Les Lectures de Pierre Tanguy...

novembre 2017

Marc Pennec En Arrée


Nous marchons en ce monde sur le toit de l’enfer en regardant les fleurs, écrivait au 18e siècle le poète japonais Kobayashi Issa. L’enfer : il est partout. C’est notre part d’ombre. En Bretagne, on le trouve dans ces Monts d’Arrée qu’arpente depuis des années Marc Pennec. Précisément dans les marais de Yeun Elez, vers la bouche spongieuse et indécise des tourbières, nous dit-il. C’est un lieu d’ombres et de faux semblants où les anges, le diable, l’Ankou s’astiquent les côtes et combattent de façon implacable.

Les Monts d’Arrée sont peuplés de songes, de mythes, de fantasmes. Il n’est pas étonnant qu’on puisse y puiser une belle matière littéraire. Grall et Gwernig ont, en leur temps, témoigné du frisson qui les saisissait en traversant ces landes dénudées et ces sommets en arêtes. Marc Pennec, lui aussi, est tombé sous le charme. Très jeune. Il faut dire que, lorsqu’on habite Landivisiau, les Everest de Roc’h Trévézel ou de Roc’h Trédudon sont à portée de main. Encore faut-il savoir discerner dans ces lieux autre chose que des monts ou des landes. Marc Pennec y a vu très vite un bout du monde, un Larzac breton, un espace en rupture avec le monde matérialiste qu’installaient les Trente Glorieuses. Pour tout dire un domaine que n’auraient pas renié tous les adeptes de la contre-culture, à commencer par ceux de la Beat Generation, Jack Kerouac en tête. Que n’auraient pas renié non plus Jim Harrison ou Rick Bass.

Il y a donc, dans ce livre, qui associe chapitres en prose et quelques poèmes, un retour sur ces années enflammées post-68 (qui sont aussi celles du revival breton) et ce désir de l’auteur de venir, précisément, vivre et travailler dans ce pays-là. Ambition que ne partageait pas sa compagne Catherine. Elle ne se voyait pas, en effet, passer toute sa vie dans ces lieux loin de tout, désolés et humides. L’auteur en a pris acte et le temps a passé, mais il n’a pas renié sa fougue d’antan sur ce territoire à part qu’il continue à fréquenter assidûment. C’est comme ça : les terres désolées, ravinées par les éléments, ingrates, frissonnantes sous l’averse, qui faussent volontiers compagnie au quotidien et se fichent des dieux et des idoles essoufflées du monde entier, me fascinent depuis le fond de l’enfance.

Cet amour de l’Arrée trouve aussi sa source dans le besoin irrépressible de trouver une forme de paix intérieure. Marc Pennec, dans un chapitre très émouvant, révèle le bouleversement opéré en lui par la lourde maladie de son jeune frère. Il trouvait alors refuge à Trédudon-le-moine pour noyer ses angoisses : Je me fondais, disparaissais dans le paysage. Je montais vers les crêtes. Dépassais les prairies et les troupeaux, les bosquets, les futaies, vers la lande (…) Ces jours-là, je me serais bien rendu aux nuages et aux ciels passants.


Pour l’accompagner dans ce livre de belle facture, Marc Pennec a trouvé comme compagnon de route le dessinateur et aquarelliste Nono, dans son art consommé d’apporter ici de la lumière sur ces paysages austères : lumière jaune des ajoncs ras, jaune pâle des chaumes, lumière rose des bruyères, parcelles brunes de fougères fanées, toits et murs gris des maisons, villages dans la nuit… Tout surgit à coups de crayon : Saint-Michel de Brasparts, Saint-Herbot, Brennilis et sa centrale… Oui, Arrée est univers.

En Arrée, Marc Pennec, illustrations de Nono, Éditions Dialogues, 100 pages, 14 euros.


Gilles Cervera : Deux frères

Deux frères. Le petit et le grand. Le grand et le petit. Tout au long du livre, on les appellera le petit et le grand. Deux frères que tout sépare. L’âge, bien sûr, la taille, mais surtout le regard sur la vie. Nous sommes en Bretagne dans un pays mouillé, de bruines et de vents (Des ors d’ajoncs mouillés de rosée, des ors de genêts ployés de bruines), avec quelques échappées vers le sud de la France d’où est originaire le père. Mais on ne sait rien du père quand le livre s’engage. Il est absent. Il a disparu très tôt de la vue des enfants. Un mystère qui s’éclaircira dans le deuxième et dernier court chapitre tellement poignant de ce roman.

Le rennais Gilles Cervera, auteur de cette histoire de fratrie, écrit d’un souffle, d’un trait. Comme dans l’urgence. Presque un langage parlé, prodigieusement vivant et qui vous happe littéralement comme si vous étiez pris dans une conversation et des confidences intimes. Son histoire, en effet, pourrait être aussi la nôtre. Un peu de chacun d’entre nous s’y retrouve forcément. C’est pour cela qu’elle nous touche. Sans compter l’art que possède l’auteur de faire ce va-et-vient entre le passé (ici celui des sixteens, d’Adamo et d’Enrico Macias) et un présent où les deux frères, devenus adultes, prennent des chemins tellement différents.

Le grand râle, éructe. Des conneries, dit-il à propos de tout. Il en veut au monde entier. Le petit, depuis le temps de la chaise haute était plutôt locataire de l’admiration. Le grand, admiré, s’est plutôt logé dans le dénigrement et la persécution. La vie n’est pas tendre, sans doute le prévoyait-il. Le malheur, en effet, l’a atteint au cœur (un enfant handicapé). Le grand est un manuel, un homme du bricolage et des affaires concrètes de tous les jours. Le petit, à ses côtés, fait vite figure d’intello. Il s’intéresse à la psychologie (des conneries, lui dit le grand). La bibliothèque était la deuxième maison du petit. Elle jouxtait le lycée, son ancienne chapelle. Le petit s’asseyait où s’étaient assis Jean Grenier et Louis Guilloux, leur chaise tiède et les livre à lire sur les rayons rayonnaient. Entre le grand et le petit, il y a la mère à qui le grand téléphone deux fois par jour et qu’il materne d’une certaine manière (ou plutôt « paterne » car le père n’est plus là). Une mère-pivot entre ces deux-là. Le petit et le grand.

Pourquoi un tel roman/récit peut-il nous concerner profondément ? Parce que, contrairement aux titres clinquants de têtes de gondoles, il nous parle avant tout de ce que nous sommes profondément, du poids des liens familiaux, de notre situation d’enfant, de frère, puis d’adulte lancé dans un monde pas toujours drôle. L’enfance ressemble à un centre de tri, écrit l’auteur de ce récit très autobiographique. S’ensuivent des lignes qui divergent, des objets qu’un voit, l’autre pas, que l’un pèse et qui pour l’autre ne pèse rien. Tout paraît pareil, tout semble identique. Il n’en est rien. Tout diffère. Rien ne se ressemble, peu rassemble.

Gilles Cervera a écrit là un livre dans la lignée de L’enfant du monde, son puissant premier roman (Vagamundo, 2016). Il parle des difficultés de la vie, de nos irréductibles différences et de nos solitudes. Mais aussi de ces moments précieux où le cœur s’épanche.

Deux frères, Gilles Cervera, Vagamundo, 141 pages, 13 euros.


Jacques Josse : Comptoir des ombres

À quoi reconnaît-on un écrivain ? Un vrai. À sa capacité à créer un monde, à sa faculté de partir de lieux singuliers et familiers pour vous parler de l’univers entier, de l’homme, de ses peurs, de ses fantasmes. Le rennais Jacques Josse, en vrai écrivain, tourne et retourne, de livre en livre, les mêmes obsessions, les mêmes rêves. Les personnages de ses récits circulent d’un livre à l’autre. Et on les reconnaît bien. Ce sont des naufragés, explique l’auteur, des perdants, des exclus, des cabossés de la vie. Mais aucun d’entre eux ne courbe l’échine.

Ses personnages, on les suit même à la trace. Et c’est encore le cas dans son nouveau livre Comptoir des ombres où l’on retrouve, par exemple, le Rousseau du Café Rousseau (La Digitale, 2000) ou encore le Pedro rencontré dans Chapelle ardente (le Réalgar, 2016). Mais le temps a fait son œuvre. Fin de route, parking vide, balayé par un vent venu du Nord, le café est derrière, fermé pour toujours. Rousseau n’y est plus, gisant au cimetière depuis des lustres, ne dialogue plus qu’avec d’anciens clients triés sur le volet, Popeye, Jimmy, Jeff, Salaun, Marquier et quelques autres dérivant entre taupes et pissenlits… Quant à Pedro, il est à un endroit dans la mer et qu’en dessous veille son âme (si elle existe), lui parti un soir décrocher des ormeaux au fond et depuis jamais revenu.

Jacques Josse a une saine attirance pour les disparus. Saine parce que les morts savent nous accompagner. Il ne se contente pas d’évoquer leur mémoire mais carrément de leur redonner vie. Sous terre les morts discutent entre eux et prennent l’apéro. Le bar central se situe dans un caveau assez spacieux pour recevoir ceux et celles qui ont encore quelques souvenirs à faire valoir. Parfois ils reviennent, tels de fantômes, pour échanger avec nous. On les discerne dans la brume ou le brouillard. Il faut dire que le pays s’y prête. Dans les récits de Josse on vit dans un territoire compris entre Bréhat et Fréhel. Une vraie « géopoétique ». Des phares clignotent dans la nuit, des hommes se cassent la pipe au pied des falaises ou se noient dans des rivières. Le soir, si le père, parti pêcher, ne rentre pas, c’est parce qu’il est tombé dans la rivière. L’image s’incruste.

La mort est toujours, ici, l’autre versant de la vie. Si le ciel est plutôt sombre (nous sommes sur la côte nord de la Bretagne), les hommes savent faire face même si souvent ils ne sont « pas d’attaque » (titre d’un des chapitres de ce livre). Jacques Josse a été marqué, dans son enfance, par tous ces ex-voto accrochés dans les sanctuaires évoquant tous ces disparus en mer, ces marins de Paimpol ou d’ailleurs partis au loin et dont la mémoire hante les vivants.

Cette familiarité avec le mort nous amène à rattacher l’auteur à tout ce légendaire développé par Anatole le Braz autour des morts et des revenants (mais sur un mode ethnographique). Jacques Josse ne voudrait pas qu’on lui colle l’étiquette d’écrivain breton. Surtout pas. Mais il y a, dans son approche de la mort, quelque chose chez lui qui relève de « l’âme bretonne », celle évoquée par Ernest Renan quand il fait précisément de la familiarité avec la mort un marqueur essentiel de ce « peuple ».


Comptoir des ombres, Jacques Josse, Les Hauts-Fonds, 105 pages, 17 euros.
Ce live propose aussi, dans sa partie finale, un entretien réalisé par Malek Abbou dans lequel Jacques Josse explicite sa démarche d’écriture.


Amaury Nauroy et les auteurs de Suisse romande

Ramuz, Roud, Chappaz, Chessex, Cingria, Jaccottet, Perrier… Ils ont tous un point commun : être des auteurs originaires de Suisse romande et d’avoir établi entre eux, pour la plupart, des liens d’amitié et de connivence fondés en particulier sur le profond respect des jeunes pour les plus anciens. On pense en particulier à Jacques Chessex et à Philippe Jaccottet qui ont voué un véritable culte à leur maître en écriture Gustave Roud (1897-1976). Toute cette saga littéraire méritait bien un livre. Il est l’œuvre d’Amaury Nauroy, « jeune auteur » né en 1982 et pétri de cette littérature suisse. Il nous propose ici, sous l’énigmatique titre Rondes de nuit, une véritable plongée dans un monde qui a connu ses « heures de gloire » au cœur du 20e siècle mais qui continue à séduire un lectorat fidèle.

Cette grande aventure littéraire et humaine n’aurait sans doute pas été possible sans le rôle essentiel joué par l’industriel et mécène suisse (amateur d’arts, de manuscrits, de poésie…) qu’était Henry-Louis Mermod (1891-1962). C’est lui, depuis Lausanne, qui a été le catalyseur de cette véritable effervescence littéraire en devenant l’éditeur de la plupart des grands noms de la poésie de Suisse romande (Valais, Pays de Vaud, Haut-Jorat…). Amaury Nauroy consacre une large part de son livre à Mermod. Il le dit dans une langue superbe avec une abondance étonnante de détails (à la manière des meilleurs investigateurs), tout cela dans une véritable empathie avec ce milieu. Ce qui n’empêche pas quelques coups de griffe à l’encontre des frasques de tel ou tel, à l’image de Jacques Chessex (1934-2009). Il employait une part de son énergie manœuvrière et jalouse à exister, quitte à se mettre en avant. Et, pour peu qu’on eût fait devant lui l’éloge de ses compatriotes encore en vie, il se braquait, raconte Amaury Nauroy qui a rencontré l’auteur suisse à plusieurs reprises dans sa tanière de Ropraz.

Les pages qu’il consacre à Anne Perrier (1922-2017) et à Philippe Jaccottet (né en 1925) sont sans doute les plus belles, parce qu’elles nous permettent de mieux comprendre cette originale approche du monde qui caractérisait de tels auteurs. À propos d’Anne Perrier, Amaury Nauroy écrit : C’est un pays tout intérieur et désancré, celui du cœur et plus encore un pays d’âme qu’elle traduit avec des mots tout à fait simples, dans un registre qui alterne l’abstrait (le silence, le bonheur, l’amour, la gloire…) et le détail le plus réel.

De sa connaissance aiguë de l’œuvre de Philippe Jaccottet (qu’il a rencontré plusieurs fois à Grignan dans la Drôme), il tire cette leçon personnelle : De poisseuses inquiétudes ne doivent pas nous faire oublier l’effarant appel de ce monde. Aussi mouvant qu’il soit, aussi cruel et imparfait, le pays qui s’ouvre devant nos pas est le seul dont nous puissions faire l’expérience concrète. Il réclame d’abord d’être aimé puis certainement d’être dit ».


Le livre d’Amaury Nauroy (qui emprunte quelques chemins buissonniers où l’on menace parfois de s’égarer) est ainsi parsemé de notations d’une grande justesse. Il nous révèle sa profonde intimité « spirituelle » avec les auteurs qu’il nous présente, sans parler des « comparses » tellement riches et savoureux (artistes peintres, libraires…) qu’il introduit avec bonheur dans cette saga.

Rondes de nuit, Amaury Nauroy, Le bruit du temps, 285 pages, 24 euros.


Notes de lecture (septembre octobre 2017)

Kamel Daoud et les pouvoirs de l’écriture

 

Quand un livre commence par ces lignes, on se dit qu’on est dans de bonnes mains. « Écrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution : écrire ». C’est Zabor qui le dit, anti-héros du roman de Kamel Daoud. Roman mais tellement plus qu’un roman. Plutôt un livre-somme brassant de grandes questions existentielles (La mort, la vie, l’amour, le sexe…) et brossant, implicitement, l’univers intime de l’auteur dans les années qui ont suivi l’indépendance de son pays.

Kamel Daoud (dont on avait déjà apprécié son Meursault contre-enquête chez Actes Sud) signe ici un livre puissant, grande fable poétique sur les pouvoirs de l’écriture et de l’écrivain.
Le fil conducteur de ce roman tourne, en effet, autour de la capacité de Zabor à faire reculer la mort par ses écrits. Et d’abord la mort des gens d’un village (dont il raconte la vie dans ses cahiers quand la mort les guette), village « de peu » cerné par ses eucalyptus et ses figuiers de barbarie. Village où les femmes recluses ou répudiées n’ont pas de corps. Village où « l’innocent Zabor » (que la vue du sang des moutons qu’on égorge révulse), est ce fils chassé par son père (grand égorgeur devant l’éternel), finalement recueilli par une tante célibataire et que l’on découvre, tout au long de ce livre, à la fois méprisé et « jalouséde tous » à cause de ses dons.


Arrive le moment où Zabor se trouve face à un véritable dilemme: arrivera-t-il (mais le voudra-t-il ?) à retarder, grâce à ses écrits, la mort d’un père honni ? Kamel Daoud n’est pas là pour nous tenir en haleine ou nous ménager un quelconque suspense mais pour nous dire – entre les lignes – tout ce que les livres et l’écriture ont pu lui apporter. « La fin du monde  pour moi, fait-il dire à Zabor, est le jour où l’on volera mes cahiers pour les éparpiller dans les rues, aux vents, comme à la sortie des écoles à la veille des vacances ».

Mais ce n’est pas la langue stéréotypée et englobante du Livre sacré – on s’en doute – qu’il vante ici, cette langue « puissante » et « bavarde », comme il l’écrit, et qui « comptait beaucoup de mots pour les morts, le passé, les devoirs et les interdits et peu de mots précis pour notre vie de tous les jours ». Sans compter, ajoute-t-il, que « dans le Livre, les poètes sont moqués, soupçonnés de rivalité et d’errance ». Non, Kamel Daoud est d’abord là pour célébrer la liberté de l’écriture et du langage. Le pouvoir de la fiction. Et dire implicitement tout ce que la langue française a pu lui apporter, à lui l’écrivain et journaliste algérien. Ainsi fait-il dire à Zabor : « Ma découverte de la langue française fut un événement majeur car elle signifiait un pouvoir sur les objets et les sujets autour de moi. La possibilité d’un pamphlet à l’exacte limite de la falaise ».
 
Kamel Daoud nous émerveille de bout en bout par la profondeur de sa pensée, sa grande exigence intellectuelle, son profond souffle poétique. C’est un appel à l’éveil qu’il lance dans ce livre (notamment l’éveil des sens), un appel à quitter tous les mondes clos. Un livre à méditer, à ruminer, à l’aune des menaces que font peser les intégrismes religieux sur le monde. Car pour ce qui est de l’islamisme, Kamel Daoud en sait déjà lui-même quelque chose.

 

Zabor ou les psaumes, Kamel Daoud, Actes Sud, 330 pages, 21 euros.

                                           
Ben Lerner : La haine de la poésie
 
Le sujet n’est pas neuf. Georges Bataille a fait de La haine de la poésie le titre de l’un de ses livres (éditions de Minuit, 1947). Pour lui, « la poésie est le langage de l’impossible »L’impossible : titre qu’il donnera, en 1962, à une nouvelle édition de sa Haine de la poésie).
La haine de la poésie de Bataille n’était donc pas véritablement une haine. Rien à voir, par exemple, avec la charge contre la poésie de l’écrivain polono-argentin Witold Gombrowicz lors d’une causerie qu’il fit en 1957 à Buenos-Aires. « Pourquoi est-ce que je n’aime pas la poésie pure ? Pour les mêmes raisons que je n’aime pas le sucre pur. Le sucre est délicieux quand on le prend dans un café, mais personne ne mangerait une assiette de sucre ». Il dénonçait aussi, au passage, « le style hermétique et unilatéral » de la dite poésie et tous ces poètes « qui écrivent pour les poètes » et «  se couvrent mutuellement d’éloges ».
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En écrivant La haine de la poésie, l’écrivain et poète américain Ben Lerner s’interroge sur le mouvement de recul que suscite le mot poésie auprès du plus grand nombre et pose la question de la marginalisation actuelle de ce genre littéraire. Ben Lerner commence d’ailleurs son petit livre par une anecdote significative le concernant. En classe d’anglais en 3e, il fut prié par son maître « d’apprendre un poème par cœur en vue de le réciter ». Aussitôt il s’empressa, pour limiter la corvée, de demander à la documentaliste de son collège de lui indiquer « le plus petit poème qu’elle connaisse ». Il faisait quatre lignes mais s’avéra, étant donné sa structure interne, très difficile à réciter. Et le jeune Ben Lerner s’en sortit très mal.
 
Cette anecdote révèle bien, à ses yeux, la difficulté d’appréhender la poésie et la suspicion qui entoure ce genre littéraire (barbant s’il en est pour beaucoup). « Un art détesté du dehors comme du dedans », écrit-il. Mais comment l’expliquer ? Ben Lerner considère que « la poésie et la haine de la poésie (…) sont inextricables ». Il en fait le thème de son livre, estimant que « un enchevêtrement d’exigences se pressent autour du mot poésie » mais que « nul poème ne pourrait satisfaire ces exigences ».
Quelles exigences ? « Vaincre le temps, l’arrêter par la beauté (…), parvenir à l’universel en étant irréductiblement social, triompher du langage et du système de valeurs de la société telle qu’elle existe, proposer une échelle de valeur au-delà de l’argent ». Pari impossible. D’où l’amertume et le ressentiment. « Haïr les poèmes réels est alors souvent une façon ironique, bien que parfois inconsciente, d’exprimer la persistance de l’idéal utopique de la Poésie et, à cet égard, les jérémiades reviennent aussi à des défenses ».
 
Ben Lerner a écrit ici un petit livre assez complexe, parfois savant, truffé de références à des grands auteurs (John Keats, Walt Whitman, Emily Dickinson…), dans lequel il cultive volontiers le paradoxe. Il faut le lire comme un essai jouissif, porté sur la dialectique (sur l’air de « je t’aime moi non plus »), un brin provocateur et n’épargnant pas les postures qui caractérisent trop souvent le milieu.

 
La haine de la poésie, Ben Lerner, Allia, 95 pages, 7 euros.

 
Marie-Hélène Lafage et les lendemains qui déchantent
 
« Entrer en poésie / C’est comme / Prendre un train pour nulle part / Poursuivre des saisons ». Marie-Hélène Lafage inaugure ainsi un étonnant livre axé sur la contestation foncière de notre destinée dans ce pays qu’on appelle la France. Que l’on se rassure, ce n’est pas un livre militant au sens étroit du mot. Loin de là. Parlons plutôt d’acte de résistance à un ordre existant (sans issue, sans projet, dans le brouillard) dans la lignée d’une poésie qui conteste les enfermements, les diktats, les figures convenues. « Refuser l’acquiescement / Le pâle / Assentiment /À la laideur du monde / Ne pas y consentir », écrit Marie-Hélène Lafage.
 
Des essais savants et des livres de sociologues ou d’experts ont largement analysé le malaise actuel et cette « crise » qui perdure. Marie-Hélène Lafage ne prétend pas ajouter sa pierre à l’expertise. Est-ce bien, d’ailleurs, le rôle d’un poète ? Non, elle creuse bien plus profond pour évoquer à la fois le désenchantement et le désarroi de cette génération née à l’issue des trente Glorieuses. « Proclamés / Bâtisseurs / Mercenaires / Malgré eux / Nos pères avaient ouvert / De nouvelles portes // À présent / Plus personne ne savait / Ce qu’étaient devenues / Les clés ». Le constat est impitoyable. Le pays a perdu la tête. « Et la crise / Nous faisait figure / De quotidien » à « Nous autres / Enfants de la modernité / Héritiers du désastre ».

