la toponymie, ce qui l’amène aujourd’hui à écrire que « le simple énoncé des noms de lieux d’Europe est une forme de dépaysement, de poésie peut-être ». Mais il ajoute aussitôt qu’il y voit plutôt « le lieu d’un empaysement ». C’est le cas de la Polésie, territoire « improbable » qui s’étend sur trois pays, aux confins de la Pologne, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Ou encore de la Podolie, une région située au centre de l’Ukraine.

La boussole de Jean-Luc Le Cléac’h lui indique immanquablement le nord (mais n’est-ce pas normal ?). Ses pas le conduisent presque naturellement vers la Norvège, vers la Finlande, vers les rivages de la Baltique ou de la Mer du nord, vers les villes hanséatiques, vers les cités des Pays-Bas au si riche passé. « Quel est cet air qui circule dans les rues d’Amersfort ou d’Utrecht ? Que possèdent – de plus ? d’autre ? – les villes de Delft ou d’Haarlem ? Quelle conjonction, au sens astronomique du terme, trouve-t-on entre canaux et briques rouges, tolérance et protestantisme, pour que je me sente à mon aise, plus libre, dès que je séjourne dans l’une de ces cités » ?

À propos de chacune de ces villes du nord de l’Europe, il parle encore de « place sûre, où rien de fâcheux ne peut nous arriver », de « lieu protégé qui n’est entaché d’aucune connotation négative et où il nous est possible de nous réfugier mentalement à la moindre alerte »

Son approche « pointilliste » de l’Europe, à la manière des artistes de cette école de peinture, l’amène à évoquer avec chaleur les villes de Gdansk, de Prague ou de Cracovie (avant ou après la fin du Rideau de fer), à se mettre dans les pas d’auteurs qui ont contribué à forger en lui cette conscience européenne : Claudio Magris, Mario Rigoni Stern, Francesco Biamonti, Jon Kalman Stefansson… Mais aussi à truffer d’anecdotes succulentes ce road-movie européen étalé sur plusieurs années (ainsi, en Estonie, cette découverte de cidre de Cornouaille AOP à la carte d’un salon de thé).

Si le nord et l’est de l’Europe (dont cette fameuse Mitteleuropa) ont les faveurs de l’auteur, le sud brille pour lui du côté de l’Andalousie médiévale et multiculturelle, ou, franchissant la Loire, du côté des bastides et des paysages du Périgord (« un baume pour nos existences »). Et quand il parle de l’Ouest, c’est pour nous entraîner, prioritairement, dans le dédale des chemins de la Cornouaille britannique.

Jean-Luc Le Cléac’h a l’humeur européenne contagieuse. Il pense que l’Union européenne « doit être défendue malgré ses imperfections » et que le Brexit est une bien mauvaise nouvelle. Ce qui ne l’empêche pas d’exprimer quelques constats amers sur l’uniformisation du continent. Ainsi est-il conduit à formuler un certain goût des frontières, conçu comme « un état d’esprit, un éventail de gestes, d’attitudes ». Il voit dans les frontières ce qui relève d’un rite de « passage » avec le « caractère sacré » qu’il implique. Et tout cela a disparu. Ou presque.

Fragments d’Europe, Jean-Luc Le Cléac’h, La Part Commune, 140 pages, 15 euros.


Ernest Renan : L’islam et la science

Voici un important texte de Renan exhumé par les soins des éditions rennaises La Part Commune. Il s’agit d’une conférence que l’écrivain breton a consacrée à l’islam lors d’une intervention à la Sorbonne le 29 mars 1883. Des propos à lire à l’aune des événements qui secouent aujourd’hui le monde musulman. Et, par ricochets, le monde occidental.

Ernest Renan a 60 ans quand il s’exprime ainsi sur l’islam. Il dispose d’une chaire au Collège de France et en est même l’administrateur depuis 1883. Quelques années auparavant – en 1878 – il avait été élu à l’Académie française. Si Renan peut légitimement s’exprimer sur l’islam c’est parce qu’il en a une connaissance approfondie. Son doctorat en lettres, présenté en 1852, avait pour thème « Averroès et l’averroïsme ». Ce doctorat anticipe en quelque sorte cette conférence faite trente ans plus tard et qui tourne autour d’une idée simple : l’islam a éliminé toute pensée scientifique et philosophique à partir du milieu du 13e siècle. Renan fait le constat de « la décadence des états gouvernés par l’islam », à l’exception de la Perse qui est, selon lui « bien plus chiite que musulmane ».

Renan ne manque pas de rappeler que le monde musulman a connu une période faste de 775 environ jusqu’au milieu du 13e siècle. Il l’attribue aux califes abassides « curieux de toute chose ». C’est l’époque d’Alfarabi et d’Avicenne quand la philosophie, l’astronomie, la mathématique ne font pas l’objet de suspicions. La science grecque, souligne aussi Renan, arrive même en Occident par la Syrie, par Bagdad, par Cordoue et par Tolède. La figure du philosophe Averroès, qui meurt au Maroc, émerge de cette période (*). Et puis patatras, quand « la réaction théologique l’emporte tout à fait » et, raconte Renan, que « bientôt la race turque prendra l’hégémonie de l’islam et fera prévaloir son manque total d’esprit philosophique et scientifique », la décadence s’amorce irrémédiablement alors qu’au même moment on assiste à « la naissance du génie européen ».

Mais Ernest Renan ne s’arrête pas là dans son explication sur le déclin du monde musulman.

Pour lui, la langue arabe, qui « se prête si bien à la poésie et à une certaine éloquence », est « un instrument fort incommode pour la métaphysique ». Il explique aussi que l’islam dans sa version rigoriste (il parle d’islamisme) a toujours « persécuté la science et la philosophie » et ajoute que « la théologie occidentale n’a pas été moins persécutrice » mais qu’elle n’a pas réussi à triompher. « Ce qui distingue, en effet, essentiellement le musulman, c’est la haine de la science, c’est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie » parce qu’elle est « une concurrence faite à Dieu » (quand il s’agit notamment de la science de la nature)

Il pointe ainsi du doigt ce qui lui semble être une forme de faute originelle de l’islam dans « l’union indispensable du spirituel et du temporel ». Pour Renan, c’est « le règne d’un dogme, c’est la chaîne la plus lourde que l’humanité ait jamais portée ». Et il affirme que les libéraux de son époque, indulgents sur cette religion, se trompent à propos de l’islam car ils « ne le connaissent pas » vraiment.

(*) Cette opinion est aujourd’hui contestée par le médiéviste Sylvain Gouguenheim dans son livre Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2008). Il souligne la précocité d’une transmission du savoir grec par les monastères chrétiens. Il remet ainsi en cause l’opinion selon laquelle la diffusion de la philosophie, de la mathématique et de la physique au Moyen-Age serait due exclusivement à l’Espagne musulmane.

L’islam et la science, Ernest Renan, La Part Commune, collection La petite part, 59 pages, 6,50 euros.


Le Goncourt de la Poésie au Breton Yvon Le Men


Le Goncourt de la poésie a récompensé, mardi 7 mai chez Drouant, le Breton Yvon Le Men pour l'ensemble de son œuvre, et plus particulièrement ses livres parus chez Bruno Doucey : Une île en terre (2015) et Le poids d'un nuage (2017). Le membre de l'Académie Goncourt, Tahar Ben Jelloun, a salué un « passeur qui prend le temps d'écouter le monde et interroge les mots »

Yvon Le Men est né à Tréguier en 1953. Il a écrit une quarantaine de recueils de poésie et a inauguré sa carrière poétique par son livre Vie en 1974. Il vient de publier Aux marches de Bretagne aux éditions Dialogues à Brest


Yvon Le Men : Aux marches de Bretagne

Yvon Le Men s’est immergé pendant plusieurs semaines dans le Coglais, aux marches de Bretagne, dans le cadre d’une résidence d’écriture. Le voici projeté dans le pays de la poète Angèle Vannier dont un collège porte le nom. Une expérience inédite venant après celle qu’il avait menée dans le quartier rennais de Maurepas et racontée dans Les rumeurs de Babel, (Dialogues2016). Mais cette fois-ci, le poète breton s’est retrouvé sur « le plancher des vaches » au cœur d’un monde rural chargé d’histoire et où lui parvenaient, malgré l’éloignement, toutes les « rumeurs » du monde d’aujourd’hui.

Yvon Le Men pratique un genre littéraire nouveau : la poésie de reportage. Il a le flair du journaliste, aiguisé par sa curiosité naturelle et sa grande capacité d’empathie. Mais il le fait dans son langage à lui : phrases brèves, rythmées, musicales, jouant beaucoup sur les allitérations. Avec des blancs pour laisser respirer le lecteur. Il le faut bien. Son reportage poétique dans le Coglais tient en pas moins de 180 pages.