 
 « Désastre » : le mot est lâché. On s’est mis dans ce pays, estime le poète, à piétiner et à récuser l’avenir. « Les colporteurs du temps /Sillonnaient les avenues / Bruyantes / De l’ère médiatique / Chargés de leur orgueil / De leurs remèdes / Miracles / Seuls capables / De mettre fin / Aux mots du siècle ». Partagé entre « les lamentations » et le « rire », le pays, « en représentation continuelle », écoutait aussi les « prédicateurs » car « Le temps appelait / De nouvelles radicalités ». Pas plus d’espoir du côté d’une Europe « vieillie, nerveuse et pâle ». Diagnostic sans concession, donc, sur un monde sans boussole vivant à crédit sous un « bombardement sonore ».
 
Que faire ? Que dire ? Marie-Hélène Lafage n’a pas de programme politique. Simplement l’exigence du poète qui interpelle sans relâche. « Il faut toujours choisir / Entre une prison dorée  /Et le tumulte de la rue // Entre l’étau du silence / Et le course exsangue /Des mots // S’établir / Progresser sur la brèche ». Garder aussi son pouvoir d’indignation. Dire le beau. « Pourquoi a-t-on coupé / Tous ces pommiers en fleurs / Arraché la glycine / Qui dormait sous le porche ? ». Marie-Hélène Lafage appelle, sans le dire, à la conversion des cœurs. Cofondatrice d’un café culturel à Lyon, elle fait partie des Altercathos ».

 
Le train dans le brouillard n’attendra pas minuit, Marie-Hélène Lafage, Ad Solem, 143 pages, 19,50 euros.

 
Jean-Claude Albert Coiffard et Nathalie Fréour : Encre de mer
 
Ah ! La mer. L’inépuisable sujet poétique que l’on peut décliner de tant de tant de manières. Comme Alain Kervern, par exemple, dans ses récents Haikus de la mer accompagnés par les dessins de Marion Zilberman (Géorama, 2017). Comme aujourd’hui le Nantais Jean-Claude Albert Coiffard dont la mer se décline en aphorismes, courts poèmes, pensées ou réflexions, parce que la mer est par excellence le lieu de la méditation et de l’introspection (comme la montagne peut l’être pour d’autres). À lire ses textes, en effet, on conçoit que la mer puisse être cet horizon mental que l’on se donne, ainsi que l’attestent, par ailleurs, les merveilleux pastels de Nathalie Fréour (accompagnant les poèmes) tous conçus de la même manière : la mer, le ciel et, au milieu, une ligne d’horizon qui les sépare ou, le plus souvent, les fait se rejoindre.
 
Où commence la mer ? Où commence le ciel ? Nathalie Fréour, au fond, nous interpelle. On sait ce qu’il en est, dans nos contrées, quand le brume de mer ou le crachin effacent les distances et donnent les mêmes intonations (colorations ?) au ciel et à la mer. « D’avoir tant scruté l’horizon/mes yeux s’embuent de rêves », écrit Jean-Claude Albert Coiffard. Sous d’autres cieux, dans le Japon du 12e siècle, le poète Saigyô pouvait écrire : « Mes yeux se sont usés / à contempler la mer ».
 
Pour le poète nantais, la mer est avant tout le lieu de toutes les révélations. « Je regarde la mer / et rêve d’une barque ». Au fond la mer nous interpelle parce qu’elle parle de nous. Le poète lui donne une âme, un langage, et même des sentiments humains. « Devant le rocher au cœur dur / la vague éclate en sanglots ». Plus loin : « Le songes de la mer / finissent en écume ». Malgré son immensité, la mer invite aussi à la simplicité, voire à la sobriété. « Plus j’ôte de mots / et plus je vois la mer ».
 
Le pas est vite franchi pour évoquer la figure de Celui à qui les flots obéissaient. « Qui pourrait me montrer / la tendresse des flots / lorsqu’ils furent apaisés ». Et ailleurs on trouve cette autre allusion au miracle raconté dans les Évangiles : « D’un pas léger / il marchait sur la mer / et nous / d’un pas lourd / nous écrasons la terre ».  
 
Dans l’avant-dire de ce livre élégant, Jean-Pierre Boulic note avec justesse que la mer est d’abord faite « pour les humbles chercheurs de l’essentiel ». Jean-Claude Albert Coiffard et Nathalie Fréour sont, à coup sûr, de cette trempe-là. Tandis que dans la postface, le moine poète Gilles Baudry évoque cette « haute mer de l’âme qui met au voisinage de l’éternité ».

 
Encre de mer, Jean-Claude Albert Coiffard  (poèmes) et Nathalie Fréour (pastels), éditions L’enfance des arbres, 105 pages, 25 euros.
 
L’enfance des arbres publie par ailleurs un recueil d’Alain Durel intitulé Ei Taï-Ji ou la montagne du silence, fruit d’une expérience de sesshin (retraite) dans les Alpes maritimes (80 pages, 11 euros)
 
Les Sourciers : c’est le titre d’un CD, qui vient de paraître comprenant des poèmes de Jean Lavoué sur une interprétation et musique de Pierre d’Andrea. Prix 15 euros, frais d’envoi 2 euros. À commander à Jean Lavoué, L’enfance des arbres, 3, place vieille ville, 56 700 Hennebont.

Et à noter aussi ce mois-ci…

 
Jean-Pierre BOULIC : Prendre naissance

Prendre naissance comme on prend corps ou comme on prend feu.

Ce « prendre » n’a rien à voir avec une quelconque saisie, c’est au contraire, le consentement nécessaire à ce que tout l’être prenne vie d’une grâce donnée, reçue : « Et tu consens à ce qui vient / Se reçoit d’un souffle secret » ».
Le dernier recueil de poèmes de Jean-Pierre Boulic nous entraîne tout doucement dans l’espace de la beauté et de la grâce : « En ce temps de la grâce » – c’est le titre de la dernière partie –, il suffit d’attendre, de s’abandonner « aux mots secrets de la parole », de la recueillir car « Toujours elle rend grâce / Au milieu des autres pages ». Le poète, avec patience, comme « violettes et perce-neige / raccomodant la terre », reprise les mots pauvres et humbles pour tisser « un sarrau de tendresse ».

Et nous cheminons lentement, en lecteurs attentifs guettant « les temps d’émerveillement », à travers « les vergers pensifs » et « les bois essoufflés », vers « la chapelle des frondaisons » qui écoute notre âme ; c’est alors que le souffle de l’invisible nous précède. Tout bruisse d’une vie intense, généreuse, mais silencieuse, car le chant jubilatoire des oiseaux, loin de rompre le silence, offre toutes les résonances « De cette frêle présence / Qui attise le désir ».
Même si affleurent, fugacement, quelques traces de blessure, elles ne peuvent assombrir les rais de lumière filtrant à travers la treille des feuillages et des pages, ni rompre l’harmonie des chants d’oiseaux, dans le jaillissement printanier de leurs trilles : « Les mois noirs s’effacent… s’en vient l’allégresse du jour »

Le poème célèbre les « clartés de l’enfance », cette lumière en avant de nous et non du passé. Si « l’enfance en sarrau / Accourt sans s’épuiser », ce n’est pas celle qui se loge dans la nostalgie, c’est celle du commencement du jour, celle qui illumine le visage, « La brise matutinale » qui « défroisse les yeux » : c’est à la lueur de l’invisible que s’ouvrent « les yeux assagis ». Seule l’âme d’enfant peut accueillir la vie nouvelle : « La vie insaisissable Vient et demeure ». Les yeux sont ouverts, car c’est maintenant que « Le jour s’accomplit ». C’est l’oreille de l’enfance qui, à l’heure favorable, permet d’écouter « Le chant d’imprévisible beauté / Des jeunes mésanges / Flûte de l’ange / passant parmi les heures d’enfance »

Comment ne pas percevoir les frémissements de l’aube pascale au fur et à mesure que l’on se laisse toucher par le poème dans sa progression ? L’arbre biblique, le figuier « S’habille de tendresse / et d’un chant inouï » ; l’arbre qui a poussé près de la Source « Donne fruit / à son heure ».
A la lecture de ce recueil de Jean-Pierre Boulic se répand un subtil parfum d’éternité qui nous donne de prendre naissance d’en-haut.

Gratitude à toi, poète, à toi qui « reprises les mots » : « Âme si pauvre / Tes mots s’élèvent / En bénédiction ».

Prendre naissance éd. La Part Commune

Malou Le Bars



Notes de lecture (juillet/août 2017)

Marie-Hélène Prouteau enchante Nantes

Née à « Brest même » mais profondément Nantaise, la bretonne Marie-Hélène Prouteau quitte « la petite plage » nord-finistérienne décrite amoureusement dans un précédent livre (éditions La Part Commune) pour nous parler de sa ville d’adoption, cette « ville aux maisons qui penchent » du côté du quai de la Fosse, cette « ville aux pierres blanches » où « le tuffeau règne en maître de lumière » et « doit composer avec le granit janséniste ».

Nantes a toujours été une belle matière littéraire et poétique. Marie-Hélène Prouteau s’inscrit dans une lignée prestigieuse et nous propose, à son tour, sa « forme d’une ville » (Julien Gracq) en présentant un kaléidoscope d’émotions fugitives ou de sensations éprouvées, sur place, au fil des ans. Ses « suites nantaises » (sous-titre du livre) sont des échappées belles, des fugues à la manière de compositeurs brodant sur le motif. La culture y tient la part belle, qu’il s’agisse de l’évocation d’un marché de la poésie où l’éditeur Yves Landrein expose ses livres, d’une rencontre avec Michel Chaillou au lycée, d’un livre de poète tchèque aperçu à la devanture d’un libraire et amenant l’auteure à évoquer des séjours pragois. Et quand Marie-Hélène Prouteau voit un pianiste et un violoniste roumains verbalisés dans les rues de Nantes, elle s’indigne et nous entraîne vers un livre du poète Mandelstam évoquant la confiscation d’un piano à queue. Mais quand la poésie peut à nouveau retrouver doit de cité lors d’une création collective de la Maison de la poésie, elle ne peut que se réjouir. Rue des bateaux-lavoirs, elle peut alors écrire : « Buée bleutée des lessives sur les bateaux-lavoirs / Les lavandières aux mains rougies lavent les battoirs / Les corps fatiguent et les voix chantent la vie à la peine ».

Dans d’autres textes (il y en a vingt au total), Marie-Hélène Prouteau inscrit son propos dans l’histoire de la ville. Ainsi ce souvenir de Libertaire Rutigliano (19 ans) embarqué dans les vents mauvais de l’histoire, torturé puis déporté à Dachau. Mais l’histoire rejoint vite la poésie. « Deux mois auparavant, il aurait pu y faire la connaissance de Robert Desnos. Parler ensemble de poésie, de liberté. Lui, le jeune émigré qui, à quatorze ans, dans une lettre à son père, parlait de poètes romantiques et de Shakespeare ».

Il y a, enfin, dans ce livre, des souvenirs d’enfance qui remontent à la surface (comme autant de bulles à la surface de la Loire) : une excursion d’écolière dans les marais de basse-Loire ou de lycéenne aux Floralies de Nantes. Ne manquent pas au tableau, non plus, dans d’autres chapitres, le pont Éric Tabarly, la Tour Bretagne et le Lieu Unique. On sent une auteure faisant corps avec sa ville, à l’écoute de ses battements de cœur. Et pour cause : « Nantes respire à la bonne hauteur, écrit Marie-Hélène Prouteau, elle a vocation de patience. Son pas est lent, la ville fait la part des choses, indifférente aux emblèmes éphémères dont s’entiche la postmodernité»

La ville aux maisons qui penchent (suites nantaises), Marie-Hélène Prouteau, La Chambre d’échos, 80 pages, 12 euros.


Olivier Cousin en poète pédalant

Il y a tant de manières de raconter sa passion du vélo. De Paul Fournel à Luis Nucera, les auteurs ne manquent pas. Le Breton Olivier Cousin fait aussi partie de cette cohorte (mais sur un mode mineur, celui d’un homme qui enfourche sa bicyclette bleue chaque matin pour aller au travail). Il ne s’agit donc pas, pour lui, dans son nouveau petit opus, de remonter à l’enfance, de nous faire goûter « la madeleine de Proust » des premiers pédalages et des premières chutes dans les fourrés ou sur le gravier et, encore moins, d’évoquer des passions vélocipédiques liées au passage du Tour de France.

Olivier Cousin n’est pas, non plus, celui qui regarde le passage des saisons depuis la selle de son vélo même si quelques références au printemps (des fleurs de cerisiers du Japon restées accrochées à ses cheveux) ou à l’automne (quand il roule / sans réfléchir / au cœur des feuilles tombées  /des châtaigniers et des hêtres ») sont là pour montrer qu’il sait aussi renifler l’air du dehors. Non, le poète breton est plutôt là pour nous livrer ses méditations et réflexions de poète pédalant : «Le monde chavire / il ne fait pas assez attention en traversant / le monde perd l’équilibre/entre ses valeurs et ses désirs d’aller de l’avant / Le cycliste regarde ce naufrage permanent / en haut de sa selle / jamais assez rembourrée ».

Olivier Cousin nous parle aussi de lui. Il se jauge dans ses pédalées vers le lycée où il enseigne le français. « Le poète est un cycliste ordinaire / Hors au commun des modèles / Au même titre que le cycliste / est parfois un poète ordinaire ». Mais il y a chez lui l’art de tourner le dos à certaines arrogances ou postures littéraires et, en définitive, à se moquer de lui-même. « J’aime la simplicité / le concret et le cambouis  /Je garde ma tenue de tous les jours / pour monter en scène / ‒ en selle, pardon ». Pas dupe, en effet, de ce « chic » qui entoure volontiers aujourd’hui la pratique vélocipédique. Il peut donc tranquillement écrire : « J’ai toujours eu tendance / à ne pas être tendance ». Ses « riches heures pédalantes » sont donc l’occasion de distiller quelques maximes ou propos goguenards. « Il n’y a jamais de pire moment / pour perdre les pédales / que lorsqu’on a la tête ailleurs » (…) La vie est simple / comme un tour de vélo / Rien ne sert de bomber le torse / il faut pédaler / un point c’est tout / en gardant le tempo ».

En écrivant aujourd’hui sur le vélo et ses pédalages quotidiens, Olivier Cousin garde le sillon qu’il a commencé à tracer dans ses précédents recueils de poèmes : jeter un regard amusé sur les grandes simagrées et grandes turpitudes du monde. Sans jamais oublier de témoigner d’une forme d’inquiétude liée au temps qui passe. Au point d’évoquer, dans un ultime poème, son propre enterrement et même de formuler certaines « directives anticipées » : être enterré près de son vélo bleu. « Il témoignera pour moi / que la roue continue de tourner ».

Les riches heures du cycliste ordinaire, Olivier Cousin, Gros Texte, 50 pages, 6 euros.



Les « questions innocentes » de Gilles Baudry

Un poète n’est-il pas là, d’abord, pour nous interpeller sur le sens de l’existence ? À lire les poèmes de Gilles Baudry,  moine bénédictin de Landévennec (Finistère), cela ne fait aucun doute. Et cela depuis longtemps. N’avait-il pas, d’ailleurs, dès 1987, donné un titre interrogatif à l’un de des livres (Jusqu’où meurt un point d’orgue ?, éditions Rougerie).  Dans le court recueil qu’il publie aujourd’hui, le questionnement est permanent. Nous voici invités à méditer autour de 50 courts textes se terminant tous par un point d’interrogation.

Les questions sont limpides. Placées, pour la plupart, sous le sceau du bon sens et d’une forme d’évidence. « Tout ce qu’on a porté / aux nues / ne nous fera-t-il pas  /tomber de haut ? ». Sous ces questionnements un peu « bonhommes », il y a forcément un appel à plus de sagesse et de discernement dans la conduite de nos vies. Les « questions innocentes » de Gilles Baudry sont tout sauf innocentes. « Si le temps / passe plus vite / que gagne-t-on / à vivre plus longtemps ?»

La poésie rejoint ici l’interrogation philosophique et le questionnement métaphysique. Sous la naïveté (feinte) de certaines questions on voit aussi pointer les exercices de contemplation et de méditation d’un moine à l’écoute des interrogations que lui adresse la nature elle-même. « Dorment-ils / les grands arbres / en renversant la tête / dans le lit des rivières ?» (…) « Ondoiement des collines / d’un haussement d’épaules / peux-tu te délester comme elles / du poids du monde ? » (…)  « Qui sait entendre / la coda des sources / le récitatif des ruisseaux / derrière les larmes ? ».

Il y a, enfin, dans ce livre, quelques interpellations salutaires sur les dérives du monde actuel. « Propriété privée / de quoi ? / Sentier battu / par qui ? » Plus loin : « La vraie urgence n’est-elle pas / de repousser les avances de la hâte » ?
Gilles Baudry n’avait pas habitué ses lecteurs ce genre d’exercice. Mais on y retrouve, sans difficulté, ce qui anime le poète et sa manière de nous ramener à l’essentiel, « aux sources de la rêverie, de la création et du langage », comme le précise lui-même son éditeur.

Les questions innocentes, Gilles Baudry, éditions L’œil ébloui, 31 pages, 13 euros



Jean Onimus : « qu’est-ce que le poétique ? »

« Qu’est-ce que le poétique » ? Voilà qui ferait un beau sujet de philosophie pour le baccalauréat. L’essayiste Jean Onimus (1909-2007), lui, en a fait un livre dans lequel on entre avec bonheur, ébloui à la fois par la profondeur de la pensée et par la clarté du propos. Car Jean Onimus ne s’embarrasse pas d’abstraction ou de théories fumeuses pour souligner la nécessité du poétique dans nos vies.

Le « poétique » selon lui s’oppose au « prosaïque » (et, bien entendu, le poétique ne se limite pas à la seule poésie). Ce qu’il appelle le poétique, c’est « la constatation émue, émerveillée, mais traversée d’angoisse, de l’étrangeté d’exister ». Il dit aussi ceci : « Le poétique se dissimule partout, comme une sorte de trace presque invisible d’une innocence originelle, étonnée, admirative ». À l’opposé, il appelle « prosaïque » « tout ce qui peut être un jour technicisé, c’est-à-dire fabriqué automatiquement et indéfiniment répété ». Le prosaïque, dit-il, domine notre époque, placée sous la signe de l’efficacité, de la rentabilité. Le poétique, lui, relève de l’émotion, de l’intime. C’est l’ubac par rapport à l’adret, l’ubac ce « versant ombreux auquel on accède quand le travail s’interrompt, quand on peut rêver, contempler, se livrer aux suggestions de l’imagination, prendre possession de soi et se développer librement ».

Tous les arts, selon lui, relèvent de l’ubac. La poésie en est l’un des fleurons mais elle doit, à ses yeux, s’appuyer sur le réel, l’instant présent, viser une écriture concrète, évacuer « l’abstrait qui l’encombrerait d’idées et de sentiments ». Jean Onimus cite à cet égard, à plusieurs reprises, ses auteurs de référence : Jaccottet, Guillevic, Follain, Rilke, Giono, et même les auteurs japonais de haïku. Haro donc sur l’hermétisme et sur tous ceux qui y ont recours parce qu’ils « manquent tout simplement d’inspiration ».

Il s’agit plutôt, quand on se prétend poète, de trouver « la note juste », de cultiver « l’art de la suggestion » et, plus fondamentalement encore, de « célébrer et de contempler » car le poétique « en notre temps est, avant tout, d’inspiration cosmique ». Jean Onimus n’est d’ailleurs pas loin de penser que le poétique a aujourd’hui pris le relais du religieux car « l’exigence poétique est liée à un désir de vivre intégralement «  et donc à  être « attentif à la trace des dieux enfouis » (comme le disait Heidegger, inspiré par Hölderlin, lors du 20 anniversaire de la mort de Rilke).

Quant à savoir pourquoi la poésie « n’a plus guère de lecteurs », il répond : « C’est parce que nous préférons recevoir des informations plutôt que des suggestions » et qu’on nous a « habitués à une stricte cohérence conceptuelle ». Pour autant, le poétique n’a pas fini de tracer son chemin car il est « d’autant plus saisissant qu’il est presque imperceptible».

Qu’est-ce que le poétique ?, Jean Onimus, éditions Poesis, 212 pages, 18 euros.



Pierre Dhainaut : « Un art des passages »

« C’est pour respirer moins mal que, très jeune, j’ai eu recours au poème. Ce « recours au poème », Pierre Dhainaut l’explicite dans un livre rassemblant à la fois des poèmes inédits et des textes qu’il a publiés, au fil du temps, dans différentes revues littéraires.

Le poète du Nord, aujourd’hui âgé de 82 ans, nous livre par bribes les ressorts de sa démarche poétique engagée sous les auspices du surréalisme, mouvement dont il s’est progressivement détaché. « J’ai peu à peu compris que l’approche d’une parole juste nécessitait la contestation de ce à quoi j’avais adhéré ». Cette « toute puissance du langage », Pierre Dhainaut estime qu’en réalité elle « fonctionne à vide ». Et il ajoute même : « Que devient l’ambition de changer la vie au moyen de poèmes s’ils n’agitent que des fantasmes ? ». Pas question, donc, de laisser « le beau langage » nous « étourdir » car « que vaudrait un poème s’il occultait ce qui nous oppresse, nous diminue ? »

Pierre Dhainaut est du côté du réel, du côté de la vie (« Plus je vais, moins je tolère un art qui tournerait le dos à la vie »). S’il réfute la place trop importance qu’on accorderait à l’imagination, il met tout autant en garde contre une subjectivité débridée. « La poésie n’obéit qu’à sa propre urgence. De mes émotions, de mes indignations, elle tire parti, elle les transmue ». Évoquant sa mère et les fleurs sur lesquelles elle veillait, il peut ainsi noter : « Ce qui nous tient à cœur, le poème ne le dit qu’à sa manière, détournée ».