Le Coglais. Pays de la frontière (celle du Couesnon, mais pas seulement) où les deux communes de Saint-Brice et Saint-Étienne ont uni leur destinée sous le nom de Maen Roch. «La nouvelle communauté / ainsi baptisée / comme nous le fûmes à notre naissance », note le poète. Les ombres de l’histoire rôdent dans le secteur. Saint-Aubin du Cormier, lieu de la célèbre bataille qui signa la défaite bretonne en 1488, est à portée d’arbalète. « Les soldats venaient de tous les pays / pas seulement de leurs pays chéris / où les morts après la bataille n’ont plus de patrie ». C’est « dans ce pays.de granite / d’herbes / de vaches » que vivent aujourd’hui des femmes et des hommes avec qui le Men a échangé.

Voici donc des tranches de vie que le poète nous sert dans ses mots à lui. Il le fait avec beaucoup d’émotion quand il nous parle, en particulier, de tous ces destins brisés. « L’autre jour une femme s’est suicidée / dans la salle de traite aux vaches sans prénoms ». Comme il l’avait fait à Maurepas, Le Men s’approche des « gens de peu » : d’un ancien ouvrier granitier, de Lise dont le mari est « gratteur de boyaux », de tous ces ouvriers qui triment à l’abattoir (« cinq mille huit cents cochons tués / par des ouvriers / qui n’ont plus d’épaules après quarante années »)

Des préoccupations contemporaines surgissent aussi au fil des pages. Yvon Le Men se fait l’écho : les vertus ou non de la chasse, la protection de la nature, le développement du bio, la condition animale. « Comme on traite les animaux / on traitera les hommes / c’est la même chose pour les arbres / pour tout ce qui vit / même les pissenlits ». Et puis, il y a les drames du monde qui se répercutent même dans le Coglais. Hassan vit maintenant ici. Il vient de Libye, rançonné par « les fous de Dieu / sans dieu ». Le Men nous parle de ces migrants arrivés par Calais puis « par Cancale, non loin du Coglais ». Il nous parle de de « ceux d’ici / qui les ont accueillis / en amis ». Migrer. Les Bretons savent ce que cela veut dire. Et le poète breton nous rafraîchit la mémoire en donnant la parole à aux fils ou aux filles de celles, originaires du Coglais, qui sont parties faire des ménages à Paris.

Mais on ne quitte pas ces Marches sans évoquer le « fantôme » des grands écrivains qui « sont passés / dans les coins et les recoins / de ce pays ». Honoré de Balzac, bien sûr, et ses « Chouans », mais aussi Victor Hugo. « J’aurais aimé être avec celui qui a écrit / le poème Chose du soir / son refrain reprend mon prénom / entre poème et chanson », nous confie Yvon à la fin de son livre

Aux marches de Bretagne, Yvon Le Men, illustrations d’Emmanuel Lepage, éditions dialogues, 187 pages, 18 euros


Notes de lecture février 2019

Jean-Pierre Boulic : Laisser entrer en présence

Faire advenir, accueillir, se mettre à l’écoute : il y a dans la poésie de Jean-Pierre Boulic cette inlassable « quête de signes au cœur d’un monde qui ne demande qu’à répondre » (Philippe Jaccottet). Le poète breton le manifeste dans un nouveau recueil où « joie » et « souffrance » se répondent, dans une tonalité parfois sombre quand sont évoqués l’hôpital, la maladie, la mort. Chaque fois qu’il voit « une âme livrée à la douleur ».

Mais on retrouve aussi dans ce recueil la toile de fond géographique – disons plutôt « cosmographique » – de l’œuvre de Jean-Pierre Boulic : ce pays d’Iroise, au bout du bout du Finistère, avec « le vaste grondement de l’océan », « l’haleine du large » et « les goélands parés de blanc ». Le poète est un homme du rivage, un homme du seuil, dans la lumière des saisons. Voici « l’automne écorché », « la fraîcheur d’avril », « l’été déchiré ». Et il nous dit : « Entre en présence / De ce silence / Où palpite la source / De l’inépuisable printemps ».

C’est sous ces cieux-là qu’il importe, nous dit-il, de « Converser avec / les humbles choses muettes / Bleuets capucines ». De déceler « signes » et « traces » d’un autre monde dans le monde qui nous enveloppe. Et de se mettre à l’écoute de l’oiseau qui « grisolle » comme de la voix qui « brasille ». Jean-Pierre Boulic aime les mots qui chantent pour mieux enchanter le monde. « Tu lèves les yeux / Vers un pays irrigué » et « Ce grand ciel est d’étoiles / Miettes sans tourments ».

Le malheur peut venir écorcher cette félicité. « Il tombe des cordes depuis des heures / On enterre la jeune morte / Au bout du chemin d’herbes et de pierres ». Ailleurs le poète nous parle d’une mère « qui vacille / De laisser partir l’enfant » ou de l’hôpital « où s’entend la souffrance ». Ce qui sauve ? « La salvatrice parole de l’amitié / Plus incisive que celle d’un bistouri ».

Jean-Pierre Boulic nous laisse alors « entrer en présence » de figures charismatiques. Celles qui ont cultivé cette amitié féconde appelée fraternité. Voici la « sœur du réconfort / Parmi les chiffons de la ville immense ». Voici Thérèse, « Inépuisable auréole / Au cœur du présent ». Voici « Tibhirine / Cet étonnant visage / D’homme aux regards sans prises / Et le cœur sans entraves ».

Rapprochant en définitive l’écriture poétique de l’exercice spirituel (ainsi que l’a défini Gérard Bocholier), Jean-Pierre Boulic peut affirmer au bout du compte : ton poème « n’est point de toi / Il est ce que dit l’indicible / Du verbe créateur ».

Laisser entrer en présence, Jean-Pierre Boulic, La Part Commune, 107 pages, 13 euros


François de Cornière : Ça tient à quoi ?

« Mon émotion est toujours là / Je me demande / ça tient à quoi ? / ça tient à quoi ? » François de Cornière écrit comme il vit et vit comme il écrit. Dans la lumière des jours et parfois leur noirceur. Ses poèmes sont abonnés à la simplicité, à l’absence d’éloquence. Le poète dit « je » pour nous faire partager sa vie, mais il dit aussi « l’homme ».

Ce qui donne leur piment à ses textes, c’est cet inattendu et ce merveilleux qui se glissent dans l’ordinaire des jours et dont sait témoigner le poète. À partir d’un point minuscule, François de Cornière ouvre toujours des perspectives. Voici que, dans une salle de cinéma, il imagine (non pas la possibilité d’une île) mais la possibilité d’un poème qui serait « d’art et essai ». À un autre moment, c’est un feuillet qui glisse d’un livre de sa bibliothèque et le voici embarqué – nous avec – dans la découverte de son auteur (le poète Jean Rousselot). Comme François de Cornière le dit lui-même, il accorde sa bienveillance « à tout ce qui peut échouer dans un poème un jour » : sur un terrasse en Crête, lors d’un lever matinal, pendant une promenade nocturne, à l’écoute d’un disque de jazz… « Je poursuis ici, confie le poète, le parcours qui a été toujours le mien : celui de la vie, traversée par des instants notés au vol parce qu’ils m’ont touché ».

Mais voilà un poète aux allures de diariste ou de nouvelliste. À tel point qu’après une lecture de ses poèmes, une femme s’est approchée de lui pour lui dire : « Pendant que vous lisiez vos textes / je me suis plusieurs fois demandé / si c’étaient des poèmes / ou de très courtes nouvelles / vous voyez ce que je veux dire ? » François ne sait plus ce qu’il a répondu mais il se dit sûr que ses poèmes ne sont pas « de vrais beaux / ou modernes comme il faut ». On n’y trouve pas, en effet, ces images poétiques (métaphores, métonymies, analogies…) que l’on rencontre chez la majorité des auteurs. François de Cornière en apporte la démonstration à l’écoute enthousiaste de la bande son d’un film. « C’était formidable / sans les images j’avais tout vu / tout ressenti./ Je m’étais dit qu’écrire ainsi de la poésie /sans ce qui fait la poésie / serait un sacré beau défi ». Beau défi qu’il relève depuis des années, nous faisant penser à cette belle remarque du poète palestinien Mahmud Darwich : « La prose est la voisine de la poésie et la promenade du poète. Le poète est perplexe entre prose et poésie » (Présente absence, Actes Sud)

Sans rechigner, partons donc dans le sillage de ce Nageur du petit matin (La Castor Astral, 2015) qu’est François de Cornière, poète des sens en éveil, à l’écoute des battements de son cœur (surtout quand la mer est fraîche). Il témoigne, sans faillir, des « minutes noires comme des minutes heureuses », fidèle en cela à l’injonction du poète suisse Georges Haldas qu’il a eu le bonheur de rencontrer à Genève et donc il évoque, dans ce livre, la mémoire.