Pierre Dhainaut croit à « l’influence bienfaisante du poème ». Pour lui, « est poète celui qui accepte de balbutier ». Comme lui-même l’a sans doute fait en privilégiant la forme poétique du fragment. L’auteur ne dit pas que « la poésie sauvera le monde » (Jean-Pierre Siméon). S’il note qu’elle est « la mal aimée, la délaissée », il estime malgré tout que nous n’avons pas à la défendre. «Nous ne convaincrons jamais ses détracteurs : insoumise, elle est la vie même ». D’où sa curiosité sans failles pour tous ceux qui, malgré des vents contraires, ont eu comme lui recours au poème : Tristan Tzara, Gérard Bayo, Max Alhau, Yves Bonnefoy, Nicolas Diéterlé… Sans parler de son admiration pour les artistes car, dit-il, « la peinture et la poésie ont les mêmes exigences ». Il s’attarde donc sur les œuvres d’Eugène Leroy, Jacques Clauzel, Alfred Manessier… « La peinture à chacune de ses apparitions, en nous obligeant à réinventer le regard, nous oblige à réinventer notre emploi du langage ». En vieux sage, séduit lui aussi par un certain Orient littéraire à la forme brève, Pierre Dhainaut peut ainsi écrire : « Trois vers suffisent / à l’essor des poèmes / ils sont tous au long cours ».


Un art des passages, Pierre Dhainaut, éditions L’herbe qui tremble, 260 pages, 19 euros
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Jean-Pierre Denis : « Tranquillement inquiet »

Après avoir « interpellé » la forêt dans un bel et étonnant ouvrage (Me voici forêt, Le Passeur, 2015), Jean-Pierre Denis dresse ici une forme d’autoportrait d’homme « tranquillement inquiet », bel oxymore pour parler de ses doutes, de ses peurs, du sens qu’il est amené à donner à l’existence, mais aussi pour nous parler de ses rages intimes quand il voit le monde comme il tourne. Car au-delà de l’homme Jean-Pierre Denis (que beaucoup connaissent pour être le directeur de l’information de l’hebdomadaire La Vie), il y a dans ce livre une charge plutôt percutante sur les turpitudes de notre époque. Mais, chaque fois, l’auteur le fait avec cette distance amusée, cette forme d’agacement doux qui lui permet de lancer, d’emblée, à ses lecteurs cet avertissement : « Malgré tout le soin que nous apportons à leur élaboration, ces poèmes peuvent contenir quelques traces d’ironie ».

Cet homme « tranquillement inquiet » n’hésite pas, d’abord, à se moquer de lui-même et à révéler ses failles. « Je ne me sens pas de taille / À lutter à mots nus // Il me faut des gants / Une cote de mailles ». Il fait aussi cet aveu : « Je redoute mes doutes / Je les vois venir de loin / Ils ont la tête / Des mauvais jours ». Jean-Pierre Denis n’hésite pas à jouer avec les mots pour témoigner (avec humour) de ses tiraillements intimes : « Quand je tombe / Dans l’oreille d’un sourd / Nous nous entendons / Vraiment à merveille ».

Ce « moi » qui s’interroge et s’expertise se tourne aussi vers les origines, ce que l’auteur appelle « les racines », dans un chapitre du livre qu’il intitule  « Autoportrait en animal besogneux ». Jean-Pierre Denis regarde (mais sans nostalgie) dans le rétroviseur, celui d’un homme dont on sait que la terre pyrénéenne colle toujours aux souliers. « Je demande à mes racines / De me révéler qui je suis / Elles m’expliquent tout au plus / L’humus qui les recouvrent ». Homme des montagnes, et donc « verticaliste », il peut donc tisser la métaphore et affirmer : « Les plaines les sermons / La tyrannie des idées plates / M’est souffrance / Ce qui ronfle et moralise ».

Car son regard est acéré sur notre époque. Parfois même abrupt, sans concession. Ainsi sa « visite à la ferme », prend vite des allures de fable ou de parabole et n’est pas faite précisément pour tomber dans l’oreille d’un sourd. Aux vers du poète breton Paol Keineg écrivant « Je renâcle devant le maïs / et les porcheries / elles sont les vraies héritières / de la terreur » (Mauvaises langues, Obsidiane, 2014), répondent comme en écho ces vers de l’homme tranquillement inquiet: « Aliments de langage / Nourriture pour le détail rentable / Poules et dindes porteuses / Vaches et veaux participatifs ». On y décèlera volontiers une féroce charge contre certaines dérives actuelles (ou à venir) visant l’espèce humaine. « Vingt-quatre heures sur vingt-quatre / Le manège tourne sur lui-même / Et la trayeuse automatique soustrait / Ses litres de contribution volontaire ». C’est clair. Sous la plume de Jean-Pierre Denis, le poème ne parle pas pour ne rien dire.


Tranquillement inquiet, Jean-Pierre Denis, Ad Solem, 141 pages, 18 euros.



Jean-Marc Sourdilon : « La vie discontinue »

Exaltations et angoisses, heurs et malheurs, fureurs et silences, émerveillements et désolations : la vie « discontinue » peut nous faire passer, on le sait, de charybde en scylla. Dans huit textes ancrés dans des expériences personnelles (existentielles, dirait-on) Jean-Marc Sourdillon nous le fait toucher du doigt et nous livre ce qu’on appelle – par facilité – des tranches de vie, des instants qui furent pour lui des moments de révélation. « Un proche qui meurt nous rappelle à l’immense. Il s’est absenté d’un coup, au beau milieu de l’été, évaporé dans le ciel bleu au sommet d’une montagne ». Il le dit, par exemple, dans un texte poignant autour d’une escapade au Puy Mary. « Oui, un bel été. De longues semaines le soleil avait été devant nous ; et soudain brutalement, il a été derrière nous »

Jean-Marc Sourdillon inscrit ses récits dans des paysages, dans des lieux que l’écriture transfigure. Parce que des images affluent. « La vie poétique consiste pour l’essentiel à se rendre disponible à la venue de certaines images, à les accueillir et à les retenir au moyen de l’écriture. Quelles images ? Celles qui, surgies de la vie, se signalent par une certaine qualité d’émotion qui fait que quelque chose s’allume en elles, qu’elles se font transparentes à la vie qu’elles nomment », notait l’auteur dans un dossier consacré à Philippe Jaccottet (Revue Lettres, printemps 2014).

Comment, d’ailleurs, ne pas penser à Philippe Jaccottet dans cette approche éblouie des lieux, quand les images surgissent dans un paysage naturel. Tel Jaccottet écrivant au col de Larche (titre d’un essai de l’auteur aux éditions Le Bateau fantôme), Jean Marc Sourdillon raconte une pérégrination dans les Cévennes du côté d’Auzillargues et de Saint-André-de-Valborgne. Une libellule le sort de sa torpeur. Puis le voici sur le « diamant brut »  d’une « route ancienne taillée dans la montagne » alors que « là-bas, sous la barre argentée des rochers, c’était le torrent ». Peu à peu, l’auteur se sent comme happé, saisi, au point d’éprouver la certitude de faire partie du paysage lui-même. « Un fil tendu dans l’air » finissait par le relier aux insectes à ses pieds « en même temps qu’aux montagnes dans les lointains avec leurs nuages étalés ».

Dans un autre texte, Jean-Marc Sourdillon fait l’expérience de l’autre dans sa singularité en regardant vivre son voisin de l’autre côté de la rivière. L’homme y a son enclos, ses animaux et ses petites cultures. Et il regarde cet homme bien occupé mais si différent. « Lui dans son jardin où il bêche aux premières lueurs, moi à ma table, la fenêtre ouverte, au-dessus de la rivière ». Des regards se croisent, une forme de connivence tacite s’instaure entre hommes du matin. Chacun dans son royaume. C’est cela « la vie discontinue » de Jean-Marc Sourdillon. C’est dit à la fois avec simplicité et profondeur.


La vie discontinue,  Jean-Marc Sourdillon, La Part Commune, 154 pages, 16 euros.


Antoine Arsan et son « éloge du haïku »

Encore un essai sur le haïku, direz-vous ? Le genre poétique n’en finit pas, en effet, de susciter commentaires et appréciations de toute nature. Avec le livre d’Antoine Arsan, publié dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, on aborde le haiku par le biais « civilisationnel », comme l’a déjà fait le Brestois Alain Kervern dans son Histoire du haïku (éditions Skol Vreizh) et dans La cloche de Gion (éditions Folle avoine).

Antoine Arsan, pour sa part, souligne la rupture entre l’époque d’Edo (qui commence vers 1600) et les temps qui ont suivi l’ère Meiji (1868-1912). Chaque période a sa façon à elle d’appréhender le haïku. Dans la première, selon l’auteur, le haïku participe profondément de la culture japonaise notamment dans sa dimension spirituelle (même si on ne peut le réduire à cela). Dans la seconde, le haïku s’ouvre au monde, s’ouvre au « je » : le poète devient véritablement le témoin des troubles de son temps, ce que n’étaient pas les ermites ou les moines pérégrins de l’époque d’Edo. « Du fonds de la pivoine /sort l’abeille / à contrecœur », écrit Bashô au 17e siècle. Tandis qu’au 20e siècle, un haïjin japonais peut écrire : « Dans un coin de mon ventre / il y a le ciel / de Pearl Harbour ».

Antoine Arsan détaille, bien sûr, dans son livre tout ce qui fait le charme du haïku : son grain, son timbre, sa tonalité si particulière, sa capacité à cultiver l’intériorité, le lâcher prise, sa sensibilité au cycle inaltérable des saisons, son humour, parfois sa trivialité, son art de la divagation et à faire « vivre l’éternité en restant terre à terre ». Tout cela été développé par de nombreux essayistes mais il sait l’exprimer avec beaucoup de talent.

La poésie occidentale est-elle «  haïku-compatible » (permettez ce tic de langage contemporain) ? Difficilement, estime l’auteur, eu égard à « l’écart des cultures » du moins quand il s’agit du haïku classique. « Nous vivons dans une civilisation née d’un Dieu créateur où l’homme se perçoit comme un achèvement des espèces et se flatte de s’être détaché de la nature, ce vieux foyer de paganisme, avant de l’avoir dominée », estime Antoine Arsan. « Au Japon, où la Création ne signifie rien, la nature est sacrée depuis les origines ». Il n’y a que de rares exceptions en Occident. L’auteur souligne en particulier ces « collines, sources, bois sacrés » qui participaient de la civilisation des Celtes. Sur un autre registre, il rappelle que chez nous « le poète change l’ordre établi, on attend de lui un nouveau regard sur le monde alors que le haïku s’inscrit dans le quotidien sans relever de l’historicité ».

Ce profond fossé culturel amène Antoine Arsan à considérer que le poème court peut être cet« avatar du haïku » parce que « plus accessible, moins ambitieux que le haïku, il est à, la fois école de légèreté et apprentissage permanent, long cheminement qui permet l’errance du regard jusqu’à rencontrer le caillou blanc ». Et il cite à tire d’exemple ce poème court d’Octavio Paz : « Crépuscule / l’oiseau sur la clôture / un contemporain ».

Cet « éloge du haïku » maintient donc surtout le haïku dans le terreau qui l’a vu naître, ceci en dépit d’un constat que l’on peut faire aujourd’hui : la mondialisation galopante de ce genre poétique.


Rien de trop, éloge du haïku, Antoine Arsan, Gallimard, 95 pages, 11 euros.



Mai-juin 2017, Quimper

Jean-Luc Le Cléac’h : « Poétique de la marche »

S’il avait vécu au Japon au 17e siècle, Jean-Luc Le Cléac’h aurait pu être un disciple de Bashô, ce poète marcheur auteur de La sente étroite du bout du monde. Chez les deux hommes, le même amour de la pérégrination, de la lenteur, de la méditation. Mais Jean-Luc Le Cléac’h vit en Bretagne au 21e siècle. Et alors que Bashô s’exprimait sous la forme courte du haïku, l’auteur breton, lui, raconte dans une prose élégante, ce qui l’enivre dans cette découverte des paysages permise par la marche au long cours.

Chez l’auteur japonais comme chez l’auteur breton, en tout cas, une forme de « sobriété heureuse », non seulement culinaire (le bol de riz pour l’un, les biscuits et la thermos de thé pour l’autre) mais surtout spirituelle qui les amène à porter attention au plus minuscule ou au plus insignifiant rencontré au bord du chemin. « La marche, avec la lenteur relative qui l’anime, est inséparable du détail sous toutes ses manifestations, note Jean-Luc Le Cléac’h, mais dans le même temps ou presque, l’œil et l’esprit se hissent jusqu’à l’infini, happés qu’ils sont par une étendue du territoire qui se laisse découvrir depuis une hauteur, ou plus simplement, par le ciel qui apparaît à la fois proche et immense ».

Ce microcosme et ce macrocosme, l’auteur breton les mesure dans leur plénitude sur les sommets « bossus » d’Alsace ou d’Auvergne, dans les collines d’Europe centrale, mais plus encore sur les sentiers côtiers de Bretagne, à commencer par ceux du Cap Sizun qu’il affectionne plus que tout. « à chacun ses Amazonies : les miennes se tiennent à l’extrême pointe de la Bretagne, dans les vallons insoupçonnés du Cap Sizun ». L’auteur, né à Concarneau, vit dans le Pays bigouden. Il est ici en pays de connaissance, mais n’en finit pas de déchiffrer (défricher ?) son territoire. Son « terrain de jeu » comme il l’appelle.

Qu’il y ait une « poétique » de la marche, cela va donc de soi pour Jean-Luc Le Cléac’h. Mais « s’agissant de la marche, affirme-t-il, il n’est de règles ou de conventions que celles que nous nous donnons, que nous élaborons au gré de nos randonnées et de nos humeurs ». D’où le côté discursif de son propos, nous entraînant par des chemins buissonniers, vers une approche émerveillée du monde. Jean-Luc Le Cléac’h s’arrête, renifle, savoure. Il nous parle l’odeur sucrée de l’ajonc en fleur avant de nous entraîner dans une réflexion toute philosophique sur « l’horizontalité » de tel paysage et sur « l’apaisement » qui en découle. Marcheur-philosophe (à la manière d’un vieux sage), marcheur-lecteur aussi par cet art de la « digression », du « détour », de « l’écart ».

On se dira, malgré tout, pourquoi encore un livre sur la marche (après ceux de Jacques Lacarrière, Bernard Ollivier, David Le breton, Pierre Sansot et tant d’autres) ? N’a-t-on pas tout déjà dit sur le sujet ? Jean-Luc Le Cléac’h rétorque : « Peut-être parce que le plaisir de la marche, la sensation de légèreté, parfois même le bonheur qui nous traverse, ce serait une forme d’égoïsme coupable de le garder pour soi seul, de ne pas essayer de la faire partager ». Goûtons donc, sur ses pas, ce plaisir partagé.

Poétique de la marche, Jean-Luc Le Cléach, La Part Commune, 142 pages, 15 euros.


Christine Guénanten : De la nécessité du poème


Christine Guénanten est une heureuse exception dans le paysage poétique breton. Peu d’auteurs écrivent comme elle et certains pourraient être enclins à considérer son écriture complètement désuète. Voire mièvre et au ton compassé. D’un autre temps, en somme. Sans compter qu’elle n’est pas là pour décrire la noirceur du monde (comme la mode le veut tant aujourd’hui) mais, bien au contraire, pour s’émerveiller, dire le beau et le vrai.  « Ne te laisse pas englober/par la gorge du monde/contente-toi/de la contemplation », nous dit Christine Guénanten.

Il y a, chez la poéte bretonne, quelque chose de Maurice Carême écrivant « Je n’aurai mangé que mon pain / Respiré que mes seuls rosiers » (Et puis après, Arfuyen 2004). Quelque chose aussi d’Anne Perrier écrivant « Un trèfle frais / plein de galops flamboyants / m’appelle » (Feu les oiseaux, 1975). Christine Guénanten répond, elle aussi, à des appels. Ceux des fleurs, des nuages, des oiseaux, des libellules, des papillons… Elle a, en permanence, un jardin enchanté devant les yeux, comme l’avait à sa manière Emily Dickinson. On discerne, en effet, une forme de parenté spirituelle – à un siècle de distance – entre les deux femmes. « Voir le ciel d’été / C’est Poésie, bien qu’elle ne se trouve jamais dans un livre », écrit la « dame blanche » d’Amherst (Ainsi parlait Emily Dickinson, Arfuyen, 2016). « La perle du poème /est dans le ventre doux / des nuages de laine », écrit, comme en écho, Christine Guénanten.

La « nécessité du poème », qui donne son titre à ce livre, est donc une évidence. Mais Christine Guénanten ne recourt pas à l’essai savant pour le dire. Ses poèmes parlent pour elle. Pas de démonstration, pas de grands mots, pas de plaidoyer pro domo. Simplement cet aveu. « J’étais faite de fleurs /j’avais sans le savoir / un jardin dans les yeux ». Ce qui l’intéresse, c’est d’inventer, face à la solitude et aux tourments du cœur et de l’âme, un « monde léger », de trouver une feuille où « reposer ses yeux », de suivre le vol d’un papillon (« voyelles colorées / au-dessus de l’ennui »), de trouver le bonheur « entre une primevère /et un premier bourgeon ».

Charles Le Quintrec, Antony Lhéritier, Hélène Cadou appréciaient sa poésie simple et fraîche, teintée d’innocence, portant un regard naïf d’enfant sur le monde. Christine Guénanten voit « la vie / en folle averse d’hirondelles ». Elle voit dans l’aube « l’habit de l’âme », mais constate « le peu d’amis fidèles / au rendez-vous des fleurs ». Elle n’hésite donc pas à interpeller ses « frères » poètes si éloignés d’elle aujourd’hui. « Où est la douceur, la tendresse / que vous portez entre vos lignes ». Elle va même plus loin : « Poètes, poètes, je vous fuis ! / Vous êtes loin (…) / De mes enchantements d’étoiles ».

De la nécessité du poème, Christine Guénanten, préface de Jean Lavoué, Des sources et des livres,108 pages, 12 euros. Le livre peut être commandé à Des sources et des livres, 2, rue de la fontaine, 44410 Assérac (3 euros de frais de port)


Gilles Baudry et Nathalie Fréour : Un Silence de verdure

Le « silence de verdure », dont il est question ici, est-il celui de l’enclos monastique ? Cela paraît ne pas faire de doute sous le plume du poète Gilles Baudry, moine de l’abbaye bénédictine de Landévennec (Finistère) dont les poèmes s’accordent aux superbes dessins en noir et blanc de la peintre et illustratrice nantaise Nathalie Fréour. « On vit ici / en compagnie des arbres / l’ailleurs / est-il si loin ? », écrit le moine-poète. « Il est beau le silence / dès qu’il se met à rayonner ». Si la verdure est là, omniprésente dans cette thébaïde au fond de la rade de Brest, c’est pour « vous mettre de plain-pied / avec le ciel », note encore le poète.

Gilles Baudry écrit là où il vit. Là où il prie et rend la louange. La « dormance du sous-bois » et les « sentiers forestiers » proches de l’abbaye, il les connaît par cœur tout comme « le chant insulaire du vent dans les arbres ». Dans ce « cloître végétal » qui jouxte le monastère, il s’extasie sur « les reflets de pourpre des érables », « les tendre aubiers », « la rouille des lichens », les « ramures de corail », les « accords subtils des bruns, des verts ». Oui, « déchirante beauté / à ciel ouvert / même le vent / retient son souffle ».

Les dessins de Nathalie Fréour sont au diapason pour exprimer, dans un trait épuré, le « sous-bois voûté » ou « l’abside végétale ». Éloquente rencontre d’une artiste et d’un poète dans cet exercice de contemplation qui trouve sa source dans le « chant » de la « sève ».

Mais se cantonner à l’enclos monastique et à son auréole végétale serait forcément réducteur. Si le poète nous parle de l’arbre et du silence, c’est pour nous inviter à « communier sous les espèces / de la vie simple ». Il fait même cette exhortation (à lui-même et à ses lecteurs) : « Laisse la sève / infuser le silence / et irriguer les veines de ton âme ». Et lance cet autre appel : « N’est-il pas temps / de reboiser / nos terres intérieures » ?

Entre sentences, aphorismes, pensées et méditations, le texte poétique de Gilles Baudry résonne en forêt profonde, comme un écho (venu du fond des âges) sur les mystères qui nous entourent et bruissent dans les feuillages. « Dans le visible / se cache l’invisible ». Le moine poète sait nous le révéler avec talent. Et la femme artiste aussi.

Un silence de verdure, poèmes de Gilles Baudry, dessins de Nathalie Fréour, éditions L’enfance des arbres, collection Poésie et intériorité, 107 pages, 15 euros et 3 euros de frais de port (l’ouvrage peut être commandé à Jean Lavoué, L’enfance des arbres, 3, place Vieille Ville, 56700 Hennebont)


Quimper avril 2017

Marie Le Gall et son « étrange sœur »

Voilà un livre « dont on ne sort pas indemne ». L’expression, certes, est convenue. Mais n’hésitons pas à l’utiliser pour parler de Mon étrange sœur, le troisième ouvrage de Marie Le Gall.

L’auteure nous avait déjà profondément touché (et remué) en racontant La peine du menuisier, ce livre qu’elle avait consacré à son père taiseux et à sa famille dans le Brest du milieu du siècle dernier (Phébus, 2011). Voici qu’elle creuse à nouveau l’héritage familial en évoquant la figure de cette « étrange sœur » plus âgée qu’elle de dix-neuf ans et qui connut – sa vie durant – une forme de handicap mental (de l’extravagance nourrie de tourments) dont les symptômes iront en s’accentuant au fil des ans.

Tout dans ce « roman » (autobiographique) est d’une profonde justesse. Marie Le Gall parle d’un vécu et d’une douleur incommensurable. Elle arrive, par la grâce et la précision de son écriture, à nous faire véritablement appréhender les tréfonds de la détresse humaine. « Les adultes dorment. La nuit les emporte comme les maisons ou le village entier avalé par les ombres. Certains enfants veillent, c’est leur devoir. Dans ce lieu devenu une sorte d’isoloir, j’avais la certitude que je pouvais empêcher le naufrage d’une famille trop souvent et si injustement en danger ».

Nous sommes dans le Finistère. Du côté de « Brest-même », des campagnes et des bourgs environnants. L’auteure montre sa profonde imprégnation des lieux et truffe son texte d’expressions « bien de chez nous ». Un parler populaire qu’elle retranscrit avec bonheur. « Et maintenant, la p’tite qui imite la grande ! Hopala ! La pov’mère, elle n’est pas arrivée avec ces deux-là ! Y’en a qu’ont des croix à porter, ma Doué, disait Jo Fourn ». Le rivage est proche. On s’y rend volontiers quand on est brestois, de préférence sur la côte sauvage du Nord-Finistère. « La mer s’en va si loin qu’on peut la confondre avec le ciel (…) Les dunes de Sainte-Marguerite sont vastes et hautes, qu’on ne voit pas la deuxième qui cache la troisième puis la quatrième et ainsi de suite ».