Avec François de Cornière, les questions, les remarques, les confidences ou les exclamations – celles qui ponctuent son livre et qui sont celles de tous les jours – ont une étonnante densité dans leur simplicité. C’est pour cela qu’elles nous touchent et peuvent, mine de rien, nous mener très loin. « Tu as vu la lune ? », « Il y a combien d’années déjà ? », « Je t’aime bien sur celle-là », « Tu crois que c’était où ? », « J’ai pas été trop longue ? », « Lui, tu le reconnais ? », « À ton avis, on a fait combien de kilomètres ? » « Cette nuit tu as parlé en dormant », « ça a passé vite », « Tu veux que je prenne le volant ? », « À quoi Tu penses ?… Eh ! Oui, tout cela « ça tient à quoi ? »

Ça tient à quoi ? François de Cornière, préface de Jacques Morin, Le Castor astral, 198 pages, 13 euros.



Jean-Claude Caër : Devant la mer d’Okhostk

Quand on est poète, que dire d’un voyage qu’on a fait au Japon ? « Je n’ai rien à raconter », nous dit Jean-Claude Caër, retour du Pays du soleil levant. « Pas d’histoires, pas d’anecdotes / Seulement des sensations diffuses, des malaises, / Une solitude appuyée ». Car son nouveau livre, en effet, est un récit fragmenté (on se gardera bien de parler de carnet de voyage) à la manière des grands maîtres de la poésie japonaise. Jean-Claude Caër se met dans leurs pas, visite à leur manière les campagnes comme les villes et n’hésite pas à se rendre sur la tombe des plus illustres d’entre eux (Saigyô, Sôseki…). Et, au bout du compte, appréhende le monde comme ils le faisaient. Avec distance. Dans la contemplation des êtres et des choses. En allant à « l’étang du bas », au « jardin des mousses », au « mont Koya », « dans une barque », « à la petite cabane »… Mais, toujours, sans trop se faire d’illusion sur un monde qui est aussi, nous dit Jean-Claude Caër, « un enfer ». Et nous reviennent en mémoire ces vers de Kobayashi Issa : « Nous marchons en ce monde / sur le toit de l’enfer / en regardant les fleurs ».

Dans la lignée de cette « impermanence » soulignée par le bouddhisme, Jean-Claude Caër nous dit encore que « tout nous échappe / Et file entre nos mains ». Et quand « la montagne fume après la pluie de la nuit », on a le sentiment d’entrevoir une estampe japonaise. L’esprit du haïku est là, aussi, quand il écrit : « 27° / Au bord de la rivière Kamo /On joue de l’éventail » ou encore ceci : « Une croix / sur un bâtiment gris / perdue dans Tokyo »

Mais au-delà de cette profonde imprégnation de la culture japonaise par l’auteur, il y a, ponctuellement, dans ce livre, un subtil va et vient entre deux mondes. Celui de l’Extrême-Orient où Jean-Claude Caër pérégrine et celui de cet Extrême-Occident où il est né (sur la côte sauvage du Nord-Finistère). Devant cette mer d’Okhotsk, au nord du Japon entre Sakhaline et Kamtchatka, à quoi pense-t-il ? À «  a plage de Keremma / Couverte d’algues brunes en septembre ». Et quand il se rend aux « jardins de sable » du Daitoku-ji à Kyôto, « dans ce désert miniature à taille humaine », il pense à nouveau à cette plage de Keremma « quand la mer se retire à l’infini du sable ». À Keremma, comme devant la mer d’Okhotsk, une même sensation d’infini, de puissance brute de la nature et des éléments.

Ailleurs, voici l’auteur dans un temple où « dès l’aube quatre moines récitent les sûtras » et « où les tambours résonnent dans le monastère » À quoi pense-t-il ? « À ces années de collège, où nous allions à la messe avant le petit-déjeuner ». Ici, dans ce monastère, la langue lui est « inconnue » comme l’était « le latin d’Église ».