Ces séquences sont comme autant d’occasions pour reprendre de souffle dans un récit qui vous prend à la gorge. Comment aider (aimer) cette Sœur qui n’est pas comme les autres. Cette sœur que Marie Le Gall anoblit en lui donnant une majuscule mais qui connaîtra, très jeune, le semi-enfermement puis l’enfermement. En hôpital psy, en établissement tenu par des religieuses, et même en maison de retraite. Parcours chaotique fait de départs puis de retrouvailles s’espaçant au fil des ans… La maladie de la Sœur, d’ailleurs, n’est pas explicitement nommée et l’accès au dossier médical impossible malgré tous les efforts de la jeune sœur.

Ce roman est d’une grande noirceur. Il est empreint d’une profonde tristesse et d’un profond désarroi. Mais l’amour de deux sœurs l’une pour l’autre domine ce naufrage. Dix-neuf années les séparent. Et l’une « pourrait » même être la mère de l’autre.

Mon étrange sœur, Marie Le Gall, Grasset, 215 pages, 18 euros.


Jean Lavoué : Ce rien qui nous éclaire

Il a écrit des livres sur Grall, Perros et Lamennais… Il est l’auteur d’essais proposant une compréhension nouvelle du christianisme. Mais Jean Lavoué est aussi poète. Il a déjà fait paraître plusieurs petits recueils, notamment aux éditions La Porte. Voici qu’aujourd’hui il publie Ce rien qui nous éclaire dans une petite structure d’édition (« L’enfance des arbres ») qu’il vient lui-même de créer.

On peut aborder la poésie de Jean Lavoué sans rien connaître des élans (spirituels) qui l’animent et découvrir avant tout, dans son livre, l’incantation d’un homme qui s’est mis « à l’écoute des troubadours » (comme le note très justement Gilles Baudry dans la préface). Bon nombre de poèmes, en effet, pourraient être mis en musique. Parce qu’ils ont du rythme, parce qu’ils sont cadencés, parce qu’ils célèbrent le monde. « Aux ailes d’un oiseau / Remontant les courants / J’ai ouvert ma maison / Il a fait passer sur mes jours / Un grand torrent d’eau vive ». Le poète nous laisse entrevoir un monde gagné par la beauté (cette beauté célébrée par François Cheng). « Retrouve en toi la splendeur des saisons / Accorde toi de marcher / à l’amble de ton chant secret ».

Mais on peut aussi aborder la poésie de Jean Lavoué en y décelant les traces de l’héritage spirituel qui est le sien et qui trouve sa source dans la pensée de l’écrivain et prêtre breton Jean Sulivan. Ces « marqueurs » se nomment l’exode, les marges, l’intériorité. Et le poète déploie son chant à l’aune de ces balises qui lui sont familières.

L’exode. « Si tu veux écrire / Pars / Quitte tes habitudes / Tes ferveurs routinières / Prends ton bâton de pèlerin / Trouve ta solitude / Adresse-toi au vent / à la pluie / Aux grands espaces / Au soleil.

Les marges. « Poème après poème / Je plante une forêt / Dans les trouées du monde / J’y convoque en secret / Les oiseaux de ma race / J’y butine des aubes ».

L’intériorité. « Si le silence t’échappe / Échappe-toi avec lui ! / Suis le premier oiseau / Écoute bien son chant / Comme il résonne en toi d’un amour infini »

Plus foncièrement encore, il y a chez l’auteur cette remise en cause d’une transcendance surplombant l’homme, et l’aliénant, comme il l’avait déjà exprimé dans son Évangile en liberté (Le Passeur, 2013) et La Voie libre de l’intériorité (Salvator, 2012). On peut donc lire, sous sa plume, ces vers que ne renierait pas Christian Bobin. « Aucun accord / Ne se fera d’en haut / Aucune puissance ne descendra des cieux / C’est du très-bas que naissent les prairies / que s’allument au printemps des bouquets de jonquilles ». D’où, en définitive, « ce rien qui nous éclaire ». Et que l’auteur décline au fil des pages.

La poésie de Jean Lavoué est une poésie d’exhortation. Presque didactique. L’impératif domine dans de nombreux poèmes (« Accueille en toi l’étincelle », « Ouvre grand » « Invente un jour neuf »). Elle s’incarne aussi dans un pays. Le poète signe ici son attachement à la Bretagne dans un chant qui rappelle celui de Xavier Grall. « De grèves et de rivières / Bretagne familière / Tu ressembles au pays dont j’ai souvent rêvé ».

Ce rien qui nous éclaire, Jean Lavoué, L’enfance des arbres, 153 pages, 13 euros. L’enfance des arbres est, au départ, un blog que Jean Lavoué alimente avec ses propres textes, des textes de poètes amis et des photographies d’arbres (www.l’enfancedesarbres.com). Contact : Jean Lavoué, 3, place Vieille ville, 56 700 Hennebont.


La « chapelle ardente » de Jacques Josse

Jacques Josse aime raconter les bistrots et les vies cabossées. Sa Chapelle ardente s’inscrit dans cette lignée. Un patron de bar vient de mourir. Ses clients et amis s’inclinent devant sa dépouille et revisitent leur passé commun. Le cercueil n’est pas posé dans une anonyme chambre funéraire mais au cœur du bistrot lui-même.

« Je ne suis qu’un philosophe de comptoir », affirmait le poète et écrivain rennais dans un entretien avec Pascal Rougé (éditions Le Temps qui passe, 2013), « un type qui essaie de capter des morceaux de vie ordinaire. Je côtoie, j’écoute, je regarde. J’éprouve de la sympathie pour tous ceux dont on sent la fragilité mais aussi l’envie de lutter, de ne pas s’en laisser compter, de ne jamais abdiquer ».

Ces hommes, à la fois fragiles et déterminés (un peu « grandes gueules »), on les avait rencontrés au bar « Chez Pédro » dans son livre Cloués au port (Quidam éditeur, 2011) ou encore au Café Rousseau (La Digitale, 2000). Dans Chapelle ardente, nous sommes au bar nommé « La Iza », et également, comme dans d’autres récits de Jacques Josse, à proximité de la mer et non loin d’une falaise. C’est là que le Barbu, patron du bar, a accidentellement trouvé la mort (« L’ankou en maraude sur la grève cette nuit-là… »). Ce pays que ressasse dans ses récits Jacques Josse, c’est le Goëlo, un territoire natal abordé également dans un livre plus intimiste (Liscorno apogée 2014). Le vent ici « souffle en rafales », « les chiens gueulent dans les fermes », et « une étrange sérénade » provient des porcheries. La nuit on aperçoit « le faisceau lumineux du phare des Roches-Douvres ».

Dans cette chapelle ardente qui paraît, soudain, comme isolée du monde, « le bistrotier est un beau mort ». Ses amis sont là : Morellec qui a combattu en Indochine, Le Her qui aligne une dizaine de tours du monde, Eugène M. qui fut terre-neuvas, Didier Pouilly « l’ancien cascadeur aux jambes mortes », Pierrot Le Loup ex-cheminot, Pitbull instituteur à la retraite… Galerie de portraits hauts en couleurs, dont le parler franc n’a d’égal que la capacité à avaler moult pintes de bière. On disserte sur le temps révolu, sur les chantons que le Barbu aimait (Richtie Valens, John Lee Hooker, Bob Dylan…)

On décharge surtout son chagrin à coups de trait d’humour noir. « De toute façon, dès ce soir, affirme un des veilleurs du mort, « le patron commencera à vieillir en fût de chêne et ce sera à nous de veiller sur lui pour qu’il continue à se bonifier dans les mémoires ». Écoutant ces mots, comment douter de la nécessité d’une « philosophie de comptoir » ?

Chapelle ardente, Jacques Josse, éditions Le Réalgar, 43 pages, 8 euros.


Bernard Berrou : Un passager dans la baie

Le livre de Bernard Berrou Un passager dans la baie vient d’être réédité dans le Finistère. Il avait été publié en 2005 par les éditions La Part Commune à Rennes. Voici la lecture que j’en avais faite, à l’époque, dans le journal Ouest-France. Son très beau livre reparaît aujourd’hui « augmenté » d’un texte également admirable intitulé Entre dunes et paluds.

Quel souffle ! Quelle puissance d’évocation ! On sort ravi de la lecture du dernier livre de Bernard Berrou. L’arpenteur de chemins irlandais est revenu, cette fois, sur les pas de son enfance. Dans un autre bout du monde, le voici en baie d’Audierne, face au rugissement de l’océan. C’est là qu’il vit aujourd’hui « dans une contrée indécise entre la mer et la campagne » et un pays qui « renferme cent fois plus d’ossements dans ses entrailles que d’habitants ». Il y a, en effet, quelque chose d’archéologique dans ce récit.

Bernard puise, dans les bosquets et les paluds, la sève qui monte de son enfance. Il y a aussi, ici, quelque chose de primitif. « La civilisation, écrit-il, nous apprend à nous arracher à nous-mêmes, à nous soumettre à un conformisme ambiant. La baie d’Audierne a plus à nous révéler que mille débats intellectuels ». Bernard Berrou reprend donc les chemins buissonniers du pays, franchit les barrières et nous livre, au bout du compte, sa « réserve intime ».

On retrouve parfois, chez lui, les intonations de l’Écossais Kenneth White et, encore plus, de l’Irlandais Seamus Heaney. Il nous parle sans afféterie, et loin des clichés, d’une Bretagne qui lui colle à la peau. « Avant de lire les livres, j’ai connu la lecture des talus, des chemins creux, des branches, des visages anciens et des horizons hallucinés ». Aujourd’hui, à tout moment, la rumeur de la mer sert de caisse de résonance à son récit. Bon Dieu, quel beau livre !

Un passager dans la baie, suivi de Entre dunes et paluds, Bernard Berrou, préface de Alain-Gabriel Monot, Locus Solus, 144 pages, 12 euros.



Quimper, mars 2017

Gérard Le Gouic dans « l’enclos »


La jaquette noire de son nouveau recueil annonce – si j’ose dire – la couleur. Gérard le Gouic, qui nous avait livré, en 2016, un nostalgique J’aimerais que quelqu’un (éditions Telen Arvor), affronte cette fois, de front, la question de la mort. Il le fait par le biais d’aphorismes, de sentences ou de courts poèmes. Sans pesanteur, avec ce détachement amusé, souvent grinçant, voire ironique, qui signe l’écriture du poète breton. Pour le dire, il propose un triptyque sur le cimetière (intitulé « Enclos »), sur un disparu s’adressant aux vivants (« Passant, ») et, enfin, sur le veuvage (« Éloge des veuves »).
Il y a chez Le Gouic quelque chose de La Rochefoucauld dans ces maximes percutantes qui parsèment son recueil. Morceaux choisis : « On mesure sa solitude au nombre de tombes à fleurir », « Un pays meurt quand ses cimetières se dépeuplent », « Le veuvage idéal serait sans défunt. La veuve a toutefois besoin des pompes et des colifichets de l’absence ».
C’est une cohorte de veuves plutôt joyeuses, débarrassées des lourdeurs d’un mari encombrant, que nous fait entrevoir le poète. Et il n’y va pas de mainmorte. « Une veuve se reconnaît de loin ; des ailes la déplacent », « La douleur est publique, la satisfaction intime », « Le veuvage n’est pas seconde naissance d’une femme, mais véritable première ». Cet « éloge des veuves » ne manque pas de sel sous la plume d’un homme aujourd’hui veuf et qui trouve ici, sans doute, les moyens de masquer son profond chagrin. « Le veuf est un mort qui s’est ravisé », écrit-il.
Son chapitre « Passant, » est, par contre, d’une tonalité presque biblique. On pourrait le rattacher à certaines intonations du Livre de l’ecclésiaste (« Il y a un temps pour chaque chose sous le ciel / Un temps pour enfanter et un temps pour mourir »…) Le Gouic, lui, écrit : «Passant, / Consulte l’horloge / Que je te dévoile ici / Seule la mort / Accorde au temps sa nudité ». Ou encore ceci : « Passant, / Je déclarais que je n’étais rien / J’avais raison », « Passant, / Je relève ton défi / Sache avant / Que ma distance favorite est l’éternité »
Le Gouic a décidément l’art d’aborder, à la fois avec gravité et légèreté, ce grand âge que le poète Claude Roy qualifiait « d’hiver de la vie ». Son regard, fut-il mordant et un brin désespéré, nous est utile.

Passant, précédé de Enclos suivi de Éloge, Gérard Le Gouic, Telen Arvor, 87 pages, 9 euros.


Anne-Lise Blanchard : poèmes pour les chrétiens d’Orient


Mettre des mots sur les maux. Les chaos du monde contemporain mobilisent aujourd’hui des poètes. Une forme de poésie engagée refait surface ici et là. Dans Bleu naufrage, élégie de Lampedusa (éditions La Sirène étoilée) le Rennais Denis Heudré a ainsi voulu rendre toute leur dignité aux migrants disparus en mer, faire part de sa propre émotion devant les drames actuels en Méditerranée (« La mer, même pas en deuil / arbore son bleu des beaux jours ») et aussi dénoncer l’impuissance ou l’indifférence du monde occidental. Cette forme d’engagement on la trouvait aussi chez Yvon Le Men après les terribles catastrophes subies par l’île d’Haïti (Sous le plafond des phrases, éditions Bruno Doucey, 2013).
Les guerres cruelles qui sévissent aux quatre coins de la planète suscitent aussi le sursaut. à commencer par la guerre en Syrie qui amène Anne-Lise Blanchard à prendre fait et cause pour les chrétiens d’Orient. Elle le fait à la suite de déplacements sur place dans le cadre d’une organisation humanitaire œuvrant précisément pour ces chrétiens persécutés. En août 2014, elle découvre ainsi les villes fantômes de Gousaye, Homs et Maaloula. « Cette dernière, rappelle-t-elle, est une bourgade syrienne connue du monde entier parce qu’on y parle encore la langue du Christ, l’araméen ».
Dans son livre, des phrases en italique sont placées en regard des poèmes. Elles émanent de témoignages recueillis sur place, en Syrie, au Liban ou au Kurdistan irakien, se faisant à la fois l’écho des déclarations guerrières des milices islamistes (à commencer par Al Nosra, la branche syrienne d’Al Qaïda) et de la volonté des chrétiens de pouvoir revivre un jour sur la terre de leurs ancêtres. « Ce sang répandu, il me fallait en rendre compte, comme de la dignité et de la spiritualité vivante », explique le poète.
Les poèmes d’Anne-Lise Blanchard sont lapidaires, épurés, comme si la guerre entraînait aussi les mots à trancher dans le vif. « Sous les gravats / un dessin d’enfant / page froissée / d’une frêle vie / dont les murs / ne recueillent plus/les rires ». Pour Cristina, 3 ans, arrachée des bras de sa mère par les djihadistes, elle écrit cette berceuse : « Le jour s’est fait nuit / nuit de longue prière / chante mes entrailles / sans commencement sans fin / berçant l’abîme / de ton petit corps / Cristina mon bébé / fleur oiseau / l’impossible trace / qui se dérobe / dans l’innommé ».
Le sort des enfants, de bout en bout, bouleverse le poète. «  Sans fracas les enfants d’Alep / se faufilent entre les brûlures / venues du ciel ». Anne-Lise Blanchard cite Nelly Sachs et Anna Akhmatova. Elle se met dans leurs pas pour témoigner de l’horreur et tenter de soulever les consciences. Livre coup de poing. Mais où pointe, malgré tout, l’espérance. « Le rebond / d’un ballon / à Qafrun / et c’est l’été recommencé ».

Le soleil s’est réfugié dans les cailloux, Anne-Lise Blanchard, Ad Solem, 105 pages, 16,90 euros.


Xavier Grall : Les billets d’Olivier réédités


Relire Xavier Grall : l’écrivain, le poète, le journaliste. Mais aussi le chroniqueur. Pendant plus de dix ans (de 1972 à 1981), il a livré chaque semaine de courts textes à l’hebdomadaire La Vie catholique sous le titre « Chronique du Logeco » (avant son retour en Bretagne) puis « Les Billets d’Olivier », enfin « Les vents m’ont dit ». Ces chroniques ont largement contribué à construire sa réputation d’écrivain au-delà des cercles principalement intéressés par sa poésie. Elles ont fait de Grall un écrivain « populaire » (au bon sens du mot) que tout le monde pouvait lire (et comprendre) en feuilletant l’hebdo catholique. Ce rendez-vous était attendu par des nombreuses familles bretonnes puisque Grall parlait à ces lecteurs de ce pays où il revenait vivre après des années parisiennes passées du côté de Sarcelles. Saluons-donc la réédition de ces Billets d’Olivier par les éditions Terre de Brume (1).
Ce qui y domine, à l’évidence, c’est le retour aux racines, le bonheur de humer un terroir par tous les pores de la peau, de voir grandir ses « divines » (cinq filles) sous le soleil capricieux ou les vents hurlants de la Cornouaille. Son point d’ancrage (son « royaume »), à partir de 1974, sera le hameau de Botzulan « dans la campagne de la belle Aven, au pays du cidre et de l’hydromel ».
Xavier Grall nous invite, durant toutes ces années de grande effervescence culturelle et politique en Bretagne, à partager ses joies et ses humeurs. à mesurer aussi, au détour d’un billet, les difficultés d’une vie d’écrivain et journaliste freelance : « Mes filles, que mettrai-je donc dans vos sabots ? Ces jours sont rudes qui ne savent pas où nous serons demain. J’ai attendu des droits d’auteur qui ne sont pas venus. Que mettrai-je dans vos sabots ? » (19 décembre 1973).
Mais il y a, autour de lui, foisonnant, la nature qui apaise, cette « Cornouaille préservée, secrète et bocagère » qu’il arpente. Il y a aussi ces « moissons d’amitié » qu’il engrange « au doux grenier de la mémoire ». Il y a, surtout, le cercle familial : les filles qui grandissent et qui commencent, pour certaines, à prendre leur envol. « Ah, les temps passants ! Mais n’est-ce pas nous qui passons ? » Demeurent les saisons. « L’été fut splendide et l’automne somptueux. Ne nous plaignons pas. Soumettons-nous à la loi des saisons. Au temps de la lumière et des couleurs succède celle de l’ombre. Et de la méditation » (3 décembre 1975).
Relisons Grall. Ces billets ont gardé tout leur « jus ». Ils nous parlent d’amour, d’amitié, de fraternité, de complicité avec les plantes, les fleurs, les bêtes. C’est d’abord un poète qui parle.

Les Billets d’olivier, Xavier Grall, préface de Alain-Gabriel Monot, éditions Terre de brume, 180 pages, 17 euros. De l’œuvre de Xavier Grall, les éditions terre de brume ont déjà réédité L’inconnu me dévore (préface de Alain-Gabriel Monot), Barde imaginé (préface de Marc Pennec), La fête de nuit (préface de Bernard Berrou), Africa Blues (préface de Pierre Tanguy), Arthur Rimbaud ou la marche au soleil (préface de Marc Pennec), Cantique à Melilla (préface de Pierre Tanguy), Mémoires de ronces et de galets (préface d’Erwan Vallerie)


Nicole Laurent-Catrice : Demeure d’Angèle Vannier


On célèbre cette année le 100e anniversaire de la naissance d’Angèle Vannier. Née en 1917 à Saint-Servan, elle décédera en 1980 d’une attaque cérébrale. Le souvenir de la « poétesse bretonne » reste vivace chez de nombreux fidèles de son œuvre, à commencer par la rennaise Nicole Laurent-Catrice qui lui consacre un court essai à l’occasion de cet anniversaire.
Il faut dire que la destinée – à la fois humaine et poétique d’Angèle Vannier – n’est pas banale. Élevée par une grand’mère jusqu’à l’âge de huit ans (à Bazouges-la-Pérouse), elle deviendra aveugle à l’âge de 22 ans suite à un glaucome opéré sans succès. « Une fille qu’avait perdu ses yeux / traînait son cœur, traînait sa peine / Sous le grand ciel du Bon Dieu » (Choix de poèmes, Seghers, 1961). Ses talents de poète la conduiront aussi à côtoyer un certain gotha parisien du côté de la célèbre brasserie Lipp. Elle fera la connaissance de Paul éluard « qui la tient en très grande estime, raconte Nicole Laurent-Catrice, et préface son premier recueil L’arbre à feu. » Elle fréquentera aussi Édith Piaf, Catherine Sauvage, Suzy Delair, « pour qui elle écrit des chansons ».
La poésie d’Angèle Vannier est marquée du sceau du surréalisme. Ce courant littéraire marque l’époque. Place au magique, à l’imaginaire, au fantastique, aux mythes… Enracinée dans sa Haute-Bretagne (malgré ses allées et venues à, Paris), Angèle Vannier est « en prise directe sur les grands mythes aussi bien gallois que du roman breton ». Brocéliande est là à portée de main et de cœur. Elle plonge avec délice dans cet un univers féerique. à plus forte raison quand ses héros mythiques partagent une part de sa destinée (Le barde Merlin n’était-il pas aveugle ?). Elle célébrera notamment la grande forêt arthurienne dans son dernier recueil Brocéliande que veux-tu ? (Rougerie, 1978).
« De la Bretagne, Angèle Vannier a le goût des rêves, des paroles magiques, des légendes de mort et des rites auprès des fontaines ou menhirs », note encore Nicole Laurent-Catrice. « Elle entretient cette réalité équivoque avec la réalité, l’amour, la terre ». Ce qui n’en fait pas, pour autant, une « poétesse bretonne ». Femme poète, certes enracinée, mais avec «une ouverture sur d’autres cultures, d’autres époques et sur le cosmos». Angèle Vannier fera des émissions de radio, s’exprimera sur de nombreuses scènes en Bretagne (Rennes, Hédé…) souvent en compagnie du harpiste Myrrdhin qui démarrait sa grande carrière de musicien. «Aveugle chaque jour j’entre dans mon miroir/Comme un pas dans la nuit comme un mort dans la tombe / comme un vivant sans cœur dans un cœur de colombe ».

Demeure d’Angèle Vannier, Nicole Laurent-Catrice, suivi de 12 poèmes d’Angèle Vannier, Les Editions Sauvages, 56 pages, 10 euros.


Quimper Février 2017

Claude Albarède sur le Causse


Un homme arpente son pays. En quête de signes, d’empreintes d’un temps révolu. Des mots surgissent : « source », « vent », « garrigue », « sentier », « buisson », « village », « herbes », « pierres »… Nous sommes sur le Causse du Larzac, le pays intime du poète Claude Albarède (80 ans).

« Bois tombé branches mortes/un fagot plein de souvenances/mais le feu ne prend pas », écrivait le poète en 2009 dans le recueil Résurgences publié en Bretagne par Yves Prié (Éditions Folle Avoine). Le même chant lancinant s’élève de son nouveau livre, si bien nommé Le dehors intime. Car le dehors exprime – inexorablement – ce que l’auteur ressent au fond de lui-même. « Le temps erre et ne passe pas/nous partons, revenons, tentons d’atteindre/parmi les ruines la vie qui dure/Leur pauvreté nous dépossède/elles n’ont d’intime que le dehors perdu ».

Voici les villages fossiles, les espaces retournés à la friche. Voici les « copains disparus » à qui Claude Albarède dédie l’un de ses poèmes. « à peine sommes-nous congédiés/que nous nous attablons à la même mémoire/tisonnant l’amitié/réanimant les mots ». Mais il y a – de ci de là – tous ces signes d’une vie cachée qui ne rend pas les armes. « Maisons en ruines/leurs petits jardins/continuent de pousser ». Plus loin : « En hiver/près des sources/des retours de violettes ».

Ce n’est donc pas une nostalgie béate qui parcourt ce recueil. Le propos du poète n’est pas de faire une simple lecture dans le rétroviseur. S’il persiste à arpenter ce pays aux grands espaces et porteur de tant de mémoires, c’est pour mieux distiller – l’âge venu – quelques graines de sagesse. « Ne pas souiller/ni ajouter/trop de poids/au silence ». Ou encore : « Gagner le large/du plus secret/nicher l’immense/au plus intime ». Comment ne pas penser, ici, à la définition que donnait de la poésie Giuseppe Ungaretti : « Elle consiste, disait-il, à convertir la mémoire en songes et à apporter d’heureuses clartés sur le chemin de l’obscur ». Sous la plume de Claude Albarède, on peut lire – comme en écho – ces trois vers : « Heureuse clarté/que la chair donne aux rêves/dans la lumière du soir ! ».

Mais le poète n’est pas dupe. Pour révéler les mystères enfouis d’un pays (et l’homme à lui-même), pour témoigner d’un temps qui engloutit les demeures et leurs habitants, se laisser gagner par l’émotion ne suffit pas. « Le poème attendra/que retombe l’essor/et que l’énigme/pénètre un peu ». C’est cette énigme, grâce au pouvoir des mots, que le lecteur est invité à déchiffrer tout au long d’un livre qui nécessite aussi, de sa part, une forme d’effort et d’abnégation.

Le dehors intime, Claude Albarède, éditions L’herbe qui tremble (4e trimestre 2016), 125 pages, 16 euros, avec six peintures de Marie Alloy.


Ainsi parlait Emily Dickinson


Emily Dickinson nous revient dans un florilège de pensées, dits et maximes de vie, extraits de ses poèmes, de ses fragments ou de sa correspondance. Il n’est pas superflu, en ces temps chaotiques, de faire halte quelque temps en sa compagnie. La « couturière céleste », comme l’appelait Christian Bobin dans le livre qu’il lui a consacré sous le titre La dame blanche (Gallimard, 2007) nous ouvre, en effet, de tels vastes horizons. à tel point que Paul Décottignies, traducteur et préfacier de cette anthologie, peut affirmer que les textes rassemblés ici nous font « apercevoir des réalités si profondes que ce n’est pas seulement à Eckhart, mais aussi à Héraclite, Silesius ou Spinoza, qu’elles semblent apporter des clartés nouvelles ».

Paul Décottignies souligne aussi, très justement que «ce qui importe chez la dame d’Amherst, ce ne sont certes pas des formes ni des matières poétiques, dont elle a réussi bien au contraire à s’affranchir mieux qu’aucun poète en son siècle : ce qui anime son œuvre, c’est une pensée féconde et bouleversante ».

Les textes réunis ici s’échelonnent de 1846 à 1885 (des 16 ans d’Emily à ses 55 ans). De la part de celle qui vécut quasiment recluse toute sa vie, on mesure par exemple la finesse de ces vers écrits en 1872 : « La simple Rénommée d’un Trèfle/Dont la Vache se souvient – /Est meilleure que les Royaumes émaillés/De la notoriété ». Mais ce qui sous-tend foncièrement son œuvre, c’est l’étonnement constant d’être au monde et de vivre. « Je trouve dans le fait de vivre une extase – la simple sensation de vivre est joie suffisante » (lettre de 1870). « Vivre est si stupéfiant que cela ne laisse que peu de place pour d’autres occupations, bien que l’Amitié soit, s’il est possible, un Événement encore plus beau », écrit-elle en 1872 à son fidèle complice T.W. Higginson. Dans une autre lettre de 1873 à Louis et Frances Norcross, elle écrit : « La vie est un enchantement si délicieux que tout conspire à le briser ». On trouve aussi, parcourant ce livre, des maximes aussi fulgurantes que celle-ci : « Seul l’Amour peut blesser - / Seul l’amour soigne la Blessure » (lettre de 1872 à Elizabeth Holland).

Enfin, il y a, parcourant toutes ces pensées, une pénétrante approche des thèmes de l’immortalité et de la divinité. « L’immortalité des fleurs doit enrichir la nôtre, et nous n’accepterions pas une Rédemption qui les exclurait », écrit-elle en 1877. à sa mort, neuf ans plus tard, le journal local (dans sa rubrique nécrologique) fit état de l’amour qu’Emily Dickinson portait aux fleurs et aussi de ses talents de botaniste, mais très peu de ses dons poétiques. Il faut dire que, malgré l’importance de son œuvre, seulement une douzaine de poèmes ont paru de son vivant. Le « mal » a été réparé depuis.

Ainsi parlait Emily Dickinson, Thus spoke Emily Dickinson, dits et maximes de vie choisis et traduits de l’américain par Paul Décottignies, édition bilingue, Arfuyen 2016, 150 pages, 13 euros.


François Cheng en poche


Le livre de François Cheng La vraie gloire est ici vient d’être édité en poche dans la collection Poésie/Gallimard. Voici la note de lecture que j’avais rédigée en 2015 à la sortie du livre.

La vraie gloire. Quelle est cette « vraie gloire » dont nous parle François Cheng dans son dernier recueil de poèmes ? « La vraie gloire est ici, écrit-il, nous passons à côté ». Cette « vraie gloire », il l’assimile en réalité à la « vraie voie » (dans la tradition taoïste qui est la sienne) et encore, plus simplement, à la « vraie vie ». Pour François Cheng, l’homme manque d’attention et de présence : il se disperse et s’annihile lui-même. Ancré dans cet « ici », le poète le pousse donc à aiguiser le regard, à sortir de ses aveuglements. « Encore un jour de gloire/Pour ceux d’ici qui voient/gloire des corps, gloire des fruits/Mystère même des étoiles ».

On l’a compris. La vraie vie est ici et maintenant. Elle s’éprouve dans « le diamant de l’instant », « l’éclair de l’instant », « l’innocence de l’instant », « le don de l’instant » (François Cheng le ressasse). Il n’en finit pas d’égrener ces moments de gloire entre « les coloquintes habillées d’or » et « le murmure des pêchers en fleurs ». La nature est omniprésente dans son livre car « Tout est signe/Tout fait signe/Souffle qui passe ». On retrouve aussi des références aux thématiques chères à l’auteur et développées dans d’autres ouvrages. « Toi, comment tu assumes/La beauté qui te hante » (1). Et à propos de la mort (2), cette piqûre de rappel : « Elle nous signifie l’extrême exigence de la vie ». Il y a même une allusion précise à un livre réalisé avec le peintre Kim en Joong (3). « Lorsque enfin les âmes se font chant/Par-dessus l’abîme des jours/Une étincelle suffit pour rallumer/Toute flamme immémoriale ». Enfin, il y a le vide médian (4), alpha et oméga de sa propre démarche. « Au royaume de l’intervalle, où/Circule le souffle du vide médian/Celui qui naît d’un double élan de vie/Voit son âme germer et croître ».

François Cheng, en effet, nous appelle à grandir. Il a de grandes ambitions pour l’homme car « le divin, dit-il, nous traverse de bout en bout » et « nous savons qu’impérissable/Restera notre soif/De rosées, de jus d’érable/De fraises sauvages ». Pour autant le poète n’élude pas la cruauté et le mal. Ses paroles résonnent en ces temps de chaos et de barbarie. « Nous sommes des violents, des violeurs/Bourreaux, tortionnaires, exterminateurs/Dévastant tout sur notre passage/Si bref passage sur la planète offerte ». D’où son appel au sursaut.

La vraie gloire est ici, François Cheng, Poésie/Gallimard 2017, Gallimard 2015.

  1. Cinq méditations sur la beauté (Gallimard, 2006)
  2. Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie (Gallimard, 2013)
  3. Quand les âmes se font chant (Bayard, 2014)
  4. Le livre du vide médian (Albin Michel, 2004)


Les Croquis bretons d’Octave Mirbeau


Octave Mirbeau a disparu il y a exactement 100 ans. Un colloque intitulé « Octave Mirbeau et la Bretagne » a été programmé en février à Morlaix soulignant les accointances du journaliste et romancier avec notre région. Car on oublie un peu que l’auteur du célèbre Journal d’une femme de chambre a bien connu la Bretagne et en a fait la matière de nombreux de ses écrits. C’est notamment le cas de ces Croquis bretons opportunément re-publiés aujourd’hui.

De la Bretagne, Octave Mirbeau a d’abord connu le lycée jésuite de Vannes où il arrive à 11 ans en 1857 (suite à une mutation de son père, officier de santé). Il y passera quatre ans de sa vie. Il retrouvera la Bretagne en 1884 lors de son séjour de sept mois à Audierne (il rencontrera à cette époque le poète cornouaillais Frédéric Le Guyader et visitera Quimper qu’il qualifiera de « ville la plus extraordinaire du monde »). Puis ce sera le Morbihan : trois ans à Kerisper près d’Auray avec sa compagne Alice Reygnault. En 1886, on le retrouve à Belle-île où il côtoie le peintre Claude Monet. Il reviendra en Bretagne en 1899 pour assister, à Rennes, au procès en révision du capitaine Dreyfus, en faveur duquel il s’est engagé avec Zola.

Le tempérament progressiste –voire anarchiste – d’Octave Mirbeau transpire dans ses nombreux écrits. C’est le cas dans ces Croquis bretons où il ne manque pas de fustiger le pouvoir clérical qui s’exerce sur les autochtones. « La main du prêtre, qui fut toujours si pesante, écrit-il, pèse d’un poids plus écrasant sur le crâne et sur le ventre de ces malheureux qu’on voit lutter, avec la résignation des bêtes domestiques, contre l’âpre terre inféconde ». Parlant du « pays morbihannais » il note « l’amour entêté de la langue natale », « le culte idolâtre des souvenirs », « les coutumes anciennes ». Et, plus généralement la pauvreté et la dureté du sol.

Dans les nouvelles qui composent ce petit livre, il évoque la figure d’un gentilhomme ruiné (et alcoolique) vivant « dans des pièces humides et froides, d’un froid de sépulcre et presque exclusivement meublées de portraits du Pape, du général de Charrette, du comte de Chambord, et de photographies de la basilique de Sainte-Anne ». Ailleurs, il nous évoque le sort d’un malheureux condamné au cachot pour posséder une vache tachetée (« Une chose qui n’est pas bonne par le temps qui court »). Plus loin, c’est l’histoire d’un vieux paysan de 80 ans que sa femme laisse mourir de faim parce qu’il n’est plus en état de travailler… Au fond, Octave Mirbeau ne se ménage pas pour souligner, au-delà de la misère, les turpitudes d’un peuple et ses superstitions. C’est l’image qu’ont renvoyé de la Bretagne de nombreux textes du 19e siècle. Comment ne pas penser aux écrits, quelques années avant Mirbeau, du voyage en Bretagne de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp : « Les villages où nous passâmes sont tristes, sombres, humides, misérables et taciturnes (…) des enfants en guenilles grouillent sur le portes », racontent les deux voyageurs en passant à Plogoff.

Croquis bretons, Octave Mirbeau, La Part Commune, 2016, 77 pages, 6,5 euros.



Quimper Janvier 2017

Le Men à la rencontre du monde


« L’oiseau ne chante plus sur son arbre généalogique, il vole désormais à la rencontre du monde ». L’éditeur Bruno Doucey a les mots qu’il faut pour introduire ce 2e tome de la trilogie qu’Yvon Le Men consacre à son itinéraire personnel et poétique. Après Une île en terre où il évoquait sa parentèle et son voisinage, son lieu de naissance et ses racines, voici le poète en quête de nouveaux espaces. à commencer par ceux de la Bretagne elle-même, depuis Guérande (pays du « sel de la terre ») au mythique Mont saint-Michel (« la merveille »), avec un penchant certain pour les bords de mer, qu’il s’agisse du golfe du Morbihan, des baies d’Audierne ou de Douarnenez, et encore plus pour son Trégor natal. Car on ne quitte pas son arbre généalogique impunément. L’appel du large n’empêche pas le retour aux cieux familiers. Mettant le nez à la fenêtre, il peut ainsi écrire : « C’est par le ciel/que les arbres se tiennent debout/dans mon regard (…) Et ce vert/que je connais/tant/qui tant déborde de ma fenêtre/comme les mirages débordent de nos yeux/dans le désert ».
Tout Le Men est là. Dans cet art – qui lui est si particulier – de faire rouler ou de s’entrechoquer les mots (comme autant de petits cailloux dévalant dans le torrent) et d’apporter les notes de couleur qu’il convient (comme le ferait la palette d’un peintre). C’est d’ailleurs vers les peintres que se tourne à plusieurs reprises le poète. Pour y retrouver cette lumière qu’il tente, lui aussi, d’introduire dans ses textes. Son panthéon va de Rembrandt à Munch en passant par Van Gogh, Millet, Hokusaï, Boudin, Monet, Cornélius… Parlant d’Hiroshige, il écrit : « Est-ce d’avoir regardé les estampes/toujours, comme une première fois/qui a protégé mes yeux d’avoir regardé le paysage/toujours, comme une dernière fois ».
Les peintres, donc. Mais aussi des grands auteurs dont il a cultivé le compagnonnage. Salut à Guillevic. Salut à François Cheng (87 ans) et à Claude Vigée (95 ans), qui furent parmi ses « pères » en poésie. « Nous nous parlons peu/maintenant/nous nous sommes beaucoup parlé/avant (…) une longue phrase/avec questions en virgules/des réponses en points-virgules/et des points sur la carte/du tendre ».
Yvon Le Men, pourtant, ne verse pas dans la nostalgie. Il peut avoir « le vague à l’âme » mais entend « vivre l’instant comme une eau qui déborde ». Il n’hésite pas non plus (comme pour se conforter) à sonder à la voix des saints fondateurs de Bretagne, à écouter le chant des moines, à méditer sur l’ermitage de l’île Millau près de chez lui. Dans ce livre, confie le poète, « J'ai écouté les paysages, oreilles ouvertes, jusqu’au bout du silence qu’ils font dans nos yeux ». Le Men ou la poésie des sens.

Le poids d’un nuage, tome 2 de Les continents sont des radeaux perdus, Yvon Le Men, éditions Bruno Doucey, 135 pages, 15 euros.


Guy Allix, l’enfant du Nord


Le poète Guy Allix se raconte. Des « fragments d’enfance » et une « enfance en fragments », comme l’écrit Marie-Josée Christien dans la préface de ce livre profondément touchant. Car on ne s’expose pas sans risque. Il y faut du naturel et, surtout, une forme de naïveté, celle qui sied à l’enfance quand elle n’a pas encore été encombrée par des non-dits ou des vrais mensonges.
L’enfance de Guy Allix se place sous le signe de la mère. Une mère qui fait partie de la cohorte de celles qu’on appelait autrefois les « filles-mères » et que de bons paroissiens qualifiaient de « putains » (et l’auteur, en exergue nous renvoie à l’Évangile de Jean : « Que celui d’entre-vous qui est sans péché lui jette la première pierre »). Guy Allix est donc un « bâtard ». Mais pourquoi en avoir honte ? Guy Allix aime sa mère, sa mère l’aime. « On m’a traité de bâtard mais j’ai appris par la bouche de mon grand maître en littérature que, souvent, à l’époque romantique, les bâtards pouvaient aussi devenir des héros », note malicieusement l’auteur.
Ce rapport particulier à la mère l’amène à évoquer des épreuves bien intimes vécues par elle (la pilule n’existait pas encore). à nous parler aussi de Charly, ce petit frère handicapé (« La maladie bleue contrariait son intelligence qui ne pouvait être que grande ») mort avant les autres. « C’était le dernier arrivé et c’est le premier parti ».
De bout en bout Guy Allix nous émeut. Sans mélo. Sans pathos. Nous sommes dans le Nord ouvrier au cœur des années 1960. « J’habitais dans le Nord tout près de Marchiennes à l’endroit même où Zola situe l’action de Germinal ». Pour chauffer la maison, les gamins volent des gaillettes, ces morceaux de houille « qui dévalaient le terril quand les rames déchargeaient les détritus de la mine ». Aux beaux jours on se jetait dans la Scarpe (qui se jette dans l’Escaut) et, par effluves, nous arrivent – passant la frontière – les échos des chansons de Brel. Et aussi, des poèmes de Frank Venaille qui écrivait dans sa Descente de l’Escaut : « Voici l’enfant surgi du long couloir/Le voici victime de si terribles blessures intimes ».
Maman, j’ai oublié le titre de notre histoire, suivi de Félix, Une voix sans parole, Guy Allix, Les Éditions Sauvages, collection Phénix, 97 pages, 12 euros.


Anne Goyen : Paroles données


Les arbres sont ses compagnons. Elle leur a consacré un livre (Arbres soyez ! Ad Solem, 2016). Anne Goyen aime la nature et le silence. Contemplative par inclinaison naturelle au cœur de cet Île-de-France (où elle a enseigné les Lettres classiques), voici qu’elle nous livre ses Paroles données.
Anne Goyen fait partie de ces poètes à l’écoute d’une voix, d’une révélation, d’une « Parole transmise/Au commencement/Du monde », d’une « Parole faite chair/Dans notre nuit », pour qui l’écriture relève en définitive de l’exercice spirituel. Dans cette poésie-là, il n’y a pas de gras. Le verbe est épuré. Parce qu’il va à la racine et ne s’encombre pas de préoccupations superflues. Parce qu’il interroge nos existences et notre capacité, ou non, à répondre à des appels, ceux d’un Dieu qui n’est pas explicitement nommé mais dont la présence irrigue la majorité des poèmes.
Pour accueillir la Parole, il faut, nous dit Anne Goyen, « Faire silence/Comme on veille/Auprès d’une flamme de bougie/Dans la maison endormie ». Il faut savoir se recueillir dans « la cathédrale des saisons » et voir dans l’hiver « Fervent retour/Aux racines/Baptême de la neige/Sur les silences/de nos forêts intimes ». Voir dans le printemps « Chantante eucharistie/Des fleurs de cerisier/Concélébrant/à la volée/Dans l’allégresse ».
Pas de doute. Dans sa traversée des jours, Anne Goyen voit (comme le dit Gérard Bocholier dans sa préface) « le divin que recèle chaque parcelle de réalité ». Dédiant un de ses poèmes à Philippe Mac Leod, elle peut écrire : « Un autre que toi parle/Avec des mots/Que tu ne connais pas/Il t’apprend le cristal/D’un langage de source ».
Anne Goyen et Philippe Mac Leod labourent les mêmes espaces. Ceux d’une terre « Où tout psalmodie/où tout s’incline », ainsi que la poétesse l’affirme dans ces Paroles données.
Paroles données, Anne Goyen, Ad Solem, 95 pages, 19 euros.


Molène et Sein par Gilles Baudry et Pierre Denic


Le moine poète Gilles Baudry et le peintre Pierre Denic ont déjà cheminé ensemble. Un compagnonnage artistique les a conduits à publier Brocéliande en 2011 (Liv’Editions). Les voici aujourd’hui réunis par deux îles emblématiques de l’ouest breton : Molène et Sein.
Virtuose « de la couleur avant toute chose » (comme le dit Valérie Glémont-Prigent dans la préface du livre), Pierre Denic nous montre deux îles comme on ne les a jamais vues ou conçues. Bleu turquoise des eaux (comme celle de lagons), taches brunes de laminaires, feux des crépuscules, reflets sur la mer, grands nuages blancs (« Ciel d’encre ou d’un bleu de myosotis », écrit Gilles Baudry). Mais aucun réalisme. Ces embardées de couleurs vives laissent libre cours à notre imagination. Valérie Glémont-Prigent le note avec justesse : « Ni peintre figuratif, ni peintre abstrait, Pierre Denic cherche à abstractiser ». C’est aussi le cas dans ces tableaux en noir et blanc qui parsèment le livre. Mais si, partout, la nature paraît exploser, l’homme demeure absent.
Le poète aussi, à sa manière, prend de la distance. Il aborde les deux îles comme des lieux de méditation. Des lieux pour « s’adosser à son âme » et « s’arc-bouter/contre le sentiment d’éternité/qui finit par vous habiter ». Mais pas plus que Pierre Denic, le poète ne se réfugie dans l’abstraction pure et dure. Il nous parle du « ciel si lent/Que les mouettes se fanent en plein vol » ou du « ciel si bas/Qu’il va épaules basses/De goémonier » Plus loin voici « La corne de brume voix brisée/Dans la nuit hauturière » et « La neige des embruns/En plein été ». Gilles Baudry prie et contemple. « Mission » de moine, serait-on tenté de dire. « Entre aube et aurore/à perte de vue/L’illimité intime ».
Dans un texte liminaire à ce livre, la poétesse Guénane a les mots justes pour parler de l’île entrevue par le moine et le peintre. « L’île n’est-elle l’éternel départ vers soi-même ? »
A tire-d’île, Molène et Sein, Gilles Baudry et Pierre Denic, 64 pages, prix non indiqué (ce livre est en vente à la librairie de l’abbaye Saint-Guénolé, 29560 Landévennec)


Jean-Pierre Boulic en son royaume d’Ouessant


Ouessant est une valeur sûre. Écrivains et poètes le savent. Alexis Gloaguen a ausculté l’île depuis sa Chambre de veille (Maurice Nadeau, 2012). Jacques Poullaouec et Hervé Inisan nous ont conduits à Rêver Ouessant (Géorama, 2012). Et tant d’autres auteurs, séduits par la matière brute de l’île et la puissance des éléments qui s’y déchaînent. Jean-Pierre Boulic, lui, parle d’Ouessant en voisin. Habitant le pays d’Iroise, il a depuis longtemps l’île dans sa focale (« Ile toute mauve », avec son « liseré blanc ») Déjà en 2004 il publiait, chez Minihi Levenez, son Royaume d’île (Rouantelez eun enezenn). Le voilà qui récidive chez le même éditeur, dans une publication bilingue français/breton, avec cet Ouessant sans fin (Eusa evid atao), récit d’amour à un « territoire de l’âme » dans lequel le poète déambule en quête de signes. « Vois rien ne manque à ton île/Qui est aussi le royaume/De la parole où surgit/Ce qui demeure invisible ».
Il est clair qu’avec Jean-Pierre Boulic Ouessant ne se résume pas à ce que la mémoire collective en retient le plus souvent (les phares, la mer déchaînée, les îliennes, mais aussi les moutons et l’abeille noire). S’il évoque toutes ces figures tutélaires de l’île, le poète les sublime. Car l’île – on s’en doute – est sous sa plume plus qu’une île. C’est un mystère à déchiffrer. C’est un secret à révéler et à divulguer. Car « Ici palpitent mille reflets d’âmes/à la lisière des eaux ».
Ouessant, nous dit Jean-Pierre Boulic, est « l’œuvre de la création ». Nous sommes dans un monde primordial. Et l’on ne doit pas s’étonner que des références bibliques – comme autant de petits cailloux semés au fil des pages – parsèment le texte. Ainsi « la voix de l’étoile/Au-dessus de l’océan/ouvre le chemin ». Plus loin, les phares en mer deviennent « les lumignons de la sagesse ». Et il y a, de bout en bout, « cette lumière irrésistible/Qui annonce chose nouvelle ».
Une lumière que l’on retrouve dans les photographies de l’auteur accompagnant son texte : cieux au crépuscule, nuits tombantes sur les hameaux, jaillissement des vagues… Autant de tableaux loin d’un certain « folklore » ouessantin, faisant penser à des peintures de Corot ou de Constable. Ce n’est pas rien.
Ouessant sans fin, Eusa evid atao, Jean-Pierre Boulic, brezoneg gand Job en Irien, Minihi Levenez, 88 pages, 15 euros.