Ce retour par la pensée à la « terre natale » le rattache à sa mère dont il évoque la figure à plusieurs reprises et qu’il croit découvrir un jour sous les traits d’une paysanne japonaise au travail. « Je t’ai peut-être vue, penchée vers la terre, / Travailler ce matin dans les champs / Près d’Abashiri ou de Obihiro / Sous ton grand chelgenn / Dans la campagne paisible sous le soleil de mai » (ndlr : Chelgenn désigne une coiffe du Haut-Léon). Universalité du labeur paysan que l’on soit d’Abashiri ou de Plounévez-Lochrist, commune de naissance de Jean-Claude Caër.
« Mère, j’ai traversé des cercles de douleur / L’écriture et la vue de la mer me calment ». Devant la plage de Keremma comme devant la Mer d’Okhotsk

Devant la mer d’Okhotsk, Jean-Claude Caër, Le Bruit du temps, 96 pages, 18 euros.



Les méditations poétiques de Philippe Mac Leod

Philippe Mac Leod n’en finit pas d’écrire des « poèmes pour habiter la terre » comme l’indiquait le titre de l’un de ses derniers livres (Le Passeur, 2015). En quête de « vif », de « pur », « d’infini », de « transparence »…, il voudrait rendre à la parole poétique « ce pouvoir incomparable, non plus de nommer, de capter, de saisir, mais d’être elle-même le cœur battant du mystère ». C’est bien le cas dans cette Supplique du vivant qu’il publie aujourd’hui aux éditions Ad Solem et dans Variations sur le silence chez le même éditeur.

Né en 1954, attiré par la tradition monastique mais aujourd’hui engagé dans la voie d’une consécration laïque, Philippe Mac Leod a longtemps mené une vie solitaire, à la manière d’un ermite, dans le massif pyrénéen près du sanctuaire de Lourdes. S’il réside aujourd’hui en Bretagne, dans les Côtes d’Armor, il continue à dire sans faillir « le poème de la montagne » (titre d’un des chapitres de Supplique du vivant). « Il n’y a rien à expliquer sous un ciel si grand. Rien à éclaircir. Et pourtant, vivre réclame tes mots » (…) « Ton poème ne viendra que de ce chemin retrouvé – et sans jamais dépasser l’herbe rase des pelouses, l’étoile d’un ciel de gentianes ».

Philippe Mac Leod s’exprime en « prose poétique ». Il flirte parfois avec l’aphorisme. Mais le ton dominant est celui de la méditation, de la contemplation et de l’introspection. Il associe toujours poésie et réflexion. Il y a, en permanence, une pensée, une idée, en toile de fond de ses textes. Son écriture est exigeante. Ses poèmes, note l’éditeur, « ne décrivent pas mais écrivent ce dont l’auteur vit, ce qui l’a poussé à entamer un chemin d’écriture en rupture avec le monde et ses artifices ». Aussi peut-on lire, sous sa plume, ce type de constat : « Il faudra enfin mourir pour commencer à vivre ». Et donc, ajoute-t-il avancer « plus que d’un pas libre ». Pour retrouver quel pays ? « Les marges ». Pour faire place à quoi ? « À l’infime, l’inaperçu, l’éraflure du timbre brisé, le geste inachevé, l’étincelle perçue d’un clignement ». Car, nous dit Philippe Mac Leod, « le temps ne nous a rien pris. Il nous rend à ce que nous avons toujours été, une enfance qui ne savait que naître ». Ailleurs, il nous parle de « la voix qui brûlait dans la lumière du jour et que nous n’avons pas su entendre ni retenir ».

Nous voici donc orphelins de quelque chose ou de quelqu’un. Les mots-clés pour se mettre à l’écoute de cette voix dont il parle et pour passer sur l’autre rive s’appellent « lumière » et « silence ». Philippe Mac Leod écrit : « Le silence est ma lumière et la lumière est mon silence ». C’est ce silence qui charpente précisément ses Variations sur le silence.

Face à ce magma qu’est le monde actuel, que peut la poésie ? Dans son livre La poésie sauvera le monde (Le Passeur, 2016), Jean-Pierre Siméon esquissait une réponse. « Rejoindre le réel par l’évocation du sensible ». Comme en écho, Philippe Mac Leod affirme : « Nous entendons mais du réel nous n’écoutons rien. Nous écoutons mais nous n’entendons pas. Parce que le cœur n’est pas tourné vers le silence ». Ce que Jean-Pierre Siméon formulait aussi à sa manière : « Tout poème est un acte de résistance » car « le poème nous rend au silence dont il est né, il fait silence en nous ».