Terada Torahiko : « L’esprit du haïku »


On écrit aujourd’hui beaucoup de haïkus dans le monde. Et aussi beaucoup de commentaires sur ce genre poétique particulier. Le sujet paraît inépuisable et le Brestois Alain Kervern a bien montré, dans ses deux derniers essais (Histoire du haïku chez Skol Vreizh et La cloche de Gion à Folle avoine), la richesse et la complexité du sujet.
Mais il n’est pas inutile, parfois, de revenir aux auteurs japonais eux-mêmes pour savoir ce qui les guidait. C’est la cas avec Terada Torahiko (1878-1935), disciple de Sôseki et auteur d’un essai intitulé L’esprit du haïku. Il insiste sur deux points pour expliquer l’appétence particulière des japonais pour ce genre littéraire. D’une part, explique-t-il, la fusion avec la nature considérée par les Japonais comme une « présence fraternelle ». Pour Terada, en effet, « l’esprit du haïku ne peut être pensé que comme une expression poétique de ce sens de la nature ». à cela s’ajoute – c’est le deuxième point – « l’existence plus que millénaire de formes poétiques brèves dans la tradition littéraire japonaise ». Nature, brièveté : on a là les deux ingrédients de base du haïku, un genre ayant le don « d’appartenir à la mémoire collective de tout un peuple qui partage donc les mêmes associations d’images ou de pensées ». Ce qui fait dire à Terada Torahiko que « le haïku n’existe et ne peut qu’exister au Japon » (1). Mais il formule aussi, dans son essai, certaines mises en garde. « Si le poète introduit des éléments qui expriment directement sa subjectivité, il n’y aura plus de place pour exprimer des éléments symboliques de la nature » (Terada, dans cette logique, conteste « l’éloquence » dans la poésie).
Il pose aussi la question – qui fait souvent débat – des racines bouddhistes ou non du haïku. S’il convient que « le sentiment d’impermanence » (héritée du bouddhisme) « ne pouvait qu’envahir le monde des haïkus », il considère qu’il « n’appartient absolument pas à la nature même du haïku ». Selon lui, la pratique du haïku n’est « ni une fuite » (…) « ni un exercice de philosophie passive », « ni non plus une mise en scène pleine de complaisance de soi ».
Bien au contraire, souligne-t-il, le haïku suppose « une distance critique de soi vis-à-vis de soi » et permet « d’exercer l’acuité de l’œil de notre esprit à faire en sorte que nous veillions à maintenir sa liberté »

(1) lire, en contrepoint à cette affirmation, le livre de Alain Kervern, Pourquoi les non-Japonais écrivent des haïkus (éditions La Part Commune)


L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki, éditions Philippe Picquier, 80 pages, 11,50 euros.


Quimper, Novembre 2016

De l’âme par François Cheng

L’âme. Vous avez dit « l’âme » ? Parlez-moi du corps. Ou, à la rigueur, de l’esprit. Mais de l’âme, quelle idée ? François Cheng en fait pourtant le sujet d’un livre, dans le prolongement de ses méditations sur la beauté et sur la mort(1). L’écrivain et poète français d’origine chinoise livre, ici, sa réflexion sous la forme de sept lettres à une amie qui l’interroge sur la nature de l’âme.

François Cheng admet qu’il affronte des « vents contraires » en abordant un tel sujet. Il commence par nous parler de la France, « ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien ». De cette France, il ajoute qu’elle « tente d’oblitérer, au nom de l’esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l’âme – considérée comme inférieure ou obscurantiste – afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît ». Voilà qui est clair…

S’appuyant sur les grande traditions religieuses, mais aussi sur les textes des plus grands écrivains (à commencer par les poètes), François Cheng entreprend donc de réhabiliter l’âme. Pas pour le plaisir d’être à contre-courant mais pour « apprendre à y déceler le témoignage de notre vraie liberté ».

Mais, d’abord, qu’est-ce que l’âme ? Et en quoi se distingue-t-elle de l’esprit ? L’âme, nous dit François Cheng, est « le terreau des désirs, des émotions et de la mémoire (…) Indivisible, irréductible, irremplaçable, absorbant les dons du corps et de l’esprit, donc pleinement incarnée, elle est la marque de l’unicité de chacun d’entre nous et, par là, de la vraie dignité de chacun de nous ». L’esprit, explique-t-il, relève du « seul raisonnement » et « déploie pleinement son pouvoir d’agir dans toute l’organisation sociale, que celle-ci soit politique, économique, juridique ou éducative ».

Mieux, poursuit-il, l’âme survit à la déchéance du corps ou à la déficience de l’esprit parce qu’elle est « reliée au courant de vie en devenir ». Ce que François Cheng, arc-bouté à la tradition taoïste, appelle « la Voie », autrement dit « le souffle originel qui est le principe de vie même ». Et de rappeler, au passage, la phrase du Christ : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie ».

Une telle approche lui permet, enfin, « d’affirmer une perspective de l’âme située au-delà de la mort corporelle ». La jonction se fait alors, facilement, avec le devenir de l’âme tel que le conçoit la tradition judéo-chrétienne.

Une forme « d’œcuménisme » tranquille imprègne donc cet ouvrage qui ose parle de « transcendance » et même de « communion des saints » (celle des âmes après la mort corporelle). Un ouvrage où apparaissent, au fil des pages, des figures de poètes (Rilke, Claudel, Rimbaud…), de penseurs ou de philosophes avec qui l’auteur se sent en étroite communion, à commencer par Simone Weil, philosophe de « l’enracinement » de l’âme,dont il développe la pensée avec pertinence.

François Cheng, De l’âme, Albin Michel, 156 pages, 14 euros.

(1) Cinq méditations sur la beauté, Cinq méditations sur la mort, Albin Michel, 2006 et 2013


Jean-Louis Coatrieux : deux vies en une

Il y a deux Jean-Louis Coatrieux : le chercheur et l’écrivain (1). Le scientifique appelé à enseigner et à parcourir le monde, l’écrivain à la fois enraciné et ouvert. Ces frères jumeaux (il faudrait plutôt dire siamois) deviennent, par la magie d’un roman autobiographique, Paul et René. Paul, l’homme de science. René, le passionné de littérature et d’écriture. Les deux hommes ont cohabité toute leur vie. Avec parfois des accrocs et des turbulences, des silences et des incompréhensions. Qui des deux, en effet, prendra le pas sur l’autre ?

Jean-Louis Coatrieux témoigne de ce tiraillement et son livre a un premier mérite : celui de l’originalité dans l’approche d’un sujet qui touche à l’intime et interroge sur nos vocations profondes. « Nous étions, Paul et moi, de vrais jumeaux et nous avions en quelque sorte une identité plus grande », note l’écrivain René. Et quand il regarde son alter ego Paul, il peut affirmer : « Je l’enviais pour ses certitudes. Mes tentatives de récit paraissaient bien pâles à son regard ». Car Paul « soutenait que la science serait la meilleure lectrice du monde des vivants et du monde tout court, qu’il fallait interroger la physique quantique, l’indétermination des états de matière et leurs interactions paradoxales ». René, lui, pensait que la littérature valait bien la science dans la lecture du monde.

Dans ce parcours en « gémellité » que nous propose le rennais Jean-Louis Coatrieux, il y a l’arrière-plan familial et historique qui donne le vrai tempo au récit. Enfance en région parisienne, retours réguliers au berceau de la famille en Centre-Bretagne (du côté de Locuon et de Saint-Nicolas du Pélem), études universitaires à Rennes dans l’effervescence des années pré et post-soixante-huitardes, sympathies politiques à gauche et empathie pour la révolution socialiste chilienne… Mais jamais le scientifique qui perce sous l’écrivain (et réciproquement) ne se satisfait de réponses toutes faites, qu’elles soient politiques ou littéraires, fustigeant aussi bien les oukases maoïstes que ceux de la revue TXT et ses « diatribes verbales s’autorisant la dévastation la plus radicale ».

à 20 ans, Jean-Louis Coatrieux pense déjà « la Bretagne au monde » (sous-titre de la revue « Hopala » dont il est membre du comité de rédaction). Il écoute aussi bien Le Quintrec que Keineg, Blanchot que Robin, Neruda que Perros… Mais l’écrivain tarde à exister alors que le chercheur (que l’on retrouve au Venezuela ou en Colombie) a, depuis longtemps, fait son chemin. Une forme d’impuissance, chez René, à trouver « un matériau, un style, du relief, du vif ». Le matériau littéraire est là, encore faut-il pouvoir « capter ce flux en urgence ». Mais « l’irruption, car c’en est une, s’est produite sans aucun signe prémonitoire ». Tout deviendra alors plus limpide et la rencontre avec un éditeur à l’écoute (Yves Landrein) contribuera à réconcilier Paul avec René. Et réciproquement.

Jean-Louis Coatrieux, Qui de nous deux sera l’autre ? La Part Commune, 222 pages, 16 euros.

(1) Jean-Louis Coatrieux a publié six livres aux éditions La Part Commune dont un, précisément, sur la recherche (Une vie à chercher). Deux de ces six livres sont consacrés à des auteurs qui lui sont chers : à les entendre parler (Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen) et In absentia (Lorca, Neruda, Hikmet)


Haïkus de la mer à quatre mains


Elle vit aujourd’hui à Penmarc’h. Lui, depuis longtemps, à Brest-même. Elle est artiste-peintre et voyageuse. Lui est poète et traducteur. Tous les deux ont de l’eau salée dans leurs veines, car on ne vit pas impunément devant la grande bleue surtout quand elle souffle les grandes orgues par temps de tempête (comme c’est le cas dans le Finistère). Elle, c’est Marion Zylberman. Lui, c’est Alain Kervern. Ils publient aujourd’hui Les haïkus de la mer.

Les dessins et les peintures de Marion Zylberman ne nous montrent pas des criques isolées où viennent mourir gentiment des vagues, ni des étendues de mer d’huile quand souffle un vent de terre. Non, ils nous montrent une mer houleuse où viennent s’abattre de puissantes averses. Le noir domine. Le bleu nuit aussi. Sur la côte bigoudène, la mer a de ces fureurs (roulant les galets avec fracas) que l’artiste, d’un coup de griffe sur la toile, nous restitue avec force et talent.

Alain Kervern, lui, mêle ses haïkus à ces tableaux de mer démontée et de ciel bas, tels qu’il les connaît aussi en pays léonard. L’écrivain n’est pas dépaysé par les tableaux de l’artiste. Ils ont, tous les deux, le même horizon tourmenté. « Tailladée/de rafales d’acier/la haute mer ».

Le poète part aussi au large. Le temps d’une marée. « Cap sur le large/abandonnant le monde/à ses métamorphoses ». Si la houle creuse l’angoisse, elle peut aussi conduire vers des mondes insoupçonnés. « Cap à l’ouest/là où l’horizon/aspire le grand large ». Les trouées de lumière dans la nuit deviennent même de vraies épiphanies. « Venus des horizons noircis/voici l’extase blanche/de la lumière ». Il y a aussi ce « ressac d’étoiles/à l’écoute/de la nuit » et «Sur l’horizon/la voie sans retour/du coucher du soleil ».

Dans ce macrocosme (celui de l’immensité marine et des cieux étoilés au-dessus de la tête des hommes), le poète approche aussi bien les détails infimes de la vie marine que le microcosme de l’activité humaine. Il le dit dans un raccourci saisissant : « Mille mouettes/dix mille vagues/et le bruit du moteur ».

Haïkus de la mer, textes de Alain Kervern et dessins de Marion Zylberman, préface de Anne-Marie Kervern-Quéfféléant, Géorama, 96 pages, 18 euros.


John Burroughs : L’Évangile de la nature

L’Évangile de la nature aurait pu être le titre d’un livre du regretté Jean Bastaire, cet écrivain qui s’était mis à l’école de François d’Assise dans sa défense et illustration de la nature. Ce n’est pas le cas. Son auteur est l’Américain John Burroughs (à ne pas confondre avec William Burroughs, un des représentants de la Beat Generation). Il a 75 ans quand, en 1912, il publie dans une revue de Boston, un très long texte sous le titre « The Gospel of Nature ». Ce texte est aujourd’hui, opportunément, réédité en France.

Y-a-t-il un Évangile de la Nature ? Burroughs se pose la question à la suite de la proposition qui lui avait été faite, par un pasteur, de « venir en parler à ses ouailles ». On découvre que l’auteur américain a une bonne culture biblique et qu’il ne manque pas de faire référence à ces versets bien connus sur les oiseaux du ciel « qui ne sèment ni ne moissonnent » ou encore à ces lis des champs aux « atours plus royaux que Salomon dans toute sa gloire ».

Mais Burroughs ne s’arrête pas là bien sûr. à la suite de l’Américain Ralf Emerson et du poète anglais William Woodworth, dont il a lu assidûment les livres, il estime lui aussi que « la nature possède clairement une valeur religieuse », ajoutant que l’amour de la nature « ne peut pas naître chez un homme ou une femme uniquement préoccupé par des considérations égoïstes, terre-à-terre ou matérielles ». Pour autant y-a-t-il, à proprement parler, un Évangile de la Nature ? « La Nature enseigne plus qu’elle ne prêche », estime John Burroughs. Aussi ne se précipite-t-il pas dans les bois ou les champs comme le ferait un naturaliste armé de jumelles ou de sondes. Il y va, lui, par amour et par plaisir. « Je vais m’y baigner comme dans une mer ; j’y vais pour donner à mes yeux, mes oreilles et tous mes sens un terrain libre et dégagé ». Aucune leçon morale ne se dégage de cette plongée.

Le seul Évangile que l’auteur puisse formuler, au contact de la nature, est celui « de la joie, de la reconnaissance, de l’attention aux choses simples qui nous entourent ». Avec, en retour, « l’humilité » et la « sobriété » que peut susciter un tel contact. Mais Burroughs insiste: la Nature n’est pas « Bienveillante ». Elle « ne sait rien des vertus dont l’Évangile et les Béatitudes du Christ font si grand cas (…) Mettez-vous sur sa route et elle vous écrase ».

Ce texte de Burroughs mérite d’être relu à l’aulne des désordres écologiques actuels (et à venir) qui menacent la planète. L’auteur insiste fortement sur la précarité de notre destinée et sur celle de la planète terre elle-même. Un vrai visionnaire.

John Burroughs, L’Évangile de la nature, traduction de Thierry Gillyboeuf, éditions La Part Commune (collection La Petite Part), 62 pages, 6,5 euros.


Jean-Yves Quellec : Une descente au berceau


Les obsèques du moine et écrivain breton Jean-Yves Quellec ont eu lieu le 17 novembre dernier au monastère Saint-André de Clerlande en Belgique. Une cérémonie a ensuite été organisée, le 23 novembre, dans sa commune natale du Conquet (Nord-Finistère). En hommage à cet auteur fécond, re-voici ma note de lecture sur un de ses plus beaux livres, publié en 2011.

Il est des livres que l’on aborde le cœur battant parce que leur charge poétique et l’univers qu’ils nous laissent entrevoir enrichissent notre vision de l’existence. Ils nous rassurent, au fond, sur la capacité de certains livres à nous aider à vivre. Ou, pour reprendre les mots de Philippe Jaccottet, parlant de la poésie qu’il aime, ils « ouvrent ou entrouvrent la porte de l’autre monde présent dans celui-ci ».

C’est le cas, notamment, des oeuvres de Gilles Baudry (éditions Rougerie) ou des Étincelles de François Cassingena-Trévedy (éditions Ad Solem). Deux auteurs-moines ou moines-auteurs, comme l’on voudra. Rejoints dans cette confrérie de veilleurs chrétiens par Jean-Yves Quellec, prieur de l’abbaye de Clerlande en Belgique, mais né natif du Nord-Finistère  Le pen ar bed des Bretons, je connais, j’y suis né »). Déjà auteur d’un livre remarqué sur son expérience de solitude et de retraite dans la petite île de Quéménès, non loin d’Ouessant (Passe de la chimère, grand prix 2007 des îles du Ponant), il publie aujourd’hui un nouveau livre de fragments sous ce titre énigmatique – Une descente au berceau – qui fait penser à un tableau de genre.

Arrivé à l’âge où l’on parle de partir en retraite, Jean-Yves Quellec continue d’habiter le monde avec appétit et à jeter sur lui un regard malicieux et distancié, y compris quand il évoque sa propre communauté monastique ou l’Église catholique elle-même. « Le temps qui reste ne sera pas fatalement une glissade vers la tombe, confesse-t-il, mais une humble et magnifique descente au berceau ». à condition que « tu désencombres ton cœur ».

Se désencombrer, c’est d’abord, pour lui, se mettre à l’écoute de la nature. « Il neigeote », écrit-il. « En poursuivant ma route, peut-être apercevrai-je un inconnu débouchant de l’invisible ». Sa sensibilité particulière au chant des oiseaux lui fait, ailleurs, entrevoir « quelques notes d’espérance dans l’obscurité ». Le voici, une autre fois, extirpant un papillon de la toile d’araignée dont il était prisonnier. « Les ailes tremblantes, il agonise sur ma main ».

« Le miracle d’exister, confie-t-il, me tient en haleine ». Et il dit, au passage, aimer cette exhortation du Talmud : « Si tu veux connaître l’invisible, scrute très exactement le visible ». Jean-Yves Quellec revendique donc « le choix du grand angle pour accueillir en soi le flux de la nature, la cohorte des visages ».

Cette vision de la vie et de l’homme, chevillée à la foi qui l’anime, l’écarte de « la ceinture des dogmes » et de toutes « ces âmes pieuses » que rebute « la netteté du monde » et qui prient « les yeux mi-clos ». Quand il le faut, le prieur de Clerlande n’hésite pas à hausser le ton. « Il faudrait à l’Église catholique un nouveau Siècle des Lumières, une puissance levée d’esprits libres qui, de toutes les couches de la société, fassent honneur à l’Évangile sans crier gare ».

Plus proche de Teilhard de Chardin ou de Maurice Zundel que du Thomas d’Aquin qu’on lui enseignait au séminaire de Quimper, Jean-Yves Quellec a des accointances certaines avec Jean-Pierre Jossua et surtout un autre Breton, Jean Sulivan. Dans cet art d’appuyer là où ça fait mal et d’appeler à une forme d’insurrection personnelle. Mais en restant fidèle à l’écoute, à l’intériorité et à la voix de son cœur : « Modulation de la pluie. Un merle entonne la première antenne des Matines ». Avec cet aveu : « Je ne vois pas comment je pourrais être croyant à l’avenir si j’omettais de penser à l’air libre ».

Jean-Yves Quellec, Une descente au berceau, préface de Gabriel Ringlet, publications de Saint-André – Cahiers de Clerlande n°12 (allée de Clerlande, 1, B.1340 Ottignies), 2011, 161 pages, 14,80 euros.

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Quimper, Octobre 2016

Les Nuits de Gérard Bocholier

                    
Gérard Bocholier nous avait dit, dans un précédent livre, que le poème était avant tout, à ses yeux, un « exercice spirituel » (Ad Solem, 2014). Autrement dit que le poète devait, d’une certaine manière, s’effacer devant quelque chose – ou quelqu’un – de plus grand que lui, qu’il devait faire « étinceler l’encre de l’invisible » et que ses mots devaient faire voir ce que nos yeux ne voient plus. A fortiori quand la nuit tombe (et nous plombe) comme il le montre dans son nouveau livre à travers « le vécu » des disciples d’Emmaüs et de Saul.

Nuit d’Emmaüs, d’abord, quand après la mort du Christ, ses disciples errent perclus de chagrin  Agneaux perdus/Nous avancions ») et envahis par le doute : « Où est la source/Que nous rêvions/Pauvres fous/De retenir/De nos mains frêles ». Mais le Consolateur ne tarde pas à révéler sa présence  C’est un murmure/Bientôt qui gagne ») et à forger des cœurs nouveaux Joyeux départs/Pour la moisson ») prêts à rendre témoignage : « Nus et hardis/Nous avançons/Les mains levées ». Le monde entier, au diapason, exulte : « Le ciel afflue/Au fond des puits » et « Mille collines/S’aplanissent ».

La nuit de Saul est celle du futur Paul, persécuteur des premiers disciples du Christ dont Étienne  Je n’ai pas retenu la main/ Ni le caillou ») avant d’être « ébloui » sur le chemin de Damas au point de perdre la vue et de connaître aussi sa nuit  Sur cette paille de ténèbres ») mais d’en sortir transfiguré. Car une voix appelle « qui traverse le rocher/désarçonne les pins ».

Qu’on ne se trompe pas. Le poète ne fait pas, ici, de l’exégèse biblique. Il nous parle bien d’aujourd’hui. Qu’il s’agisse de Saul ou d’Emmaüs, Gérard Bocholier actualise le récit évangélique par ses poèmes. Il témoigne à sa manière d’une conversion possible des cœurs, du profond retournement apporté par la Résurrection. Le poète interpelle au fond son Créateur en se mettant dans la peau de Paul et des disciples d’Emmaüs. « Dis où tu veux que j’aille/Mène-moi comme l’enfant/Qui a laissé la feuille de sa main/Dans une grande main rugueuse ». Comme saisi de doutes, il peut même confier : « J’ai besoin de la nuit/Pour m’ouvrir à l’averse/Des plus infimes grâces ».

Depuis Jean Grosjean, peu de poètes qualifiés de chrétiens n’avaient sans doute à ce point – et de façon si explicite – convoqué l’Évangile pour témoigner en poèmes de la Parole. Et faire ainsi de l’écriture poétique un véritable « exercice spirituel ».

Nuits, Gérard Bocholier, Ad Solem, 79 pages, 19 euros.


La terre ronde de François de Cornière

La terre ronde réédité. Savourons notre bonheur. Voici l’histoire d’une maison et d’une famille, quelque part dans la montagne ardéchoise. Un récit dans lequel le poète François de Cornière nous raconte comment, un jour, il a épousé ce terroir. La maison ? C’est une forme « d’héritage » du côté de sa femme, dont les ancêtres ont vécu sur cette terre ingrate. Des patates, des châtaignes, un peu de vigne, quelques chèvres… C’était la vie d’avant.

François de Cornière y arrive au début des années 1970. « Deux fenêtres à l’étage. Deux portes de plain-pied sous la tonnelle. Le ciel. La montagne. Du bleu. Du vert. Et le grand silence que soulèvent les sauterelles sous les pieds. Des hectares de silence ». On se dit – le lisant – que Giono et Ramuz (cité en exergue du livre) ne sont pas loin. Et on le pense encore plus quand l’auteur entreprend, comme l’ont si souvent fait les deux grands écrivains, de rembobiner le fil de l’Histoire. « Ceux qui pourraient parler, ils sont là. Au fond d’un tiroir de la table, ou dans une boîte en fer blanc sur le haut de l’armoire. Ils posent pour la photo ». Voici Gaston et Gabriel, la petite Hélène empoisonnée par les grains de raisin sulfatés qu’elle a picorés, Hermine qui, par un soir d’hiver, s’est enfuie de ce monde clos. Le temps passe. Et puis, un jour, « la maison est oubliée, abandonnée contre un rocher. Le vent qui enlève une tuile, puis deux, puis trois ».

C’est cette maison-là qui va renaître. Avec son évier en pierre, son grenier « à droite, en haut du méchant escalier », sa chambre qui laisse passer le ciel à travers les tuiles. Vite nettoyer, éloigner les souris, les serpents, les araignées. Débroussailler tout autour. Beaucoup débroussailler. Mais il y a toujours « le bruit que font les vers de bois » et « quand on ouvre, c’est l’odeur qu’on retrouve en premier ». Cette maison deviendra la maison d’été, villégiature sobre, lieu de prédilection. L’été, mais aussi un Noël, celui de 1971. Quatre jours sous la neige. « Il n’y a plus de chemin, il n’y a plus de pré, il n’y a plus de distances ». Il faudra tracer un SOS dans la neige.

On pourrait dire – lisant ce récit – que c’était le temps du retour à la nature. Il y a sans doute un peu de cela. C’était dans l’air du temps. Mais il y a bien plus. François de Cornière ne fera pas un passage éphémère dans ce terroir. Il y viendra avec ses enfants. Plus foncièrement, il nous ramène à l’élémentaire. Franciscain à sa manière, il réhabilite l’eau et la terre. Il chante le vent et le soleil. Les nuits étoilées. Et surtout il garde mémoire. Du passé, il ne fait pas table rase. Il s’inscrit dans une lignée, celle de sa femme et de sa parentèle. Il honore les disparus. Il les ressuscite et, avec eux, ce petit bout de terre ardéchoise.

La terre ronde, François de Cornière, Atelier du gué/Le Brouillon de culture, 116 pages, 13 euros.


François de Cornière : Nageur du petit matin

Il n’est jamais trop tard pour parler d’un livre qui vous a touché. C’est le cas de Nageur du petit matin. Car le nageur, dont il est question, a fait bien des brasses depuis juin 2015 (date de parution de son livre), fendu le frais et le froid de ces eaux de l’Atlantique où il plonge chaque matin de l’année. Une vieille habitude sans doute renforcée par un drame intime : celui de la mort d’une femme aimée. Oui, retrouver, en nageant, les gestes qu’ils faisaient parfois de concert. S’immerger et reprendre son souffle.

Pour dire son chagrin et son désarroi, François de Cornière parle en poète mais ne s’embarrasse pas de formules ou d’images poétiques. Pas plus qu’il ne cache ce cancer que l’on ne saurait voir. Son récit poétique est écrit dans une forme d’urgence ou plutôt par nécessité comme tous les livres venus du cœur et qui parlent vrai.

Il y a l’avant de la maladie évoqué comme autant de flash-back. « On avait pris le bateau/pour un tour de la baie/on était tous les deux/le temps était parfait ».

Il y a la maladie, invasive, destructrice. « Ton dos/calé par un traversin/tes pauvres jambes/et ces chiffres rouges/ces écrans verts ».
Il y a la mort : « Le téléphone avait sonné/en pleine nuit/pas besoin de parler ».
Et il y a l’après : « J’ai nagé avec toi dans la mer/avec toi dans le ciel/avec toi partout/au cœur de ce grand vide/où maintenant j’habite ».

Ce livre aurait pu jamais ne voir le jour. « Je croyais ne pouvoir jamais écrire sur ta mort/ – question de pudeur ou de dignité ». François de Cornière a osé. Et nous a rejoints, nous tous les endeuillés de quelqu’un ou de quelque chose. Nous tous les inconsolables.

Nous avons aussi rejoint son auteur dans ses moments de souffrance, de doute mais aussi de bonheur. Le nageur du petit matin ne peut pas sombrer. Nous sommes, d’une certaine manière, à ses côtés. Sa femme, aussi, est toujours là. Vivante autrement. Il lui donne d’ailleurs de ses nouvelles. « Te dire que j’ai vendu/ notre maison de ville/et que maintenant j’habite/ici toute l’année (…) que je nage tous les jours/que je ne vais pas trop loin/que je m’occupe du jardin/que l’ai taillé le laurier/un peu plus bas qu’avant/que tes sculptures sont là/qu’elles me tiennent compagnie ». Que dire de plus ?


Nageur du petit matin, François de Cornière, Le Castor Astral, 163 pages, 13 euros.


Dominique Picard et ses tableaux impressionnistes

Dire un lieu. L’aborder par ses couleurs, ses senteurs. Dire un lieu sans le nommer mais en faire un tableau. Dominique Picard a posé son chevalet dans un lieu familier, quelque part au bord du golfe du Morbihan où elle réside. Car son écriture est d’abord picturale, sa plume court comme pinceau sur la toile. « Cet enchevêtrement de verts, cette masse de teintes chaudes au premier plan, me donnent envie de peindre », confie-t-elle. Mais aucun maniérisme, aucune abstraction non plus. Non, une description fouillée et précise des paysages ou des scènes de la vie quotidienne. Avec toujours cette touche impressionniste qui signe les atmosphères du lieu. « Des oiseaux s’envolent, des grillons bruissent. Les bleus se diluent dans une légère buée sur les lignes de l’horizon ».

Dominique Picard nous parle du passage des saisons, de « la marée basse au mois de mai », de l’atelier du peintre, du retour des oies bernaches… Un monde élégant, raffiné, comme épargné par les agressions du monde  Le temps permet de prendre le thé sur la pelouse »). Il y a quelque chose qui fait penser aux tableaux de Watteau (que cite l’auteure) ou aux estampes japonaises (également évoquées dans son livre).

Des couleurs mais aussi des odeurs. « Le chemin sent la compote. Il est bordé de chênes qui l’ombragent. Les pommiers sauvages supportent leurs branches alourdies de fruits odorants ». Ailleurs, il y a ces « senteurs de vase mêlées à celles du foin coupé » ou encore « les odeurs d’herbe coupée, de terre mouillée, de lilas, de varech et de vase selon la saison ».

Dominique Picard respira son terroir par tous les pores de sa peau. Elle le dit dans des séquences en prose poétique à géométrie variable, mais toujours en gardant la distance avec son sujet. Pas d’affect, pas de réflexion philosophique. Pas de « pensée », serait-on même tenté de dire. Simplement (mais n’est-ce pas suffisant ?) la liberté offerte à son lecteur d’entrer dans son univers, comme on le ferait en se penchant sur le chevalet d’un peintre au bord du chemin. « En joignant les index et les pouces, je dessine un cadre qui contient des herbes hautes, des arbustes et des vieux chênes. Ils laissent deviner des murs blancs et des toits ». On le voit, l’écrivain n’est jamais loin du peintre.


Ludré, Dominique Picard, (éditions Le Bel été, 2016, 18, route de l’île Tascon, 56450 Saint-Armel, avec quatre peintures de Claude Briand-Picard, 43 pages, 15 euros.


Hommage à Gustave Roud


Le poète suisse Gustave Roud a disparu il y a quarante ans, le 10 novembre 1976, à l’hôpital de Moudon. Comment parler d’un auteur qui vous est si cher et dont les livres vous sont toujours à portée de main ?

J’ai découvert Gustave Roud au début des années 1980 à la vitrine de la librairie Calligrammes à Quimper, attiré par le titre d’un livre: Essai pour un paradis, suivi de Petit traité de la marche en plaine (éditions L’âge d’homme, poche, 1984). Le libraire/éditeur, Bernard Guillemot (qui éditera plus tard, en 1987, Promenade avec Gustave Roud, entretien avec Mousse Boulanger), appréciait lui-même particulièrement Gustave Roud. J’ai vite partagé son enthousiasme.

J’aime les livres de Gustave Roud pour une raison simple: le poète allie deux perceptions de la vie et du monde dans lesquelles je me retrouve profondément. D’une part le sentiment aigu de la précarité de nos existences, de la mort, de la disparition (à l’image de cette civilisation paysanne qui brille de ses derniers feux dans cette campagne que le poète arpente sans relâche). D’autre part, le sentiment de la beauté du monde et de la présence, autour de nous, de miettes de paradis. Gustave Roud, on le sait, avait repris à son compte la fameuse injonction de Novalis : « Le paradis est dispersé sur toute la terre et nous ne le reconnaissons plus, il faut en réunir les traits épars ».

J’ajouterai que la « parole poétique » de Gustave Roud navigue entre prose et poésie. Elle est toujours lisible, accessible. « La prose est la voisine de la poésie et la promenade du poète. Le poète est perplexe entre prose et poésie ». Ces mots de Mahmud Darwich dans son dernier livre Présente Absence (Actes Sud), s’appliquent bien au poète suisse.

Je ne cesse de m’émerveiller de cette connivence « spirituelle » avec Gustave Roud depuis mon Finistère natal (loin de Carrouge et du Jorat où il vivait). Chez les auteurs bretons, il y a aussi ce sentiment aigu de la précarité, ce regard « familier » sur les disparus, mais aussi cet appétit pour le « dehors », pour la nature dans ses expressions les plus diverses. Je retrouve ce penchant chez de nombreux auteurs de Suisse romande, Gustave Roud en tête. « Merveille de pureté cette matinée où j’avance à travers les prairies multicolores, les ombres fraîches, les feuillages (…) les fleurs se tendent vers moi comme des corps affamés de tendresse » (Essai pour un paradis).

Dans un de mes livres (Que la terre te soit légère, La Part Commune, 2008), j’ai cité en exergue ces lignes tirées de Requiem, livre où Gustave Roud évoque la mort de sa mère et le deuil : « Je pose un pas toujours plus lent dans le sentier des signes qu’un seul frémissement de feuilles effarouche. J’apprivoise les plus furtives présences ». Oui, lisons et relisons Gustave Roud.


Une sélection de textes de Gustave Roud a été publiée dans la collection Poésie/Gallimard, sous le titre Air de la solitude et autres écrits, avec une préface de Philippe Jaccottet.


Septembre 2016

François Cassingena-Trévedy et son Cantique de l’infinistère

Julien Gracq l’avait désignée comme « une province de l’âme ». Il parlait du Finistère. « La mer, le vent, la terre nue, et rien », écrivait-il dans ses Lettrines (José Corti, 1967). C’est d’une autre Finistère dont nous parle le Breton François Cassingena-Trévedy, ou plutôt d’un « infinistère », « selon que les impressions conjuguées du regard et des pas suggèrent de le baptiser ». Ce Finistère-là n’est pas bordé par la mer, mais il possède aussi de larges horizons. Les terres y sont rudes, frustes et austères. Propices à la méditation. Il s’agit du Cézallier, terres hautes d’une Auvergne ignorée des touristes, entre Mont-Dore et Cantal, dont les occupants principaux sont des éleveurs et leurs troupeaux d’estive. De modestes hameaux et villages s’y accrochent. C’est ce pays-là que frère François, moine de l’abbaye bénédictine de Ligugé (Fanch pour ses amis bretons) a pérégriné pendant une semaine au début de l’automne, un territoire avec lequel il avait des affinités (un héritage, notamment, de vacances familiales passées sur place).

Son livre est sans doute un carnet de route. Quittant le hameau de Chaumiane, il écrit : « Le ciel est très bas, le jour encore indécis. Une fine couche de neige, tombée dans la nuit, donne aux tracteurs un air de jouets abandonnés ». Un carnet, mais bien plus que cela. à Dienne, il échange avec sa bonne hôtesse : « Nous tombons d’accord sur la liturgie des saisons, sur l’extrême densité des choses rurales, sur ces riens de la terre et du temps qui pèsent de tout leur pesant d’or, comme le balancier d’une horloge, dans le cœur de l’homme ».

François Cassingena annote. Il est le scribe scrupuleux de son équipée solitaire. Il parle des gens, des lieux, de leur histoire. La petite musique des psaumes l’accompagne mais aussi Ignace d’Antioche, Jean de la Croix, Augustin, François d’Assise, Bachelard, Pascal, Teilhard de Chardin, Péguy, Virgile, Lucrèce, Dante, Elisée Reclus, Saint-John Perse, Rilke, Rimbaud, Anne Perrier… dont des citations truffent son texte.

Notre moine pèlerin n’est pas là pour nous livrer des anecdotes, mais pour (sur ses pas) nous ramener à l’essentiel : la fraîcheur, l’innocence, la sobriété. Sur ces terres qu’il parcourt, aucun artifice. Simplement des « aridités adorables ». Oui, un moine bénédictin aux accents franciscains. « Je chavire dans une oraison qui n’est fait que d’acquiescement sans bornes à ces espaces ». Au mitan de sa pérégrination, il peut même écrire : « Le Cézallier apparaît alors pour ce qu’il est et me livre ce que j’allais y chercher sans peut-être le savoir : une estive élevée à l’état d’éternité… dont l’austérité ne le cède qu’à la douceur, et qui induit insensiblement à la tendresse autant qu’au repentir »

Les terroirs d’Auvergne ont eu leur chantre : le pays d’Ambert avec Alexandre Vialatte, le Livradois avec Henri Pourrat (celui de Gaspard des montagnes). Aujourd’hui, il y les beaux textes de Marie-Hélène Lafon sur le Cantal et la vallée de la Santoire. François Cassingena-Trévedy, « casanier de l’immense » et appuyé sur son « bâton de chantre », peut entrer dans cette prestigieuse lignée. Il suffit d’un livre, ce livre, Cantique de l’infinistère, où l’on vous parle d’une « terre étrangère à toute colonisation intempérante, à toute civilisation emballée, à tout encombrement pandémique ». Au fond, Une vraie « province de l’âme ». Dépouillez-vous du vieil homme (tel un pèlerin qui se délecterait du superflu), marchez, contemplez, cultivez le beau, nous dit frère François, entre les lignes, sur cette vieille terre d’Auvergne.

Cantique de l’infinistère, à travers l’Auvergne, Desclée de Brouwer, 175 pages, 16,90 euros.


Le poète Gilles Baudry publie avec des artistes

Le moine poète de l’abbaye de Landévennec, Gilles Baudry, fréquente de nombreux artistes. En 2015, il avait publié avec l’aquarelliste Jacques Dary un livre intitulé Abbaye de Landévennec, l’âme d’un lieu (éditions Salvator). Un livre auquel j’avais apporté ma contribution. Plusieurs publications récentes attestent ce goût de Gilles Baudry pour des livres où ses poèmes cohabitent avec des œuvres picturales ou photographiques.

En tirage limité, mentionnons d’abord le très beau « livre d’artiste » du plasticien Michel Remaud (peintures non figuratives éclatantes de lumière) sous le titre Nomade. Ce livre, qui comprend des poèmes inédits de Gilles Baudry, a été tiré à cinq exemplaires (26x22) : une grande planche en leporello sous coffret. Prix de vente : 300 euros(1)

Sous le titre Fil de vie, Gilles Baudry rejoint avec ses poèmes les aquarelles de Marie-Gilles dont l’œuvre, « toute de vibration, est profondément empreinte de spiritualité », note le poète, avec « comme chez Manessier, l’invisible en filigrane par les interstices de la surface évidée »(2).

Avec Nathalie Fréour, le dialogue se tisse sur L’abbaye saint-Guénolé de Landévennec. Des poèmes inédits de Gilles Baudry et des poèmes extraits de deux de ses recueils publiés chez Rougerie cohabitent avec les pastels à l’huile de l’artiste. « Jamais haut lieu ne fut plus humble/nef végétale/palmiers/en guise de piliers »(3)

Changement de registre avec Rostellec, requiem sous un ciel de traîne. Hommage d’un photographe (Guy Malbosc) et d’un poète (Gilles Baudry) aux chalutiers langoustiers construits à Rostellec, près de l’Île-longue, et devenus, sous l’action du temps, bois et ferraille. « Vieilles coques,/naguère la mer vous portait/à présent que le temps vous déporte/vous avez pris la forme de l’absence »(4)

Avec le peintre Pierre Denic, le poète avait déjà publié Brocéliande (Liv’éditions, 2011). Les deux hommes ont, cette fois, élaboré de concert un hymne à Molène et à Sein sous le titre à tire d’île. « De mémoire d’île/chacun ici héberge en lui/la fulgurance/ou le chuchotement du monde en ses métamorphoses »(5). Un livre magnifiquement mis en page et introduit par un texte de Guénane, femme/poète du Morbihan.

Tous ces livres (mis à part le « livre d’artiste ») sont en vente à la librairie de l’abbaye bénédictine de Landévennec. On peut aussi trouver quelques uns d’entre eux dans les « bonnes librairies », notamment à Quimper.

(1) Contact : www.michelremaud.com
(2) Les éditions buissonnières, Crozon. www.editions-buissonnieres.fr et www.marie-gilles.book.fr. prix du livre non indiqué
(3) www.editions-crer.fr prix du livre : 13 euros
(4) Éditions Trez rouz. Ouvrage disponible sur le site de la librairie Dialogues.www.librairiedialogues.fr. 14 euros
(5) Graphisme : les éditions buissonnières, Crozon. Prix non indiqué. Livre publié à l’occasion de l’exposition des peintures de Pierre Denic au fort de Combrit/Sainte-Marine au cours de l’été 2016


Christine Guénanten se raconte avec son père

« Je ne sais rien faire. Rien faire que d’écrire des poèmes. Je me réfugie dans le jardin sous le pommier près de Poupette. J’écris en m’appliquant jour et nuit ». Une jeune fille – encore une enfant – parle de sa passion. Christine Guénanten, femme/poète en Bretagne se raconte avec cette innocence et cette fraîcheur qui sont la marque de l’enfance dans une biographie croisée avec son père.

La fille évoque la sensation qu’elle a toujours eue d’être un peu à part. Elle dit comment l’écriture a fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Le père, lui (« Pierrot »), raconte sa vie d’ouvrier des Ponts et Chaussées et, surtout, l’épreuve traumatisante du STO en Allemagne. Mais la mère (« Marcelle ») est loin d’être absente, évoquée par l’une comme par l’autre au fil des pages.

La petite Christine a du mal à l’école (« J’avais toujours peur, toujours honte »). Mais il y a un jour ce déclic : un texte qu’elle écrit sur un animal de basse-cour et qui lui vaut les félicitations de sa maîtresse et même une lecture devant tous les élèves. « Quelle joie d’être ainsi complimentée pour mon écriture ».

Complimentée, elle le sera plus tard par Charles Le Quintrec dont elle fera son poète de référence. « Il correspond régulièrement avec moi » et il lui écrit : « Vous tissez, filez, gouvernez un univers en perpétuelle état de fraîcheur ». Christine Guénanten, en effet, ne rentre pas dans les codes de la poésie engagée et encore moins dans les codes de ceux qui ont choisi les voies de l’obscur et l’hermétisme. Elle n’est pas de ces poètes fustigés par Le Quintrec se retranchant « derrière des exercices qui ne peuvent intéresser que quelques mandarins masochistes ». Lisons plutôt, pour s’en convaincre, Christine Guénanten parlant de la nature : « Je suis en quête d’une fleur/D’une merveille abandonnée/Vos cœurs sont devenus des pierres/Je suis paralysée d’amour/J’ai à rechercher le visage/qui jamais n’oublie les fontaines/Beautés, rivières des sous-bois ».

Le cœur de Christine Guénanten penche du côté de René Guy Cadou, Yves La Prairie, Antony Lhéritier... Elle le dit dans ce livre où elle évoque largement, parfois dans les détails (souvent savoureux), sa vie de jeune fille de milieu modeste à Vannes. « Il ne faut pas attendre le jugement des autres, confie-t-elle, mais se donner jour après jour au silence et à la solitude ». Une solitude (littéraire) dont elle commencera à sortir quand elle sera invitée sur les antennes de Radio Armorique et qu’elle décrochera ses premiers prix (tout en pointant à l’ANPE avant de décrocher un emploi de service dans un lycée professionnel).