C’est bien sûr ce silence-là qui habite les textes de Philippe Mac Leod. Et qu’il entend sauver. « Silence défiguré – moqué – piétiné - puis se redressant d’un lumineux aplomb, silence de gloire au-dessus des vallées étroites de nos courtes vies, tristes vies, qui attire tout à lui, de son écume un jour lancée comme le filet d’une parole irrévocable ». Sous d’autres cieux, à une autre époque, le poète britannique Thomas Carlyle (1795-1881) n’avait pas dit autre chose : « Lorsqu’on observe l’inanité tapageuse du monde, ses mots porteurs d’un sens si maigre, ses actes si insignifiants, il est réconfortant de songer au grand Royaume du Silence ». L’espoir habite donc toujours les poètes : « Dans le grand silence des mondes ensevelis, souligne pour sa part Philippe Mac Leod, «  l neige de petites semences de silence qui mûrissent d’autres mondes où les nuits sont blanches et l’ignorance clairvoyante ».

Le silence peut devenir ainsi, pour nos âmes égarées, un « sas », un « filtre », un « tamis ». C’est ce silence qui peut nous aider à gagner « l’autre monde ». Mais cet autre monde « est de ce côté – tout proche – aussi ténu qu’une palpitation sous le fin duvet de l’oisillon ». Il nous tarde de le rejoindre car « le bain de silence toujours nous mène au bain de lumière ».

Supplique du vivant, Philippe Mac Leod, Ad Solem, 88 pages, 14 euros.

Variations sur le silence, Philippe Mac Leod, Ad Solem, 96 pages, 14,50 euros.


Marie-Hélène Prouteau : Le cœur est une place forte


Marie-Hélène Prouteau aime mêler l’histoire familiale à la grande histoire. L’histoire ancienne à l’histoire récente. Établir des rapprochements. Elle le montre encore dans son nouveau livre dont le sujet est la guerre : la Grande guerre et celle de 39-45, vues à travers l’histoire d’un grand-père puis celle de l’auteure elle-même, dans cette ville de Brest, détruite, où elle est née.

Roman ? Récit poétique ? Enquête ? Comment qualifier le livre de la Nantaise Marie-Hélène Prouteau ? « Il faut déranger les ruines, explique-t-elle, mettre la lampe frontale pour descendre dans les fissures de l’ombre. Les signes du silence accompagnent. Et, doucement, comme une évidence, appeler les absents ». Puis elle reprend ces mots de Paul Celan (qui donnent leur titre au livre) : « Le cœur est une place forte ». Car, dit-elle, « ces mots lèvent en nous l’idée de résistance ». Résistance au désordre et au malheur de la guerre

L’acte I de ce livre est constitué par la découverte, en Belgique, du livret militaire du grand père de l’auteure, soldat du 19e RI de Brest, dans un grenier de Maissin (« village martyr calciné par le feu allemand ») aux côtés de 430 autres livrets. À partir de ce document (« ses feuillets fatigués ont la douceur du chiffon ») que la grand-mère conserve comme un trésor, Marie-Hélène Prouteau va mener une véritable enquête documentaire pour éclairer le drame qui s’est noué sur place.

« La guerre, c’est quand des gamins de quinze ans doivent enterrer vivants des soldats sur ordre de criminels ». Son enquête fait surgir, aux côtés du grand-père Guillaume, d’autres figures de soldats venus de Bretagne : Yves Henry de Plérin, Henri Ollivier de Saint-Nazaire qui avait gravé son nom sur le tronc d’un arbre de Maissin. Puis il y a cet événement stupéfiant : le démontage du calvaire finistérien du Tréhou par ses habitants pour rejoindre le charnier de Maissin et veiller sur les morts : « Le calvaire est remonté pierre à pierre. À Maissin, en son cadastre labouré de baïonnettes ». Et, depuis 1932, « en son lotissement de deuil, se tient le vieux calvaire, sentinelle en humanité qui se penche vers ses milliers de fils ».

Acte II du livre : Brest après les bombardements de la Seconde guerre. La petite Marie-Hélène naît dans cette ville-là, dans une clinique d’accouchement qui avait été bombardée en 1940. « Un pays natal de gravats et d’épaves, ton legs au commencement ». La fillette apprend à savoir qu’avant sa naissance le ciel a été « en exil » et qu’il brûlait toutes les nuits « sur fond de mort des étoiles ». Et elle reprend aujourd’hui ces mots de Julien Gracq parlant de « Brest, tragique et sacrificielle, tranchée comme une pyramide aztèque » (Lettrines, 2).