Il n’est pas courant qu’une femme poète de Bretagne s’expose ainsi à sa manière dans un livre. Denise Le Dantec l’a fait dans Le rappel des jours (La Part Commune, 2015). Christine Guénanten le fait dans un langage presque enfantin comme si l’adulte (née en 1958) écrivait sous la dictée de la gamine qu’elle fut. Aucune recherche stylistique dans ce livre, simplement la plume qui court sur la page (comme encore empreinte d’encre violette), pour dire à la fois la douleur et le bonheur d’être au monde. Aux côtés d’un père, d’une mère, d’une sœur. Oui, un livre touchant.


Père-fille, sens interdit
, Christine Guénanten, éditions du traict, 141 pages, 12 euros.

à découvrir aussi sur http://creation.guenanten.monsite-orange.fr


Janine Modlinger : Beauté du presque rien

Beauté du presque rien. « Beauté » qu’on imagine volontiers être celle que célèbre François Cheng dans ses méditations(1). « Presque rien », autrement dit ce que l’on ignore et parfois méprise, ce qui est au bord du chemin et que nos yeux ne voient pas, mais dont il importe de révéler la noblesse. N’est-ce pas, d’une certaine manière, la « mission » du poète ? Sous d’autres cieux, à d’autres époques, des poètes chinois ou japonais ont fait de ce « presque rien » de vrais poèmes (pensons aux auteurs de haïkus) et n’ont pas manqué de faire de vrais émules en Occident. « Cette grâce propre à l’État de poésie est de voir dans les plus humbles choses, et les plus familières, une secrète beauté », nous rappelle le poète suisse Georges Haldas dans ses Carnets(2)

Avec Janine Modlinger, le « presque rien » est d’abord là pour révéler « l’invisible ». Derrière le voile des apparences, se cache un mystère que traque le poète. Il y a, dans cette démarche, matière à « éblouissements », pour reprendre le titre d’un de ses précédents livres (Ad Solem…). « Chaque jour, un feu m’illumine, écrit-elle, il a la forme de visage, d’arbres, de ciel, une herbe parfois. Ces lueurs m’ouvrent à l’immense ». Ou encore ceci : « Voici qu’une pluie fine parsème le feuillage. Que nous est-il demandé, sinon de nous rassembler, d’acquiescer, de faire accueil à l’immense ». Et, au passage, cet aveu : « Je n’étais faite que pour cela, veiller, aller dans les pas de la beauté ».

On n’est pas loin du poème « exercice spirituel » tel que le conçoit Gérard Bocholier. Encore moins loin de cette fratrie de veilleurs à l’affût de la Parole et qui peuvent, comme le dit Gilles Baudry dans l’un de ses poèmes, « Passer toute une nuit à guetter le passage/De l’ange ou la naissance d’une étoile ». Pour autant, il n’y a jamais ici, dans ces fragments de prose poétique, d’incantations béates. L’auteure a une conscience vive de la cruauté du monde. « Mais que dire de celui qui, à cette heure même, fait naufrage, celui que nul ne vient consoler, qui perd confiance en la bonté ? »

Janine Modlinger vit à Paris mais nous parle aussi de la mer et de la montagne. Elle le fait à la manière des grands sages, sous formes de pensées, de méditations arc-boutées sur le quotidien ou les beautés de la nature. Le Livre est son rocher. « Il habite nos corps et nos visages, rien ne nous détournera de la promesse ». Aussi célèbre-t-elle avec ferveur « Le Cantique des cantiques ».


Beauté du presque rien
, Janine Modlinger, Ad Solem, 69 pages, 29 euros.

(1) Cinq méditations sur la beauté, par François Cheng (Albin Michel)
(2) Pollen du temps, carnets, par Georges Haldas (Bibliothèque l’Âge d’homme)



Jean Lavoué dans les pas de Jean Sulivan

Jean Lavoué a de la constance. L’écrivain morbihannais (auteur de livres sur Lamennais, Perros, Grall…) s’appuie inlassablement sur les intuitions prophétiques du prêtre et écrivain Jean Sulivan (né natif de Montauban-de-Bretagne) pour envisager un christianisme de plein vent, loin des dogmes et des carcans de toute nature. Des mots-clés émergent au fil des pages de son nouveau livre  Souffle », « passants », « veilleurs », « Parole », « intériorité »), livre placé sous le signe de la tendresse et, plus généralement, du féminin en l’homme.

Si l’auteur introduit son livre par le portrait de trois femmes (Etty Hillesum, Magda Hollander-Lafon et Christiane Singer), ce n’est le fait du hasard. « Les amantes se reconnaissent de loin », écrit-il. Plus loin il parlera « d’amoureuses », un peu comme le ferait Christian Bobin. « Les amoureuses écrivent un poème avec leur vie. Elles se tiennent là, disponibles ». Alors Jean Lavoué émet ce vœu : « Vienne le temps où certaines structures religieuses encore beaucoup trop cléricales et masculines s’effacent pour leur laisser le soin de porter elles-mêmes au monde la Parole de feu qui illumine leur cœur ».

Chrétien des « marges », aux côtés de tous les « chercheurs de sens » (cet « archipel fraternel »), il ne peut se satisfaire du « monde rapetissé que l’on nous fait et dont nous sommes souvent complices ». Il rêve, avec d’autres, de pouvoir « moduler un chant nouveau » dans « le miracle de l’ordinaire des jours ». Comme Xavier Grall, il dénonce la « chape de tristesse » qui a pu, à une époque, tomber sur le christianisme. Alors il aspire au « baume de la joie » et au « chant des jours » au sein d’une religion qui retrouverait vraiment « la saveur évangélique ». Et aujourd’hui, il peut même poser la question : « Le pape François ne serait-il pas le prophète de cette conversion-là pour l’Église catholique ? ». Au-delà du « chant » ou de la « tendresse », c’est l’appel au retour vers les « marges » que Jean Lavoué salue chez le pape argentin. Ce que ce dernier désigne sous le terme de « périphéries ».

L’auteur pointe donc très bien les nouveaux enjeux liés à ces appels venus d’un pape « homme de miséricorde qui se sent d’abord et avant tout un pécheur pardonné : lui qui invite tout homme de bonne volonté à vivre en lui profondément, existentiellement, cette expérience de libération et de réconciliation ». Aller vers les marges, cultiver le Souffle et l’intériorité. Pape François et Jean Sulivan, même combat ?

La vie comme une caresse, Dieu nous sauve par se tendresse, éditions Mediaspaul, 178 pages, 16 euros.


Août 2016

Mahmud Darwich : Présente absence

Lire Mahmud Darwich. Quel bonheur! Son autobiographie poétique, qui vient de paraître, l’atteste à nouveau. Comment ne pas adorer un auteur capable d’écrire : « Je ne déteste que la détestation car elle empoisonne l’énergie dévolue à l’amour des choses simples ». Lui qui fut assigné à résidence - par certains - dans le rôle de l’écrivain palestinien engagé, est un immense poète. Poète et palestinien sans doute. Mais poète d’abord.

Dans un livre d’entretiens (La Palestine comme métaphore, Payot 2002), Mahmud Darwich, décédé en 2008, soulignait que « le poète n’était pas tenu de fournir un programme politique à son lecteur » et que la poésie était, avant tout, « la trace de l’absence ». L’homme, bien sûr, a vécu l’exil (sa famille fut chassée des terres de Galilée par l’occupant israélien) mais cet exil – ou cette absence – pouvait selon lui prendre plusieurs formes. « Il y a l’exil social, l’exil familial, l’exil dans l’amour, l’exil intérieur. Toute poésie est expression d’un exil ou d’une altérité », déclarait-il, en 1993, dans un entretien avec un critique littéraire syrien. Et il ajoutait : « L’exil n’est-il pas l’une des sources de la création à travers l’histoire ? L’homme qui est en harmonie parfaite avec sa société, sa culture, avec lui-même, ne peut être un créateur. Il lui faut une forte tension intérieure pour transgresser les règles, condition nécessaire de toute création ».

Il y a beaucoup de pages sur l’exil dans son nouveau livre (Le Caire, Beyrouth, Tunis… et même Paris). Mahmud Darwich a vécu la prison, il a galéré, il a frôlé la mort. « Tu sauras plus tard que ton cri de douleur était la preuve de ton retour à la vie qui commence et se termine par un cri ». Il nous parle de tout cela avec justesse. Mais les pages sans doute les plus poignantes sont celles où le poète raconte l’enfant qu’il fut (on l’appelait « le turbulent » ou « le rêveur »). « Ne regarde pas l’étoile, elle pourrait te ravir et te perdre. Accroche-toi à la robe de ta mère », écrit-il en évoquant la fuite de son pays et cette enfance chaotique. Et, surtout, il y cette passion des mots qui naissent à l’école. « Tu cours vers elle avec la joie de celui à qui on a promis une découverte. Non seulement pour retenir ta leçon mais pour apprendre l’art de nommer les choses. Tous les lointains se rapprochent, toutes les choses closes s’ouvrent. Ecris correctement fleuve, il coulera dans ton cahier. Le ciel aussi sera l’un de tes biens personnels si ton orthographe est correcte. Qui écrit une chose la possède ».

D’une certaine manière tout est dit dans ces lignes superbes. L’écriture sauvera plus tard le poète exilé car, grâce aux mots, « la nostalgie est capable de doter ce qui était de ce qui ne fut pas, faisant de l’arbre une forêt et du caillou une perdrix ».

De retour en Palestine, le poète prend du recul, s’absente pour ne pas être absorbé. « Que pouvait le poète face au bulldozer de l’Histoire, sinon veiller sur les arbres, visibles ou invisibles, qui jalonnent les vieilles routes et s’élèvent près de la source d’eau ». Mahmud Darwich le dit ici sous forme de fragments où alternent sensations et émotions, petites sentences ou aphorismes. « Si l’on t’interroge sur la force de la poésie, dis : l’herbe n’est pas aussi fragile qu’il y paraît ». Parfois il nous parle comme dans les contes orientaux quand le merveilleux s’insinue dans le prosaïque, quand l’homme sait dialoguer avec les fleurs et les étoiles. Sur la forme d’écriture employée dans ce livre, ces mots de Mahmud Darwich résument tout : « La prose est la voisine de la poésie et la promenade du poète. Le poète est perplexe entre prose et poésie ».

Présente absence, Mahmud Darwich, traduction de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bay et Elias Sanbar, Actes sud Sindbad, 148 pages, 17 euros.



Takuboku : Une poignée de sable

Le poète japonais Ishikawa Takuboku (1886-1912) demeure largement méconnu. Certains n’ont pourtant pas hésité à le comparer à Pessoa, Whitman ou Rimbaud. Sa trajectoire a été fulgurante comme celle d’Attila Joszef, Antonia Pozzi ou René Guy Cadou puisque – comme eux – il meurt très jeune (à l’âge de 26 ans). Mais dès ses 18 ans il s’était fait connaître et apprécier par les Japonais grâce à des poèmes qu’il dispersait au sein de diverses revues et réunies plus tard sous le titre Une poignée de sable.

Takuboku – qui fut instituteur puis collaborateur de différents journaux – écrivait des tankas, ces poèmes de 31 syllabes (5-7-5 puis 7-7) disposés sur cinq vers, dont il révolutionna le genre en les formulant sur simplement trois vers et « en s’amusant à en faire le triste jouet de ses humeurs aigries ou capricieuses », note Yves-Marie Allioux dans la postface de ce livre, mais surtout « en conduisant cette forme classique à coller au plus près des malheurs et bonheurs de notre vie moderne quotidienne ».

Nous sommes, en effet, à la fin de l’ère Meiji, période de blocages et de désillusions dont témoignent les tankas de Tokuboku. « Avant le jour/dans ce train attrapé de justesse pour un départ en début d’automne/comme le pain était dur ! ». Le poète évoque ses problèmes d’argent, ses problèmes familiaux ou conjugaux, ses ennuis de santé : « Venu dans ce parc un jour de beau temps/ en marchant/j’ai pris conscience du déclin tout récent de mes forces ». Il dit ses regrets, sa nostalgie de l’enfance et évoque souvent avec émotion son lieu de naissance. « Comme une bête malade/mon cœur/dès qu’il entend parler du pays s’apaise ».

Dans un essai intitulé « Poésie à croquer », Takuboku avait lui-même développé les principes de son art poétique : « La poésie ne doit pas être une soi-disant poésie. Elle doit être une relation rigoureuse des variations de la vie émotionnelle de l’être humain (…), un journal tenu en toute honnêteté. Par conséquent, elle doit être nécessairement fragmentaire ». On le vérifie dans ce livre de tankas qui sont comme autant de pièces éclatées d’une existence, de saisies d’instants éphémères ou transitoires, avec des jeux de correspondances ou d’oppositions. Et beaucoup d’interrogations adressées à lui-même, à des amis perdus de vue ou à cette jeune fille qu’il a aimée. « Dans les faubourgs de la capitale d’Ishikari/il y a ta maison/les fleurs de pommiers y sont-elles déjà tombées ? » On reconnaît, dans ses nombreux textes, cette sensibilité particulière au passage des saisons qui est la marque des grands maîtres du haïku, auxquels Takuboku fait implicitement référence, à commencer par Buson.

Une poignée de sable, Ishikawa Takuboku, éditions Philippe Picquier, 200 pages, 20 euros.

Richard Rognet et la nature consolatrice


« Une vie embrouillée », « pleine d’amertume ». Le poète Richard Rognet (né en 1942) ne se réclame pas impunément de Robert Walser ou de Fernando Pessoa. Il y a, chez lui, une forme aiguë de désenchantement faite « d’encombrantes tristesses » ou de « regrets qui s’infiltrent ». A coup sûr la nostalgie d’un amour envolé et tous ces « désirs inassouvis » qui plombent les heures (« ce qui manque à ma vie, je l’oublie en marchant », confie-t-il)

Mais la nature est là, celle des campagnes et des montagnes vosgiennes où vit l’auteur.

Une nature omniprésente dans ses textes dont il s’approche avec empathie, à la manière d’un Francis Jammes (dont il se réclame aussi). Richard Rognet, au fond, nous ramène au romantisme mais il le fait sans affèterie, sans pause narcissique.

Il y a, au fil des pages, les jours où le regard est comme lavé par la beauté des arbres, des fleurs ou des nuages. « Je parlerai du mot pluie, du mot silence/sous la pluie, je parlerai du jardin/sous la pluie, de la facilité des fleurs/à accepter les confidences du matin ».

Il y a aussi les jours où l’homme en a « gros sur le cœur » et s’en va « étreindre un arbre ». Comme le dit justement, dans la préface, Béatrice Marchal, « l’être se dilate à des proportions cosmiques » quand Richard Rognet écrit : « Le moindre détail découvert porte/en lui les remous du monde, ce qui/nous occupe un instant prend la forme/de l’éternité, notre respiration est celle des étoiles ».

Béatrice Marchal note aussi que « l’ampleur lyrique est renforcée par la façon particulière dont Richard Rognet pratique l’enjambement en opérant la coupure entre deux mots inséparables pour le sens, laissant souvent la fin du vers en suspens sur un mot outil ».

C’est ce qui surprend et souvent désarçonne dans ce livre où les mots relèvent le plus souvent de la prose poétique. Mais ces mots sont, en général, rigoureusement agencés au sein de sonnets où de vers bâtis sur le modèle des alexandrins, y compris dans le superbe dernier chapitre de ce livre quand le poète évoque, avec ferveur, la disparition de sa mère. « Elle était là quand on rentrait, la mère/elle était là, assise, aux beaux jours dans/la véranda, en hiver, dans sa cuisine où elle/ne lisait plus que les poèmes qu’elle aimait ».

Elégies pour le temps de vivre suivi de Dans les méandres des saisons, Richard Rognet, Poésie Gallimard (catégorie 4), 245 pages.


Jacques Josse et Bohumil Hrabal

Jacques Josse aime les destins singuliers. Ceux d’hommes ordinaires, de gens « de peu », qu’il a évoqués dans de nombreux livres (Café Rousseau, La Digitale 2000, Cloués au port, Quidam éditeur 2010…) dont beaucoup avaient pour cadre son Goëlo natal. Les destins, aussi, d’amis poète (Alain Jégou) et même de sportifs hors-normes, à commencer par le cycliste italien Marco Pantani auquel il a consacré un livre remarqué (Marco Pantani a débranché la prise, éditions La Contre-Allée 2010). Jacques Josse aime aussi les troquets et les caboulots, ceux où l’on disserte autour d’une bonne bière fraîche entre amis (Les buveurs de bière, La Digitale, 2003).

Réunissant à la fois son attrait pour la littérature, pour les destins singuliers et, enfin, pour la bière, l’écrivain et poète rennais nous propose aujourd’hui un petit livre sur Bohumil Hrabal, l’écrivain tchèque (1914-1997) qui occupe une place de choix dans son panthéon littéraire. Avec Hrabal, souligne en effet Jacques Josse, « tout part de la palabre, ces propos que l’on entend en priorité au bistrot et qui dépassent la réalité pour entrer dans l’exagération passionnée » (1)

Nous voici donc à Prague « au 17 de la rue Husova », au café Le tigre d’or où Hrabal avait ses habitudes, « pour y passer l’après-midi et retrouver sa place au centre, sous les grands trophées de chasse (…) C’est là qu’il recevait, buvait, mangeait et palabrait. C’est là aussi qu’il prenait plaisir à tous ceux qui venaient s’asseoir près de lui ».

Dans un luxe de détails, digne de certains récits d’investigation, Jacques Josse (qui s’est rendu lui-même sur les pas de Hrabal à Prague) évoque la vie quotidienne de l’auteur à Prague, mentionnant au passage les figures de ceux qui lui tenaient habituellement compagnie : un peintre, un poète violoncelliste, un docteur en philosophie, un joueur de viole, mais aussi un ancien ouvrier du métro de Prague, sans oublier « un ex-garde du corps en arrêt maladie prolongé pour cause de torse, poitrine et ventre entrelardés de plus de cent coups de couteau » et qui « veillait sur sa tranquillité ».

Jacques Josse nous dit entre les lignes son admiration sans faille pour l’auteur de Une trop bruyante solitude édité dans la clandestinité en 1976. Ce livre, rappelle-t-il, « retrace l’arrivée au cimetière des mots d’un lent cortège d’ouvrages à l’agonie, de collections en lambeaux, de bibliothèques entières lancées à la fourche dans la gueule mécanique d’une presse chargée de broyer des tonnes de papier ». Roman fulgurant dénonçant l’emprise sur les consciences dans ces années de plomb précédant la Révolution de velours.

« L’ultime parade » de Bohumil Hrabal, c’est son suicide, le 3 février 1997, quand il saute du 5e étage de l’hôpital de Bulovka et meurt dans la neige. A l’annonce officielle de sa mort par Vaklav Havel lui-même, « les tireuses de bière tournèrent à plein régime et les pintes de bière valsèrent de table en table en se vidant à une vitesse effrénée », raconte Jacques Josse. « Veillée funèbre placée sous le signe du houblon », tandis que, sous d’autres cieux, des pétitions commençaient à circuler, à l’initiative de différents écrivains, pour qu’on décerne à Bohumil Hrabal, à titre posthume, le prix Nobel de littérature. Une pétition – soyons-en sûr - qu’aurait volontiers signé Jacques Josse.


(1) Entretien avec Pascal Rougé, dans Jacques Josse, écrivain, poète et éditeur (Editions Le Temps Qui Passe, 2013

L’ultime parade de Bohumil Hrabal, Jacques Josse, Editions La Contre Allée, 55 pages, 6 euros.


Gilles Cervera : L’enfant du monde

Que peut l’écriture face au malheur ? Elle peut beaucoup, nous dit le Rennais Gilles Cervera. « Celui qui écrit doit être le plus fort car c’est l’écriture qui extrait de la mort, qui sort, y compris de force, du silence ».

Le malheur dont il est question dans son livre est celui qui touche un enfant. « Il ne fait rien, ne dit rien. Il ne bouge que par ressauts ou risques de convulsion ». On l’apprend vite, quelques instants seulement après la naissance. Les parents viennent au chevet de l’enfant. « Il est tubé, monitoré. Comme tous les grands malades. Sauf qu’il n’y aura pas de guérison. Il vit, c’est déjà ça ».

Gilles Cervera raconte la rage du père, l’effroi de la mère (« l’enfant est contre elle dans la nuit noire qui s’étend »). Leur premier enfant. Tout s’écroule. « Ceux qui savent l’histoire de l’enfant sont soit tétanisés, soit ils ont des solutions. Ils disent qu’ils le tueraient. Ils disent qu’ils l’abandonneraient. Ils disent qu’il vaudrait mieux qu’il soit mort. Ils disent qu’on ne peut pas se faire à cet enfant tel qu’il est ». Mais Gilles Cervera répond : « Si, justement. Ils se trompent. L’enfant est un enfant du monde ».

Enfant du monde ? L’auteur le dit sans pathos, sans leçon morale à délivrer. « L’enfant n’agit pas sur le monde. Il le domine. Il domine tous les vivants qui savent de sa naissance à aujourd’hui son alitement ».

On sort ébranlé de ce récit fiévreux. Comme écrit dans l’urgence. Gilles Cervera aurait pu faire de la vie de cet enfant un récit méticuleux et « clinique ». Il a choisi la simple force des mots (ceux de la « matière poétique » chère à l’éditeur Yves Landrein) pour nommer la souffrance, l’hébétude, l’éloignement, la vie sans la vie. Tant de récits complaisants sur des minuscules états d’âme (qui encombrent parfois la vitrine des libraires) paraissent tellement dérisoires au regard de ce récit puissant. Cervera laboure profond, va au cœur de nos propres angoisses, de nos propres raisons de vivre ou de ne pas vivre. Son écriture fragmentaire, séquentielle, tourne en boucle autour de cette annonce qui foudroie, fait des allers retours entre l’enfant d’aujourd’hui (presque quarante ans) et celui d’hier sur lequel se penchent des sourires « avant l’immensité profonde du chagrin ».

Le récit ne manque pas d’évoquer le parcours de combattant des parents pour des prises en charge ou des placements en institution. Il évoque la froideur du milieu. Mais l’auteur avoue aussi ses propres manquements quand tout cela est arrivé, et surtout après. Alors, l’enfant, « il faut qu’il soit soutenu par l’écriture. Puisque parler est impossible ».

L’enfant du monde, Gilles Cervera, éditions Vagamundo, 136 pages, 13 euros.



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