Mais « tout n’a pas disparu avec les murs effondrés, les maisons éventrées », nous dit Marie-Hélène Prouteau. « Les lieux ne sont plus. Restent les visages, les gestes, les élans ». Le visage de Paul, un oncle mort jeune à la guerre. Celui de James Sheridan, aviateur anglais, enterré dans le cimetière de La Forest-Landerneau, commune où ont vécu les grands parents de l’auteure. Les élans sont ceux des sauveteurs vers l’abri Sadi-Carnot bombardé.

« Que serait se tenir à hauteur de toutes ces ombres emportées dans la guerre ? », interroge l’auteure. Sans doute commencer par dénoncer, inlassablement, toutes les guerres. Celles qui ont vu les massacres de l’antique Ur comme ceux, récents, perpétrés à Alep ou à Sarajevo. Faire mémoire aussi. « Je voudrais donner chair aux silhouettes ombreuses qui se sont colletées aux plus hautes épreuves. Qui ont tenté de garder le cœur à l’heure humaine ».

Plus fondamentalement encore, « trouver l’élan qui sauve » en concevant un « sursaut de bienveillance pour ce monde qui est le nôtre ». Marie-Hélène Prouteau le dit avec talent – dans une certaine fièvre d’écriture – au cœur d’un livre où sont magnifiés à la fois le tragique et la beauté de l’existence.

Le cœur est une place forte, Marie-Hélène Prouteau, préface de Dominique Sampiero, La Part Commune, 147 pages, 14 euros.


Notes de lecture janvier 2019

Jean Lavoué : Fraternité des lisières

Si la poésie consiste, comme l’a dit Giuseppe Ungaretti, à « apporter d’heureuses clartés sur les chemins de l’obscur », alors on peut dire que l’écriture de Jean Lavoué relève de cette démarche-là. Dans ce nouveau livre, en effet (« poèmes pour la paix »), le poète breton pointe les périls et toute l’obscurité du monde, mais il garde, en permanence, l’espoir chevillé au cœur en traçant des nouveaux chemins de fraternité.

Premiers périls : ceux du terrorisme. Jean Lavoué évoque tous ceux qui ont ensanglanté le pays entre 2014 et 2018, de Charlie à Trèbes, en passant par le Bataclan, Nice… Mais aussi ceux qui ont apporté le deuil à Palmyre et Alep. Le poète désigne le mal, parle de Daech sans le nommer. « Ils ont ouvert le livre / Comme on découvre un champ de mines / Ils ont dégoupillé les versets de la peur / Ils ont défiguré le secret, / Couvert le nom divin de leurs cris de victoire ». Mais, on l’a dit, l’auteur n’est pas là pour dire la seule noirceur du monde. Hommage donc au martyre du père Hamel et à l’héroïsme du colonel Arnaud Beltrame. Et au-delà de ces deux figures devenues charismatiques, c’est un vrai leitmotiv d’espoir que ressasse – en dépit de tout – ce livre. « Il ne reste désormais pas d’autre humus pour sa croissance / Que le cœur bienveillant de l’homme / Pas d’autre signe de sa poussée bienfaisante / Que les frêles tiges de l’amour ».

Il y a le terrorisme, mais il y a aussi les désastres humanitaires. À commencer par ceux des migrants. « Serons-nous les vigies / Offrant refuge aux naufragés / Ou bien les grilles, poings serrés / De nos fraternités mortes ? », interroge Jean Lavoué.

Il y a le terrorisme, mais aussi les périls qui pèsent sur la planète terre. « Passagers des étoiles / Nous sommes les clandestins d’une terre dévastée, / Humiliée par nos fautes ». Le poète appelle au sursaut. « Il nous faut réapprendre ensemble / À écouter la musique des étoiles / À parler aux mousses et aux forêts, / À inviter l’aube et l’océan chez nous, / À cultiver humblement nos partitions potagères ».

Jean Lavoué arc-boute, enfin, sa confiance à tous ces « vivants aux mains nues » qui signent les gestes essentiels au cœur de ces « temps de détresse ». Ainsi, à propos d’Asia Bibi, la jeune chrétienne pakistanaise accusée de blasphème, il peut écrire. « Chaque fois qu’une femme dans le monde / Meurt à douleur /Pour les sarments d’amour qu’elle porte au cœur / Le monde crie en silence ».

Fraternité des lisières, poèmes pour la paix 2014-2018, gravures de Marie-Françoise Hachet – de Salins, éditions L’enfance des arbres (3, place vieille ville, 56 7000 Hennebont) 167 Pages, 15 euros.



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