Les Lectures de Pierre Tanguy...




Notes de lecture 2016


Quimper, Novembre 2016

De l’âme par François Cheng

L’âme. Vous avez dit « l’âme » ? Parlez-moi du corps. Ou, à la rigueur, de l’esprit. Mais de l’âme, quelle idée ? François Cheng en fait pourtant le sujet d’un livre, dans le prolongement de ses méditations sur la beauté et sur la mort(1). L’écrivain et poète français d’origine chinoise livre, ici, sa réflexion sous la forme de sept lettres à une amie qui l’interroge sur la nature de l’âme.

François Cheng admet qu’il affronte des « vents contraires » en abordant un tel sujet. Il commence par nous parler de la France, « ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien ». De cette France, il ajoute qu’elle « tente d’oblitérer, au nom de l’esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l’âme – considérée comme inférieure ou obscurantiste – afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît ». Voilà qui est clair…

S’appuyant sur les grande traditions religieuses, mais aussi sur les textes des plus grands écrivains (à commencer par les poètes), François Cheng entreprend donc de réhabiliter l’âme. Pas pour le plaisir d’être à contre-courant mais pour « apprendre à y déceler le témoignage de notre vraie liberté ».

Mais, d’abord, qu’est-ce que l’âme ? Et en quoi se distingue-t-elle de l’esprit ? L’âme, nous dit François Cheng, est « le terreau des désirs, des émotions et de la mémoire (…) Indivisible, irréductible, irremplaçable, absorbant les dons du corps et de l’esprit, donc pleinement incarnée, elle est la marque de l’unicité de chacun d’entre nous et, par là, de la vraie dignité de chacun de nous ». L’esprit, explique-t-il, relève du « seul raisonnement » et « déploie pleinement son pouvoir d’agir dans toute l’organisation sociale, que celle-ci soit politique, économique, juridique ou éducative ».

Mieux, poursuit-il, l’âme survit à la déchéance du corps ou à la déficience de l’esprit parce qu’elle est « reliée au courant de vie en devenir ». Ce que François Cheng, arc-bouté à la tradition taoïste, appelle « la Voie », autrement dit « le souffle originel qui est le principe de vie même ». Et de rappeler, au passage, la phrase du Christ : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie ».

Une telle approche lui permet, enfin, « d’affirmer une perspective de l’âme située au-delà de la mort corporelle ». La jonction se fait alors, facilement, avec le devenir de l’âme tel que le conçoit la tradition judéo-chrétienne.

Une forme « d’œcuménisme » tranquille imprègne donc cet ouvrage qui ose parle de « transcendance » et même de « communion des saints » (celle des âmes après la mort corporelle). Un ouvrage où apparaissent, au fil des pages, des figures de poètes (Rilke, Claudel, Rimbaud…), de penseurs ou de philosophes avec qui l’auteur se sent en étroite communion, à commencer par Simone Weil, philosophe de « l’enracinement » de l’âme,dont il développe la pensée avec pertinence.

François Cheng, De l’âme, Albin Michel, 156 pages, 14 euros.

(1) Cinq méditations sur la beauté, Cinq méditations sur la mort, Albin Michel, 2006 et 2013


Jean-Louis Coatrieux : deux vies en une

Il y a deux Jean-Louis Coatrieux : le chercheur et l’écrivain (1). Le scientifique appelé à enseigner et à parcourir le monde, l’écrivain à la fois enraciné et ouvert. Ces frères jumeaux (il faudrait plutôt dire siamois) deviennent, par la magie d’un roman autobiographique, Paul et René. Paul, l’homme de science. René, le passionné de littérature et d’écriture. Les deux hommes ont cohabité toute leur vie. Avec parfois des accrocs et des turbulences, des silences et des incompréhensions. Qui des deux, en effet, prendra le pas sur l’autre ?

Jean-Louis Coatrieux témoigne de ce tiraillement et son livre a un premier mérite : celui de l’originalité dans l’approche d’un sujet qui touche à l’intime et interroge sur nos vocations profondes. « Nous étions, Paul et moi, de vrais jumeaux et nous avions en quelque sorte une identité plus grande », note l’écrivain René. Et quand il regarde son alter ego Paul, il peut affirmer : « Je l’enviais pour ses certitudes. Mes tentatives de récit paraissaient bien pâles à son regard ». Car Paul « soutenait que la science serait la meilleure lectrice du monde des vivants et du monde tout court, qu’il fallait interroger la physique quantique, l’indétermination des états de matière et leurs interactions paradoxales ». René, lui, pensait que la littérature valait bien la science dans la lecture du monde.

Dans ce parcours en « gémellité » que nous propose le rennais Jean-Louis Coatrieux, il y a l’arrière-plan familial et historique qui donne le vrai tempo au récit. Enfance en région parisienne, retours réguliers au berceau de la famille en Centre-Bretagne (du côté de Locuon et de Saint-Nicolas du Pélem), études universitaires à Rennes dans l’effervescence des années pré et post-soixante-huitardes, sympathies politiques à gauche et empathie pour la révolution socialiste chilienne… Mais jamais le scientifique qui perce sous l’écrivain (et réciproquement) ne se satisfait de réponses toutes faites, qu’elles soient politiques ou littéraires, fustigeant aussi bien les oukases maoïstes que ceux de la revue TXT et ses « diatribes verbales s’autorisant la dévastation la plus radicale ».

à 20 ans, Jean-Louis Coatrieux pense déjà « la Bretagne au monde » (sous-titre de la revue « Hopala » dont il est membre du comité de rédaction). Il écoute aussi bien Le Quintrec que Keineg, Blanchot que Robin, Neruda que Perros… Mais l’écrivain tarde à exister alors que le chercheur (que l’on retrouve au Venezuela ou en Colombie) a, depuis longtemps, fait son chemin. Une forme d’impuissance, chez René, à trouver « un matériau, un style, du relief, du vif ». Le matériau littéraire est là, encore faut-il pouvoir « capter ce flux en urgence ». Mais « l’irruption, car c’en est une, s’est produite sans aucun signe prémonitoire ». Tout deviendra alors plus limpide et la rencontre avec un éditeur à l’écoute (Yves Landrein) contribuera à réconcilier Paul avec René. Et réciproquement.

Jean-Louis Coatrieux, Qui de nous deux sera l’autre ? La Part Commune, 222 pages, 16 euros.

(1) Jean-Louis Coatrieux a publié six livres aux éditions La Part Commune dont un, précisément, sur la recherche (Une vie à chercher). Deux de ces six livres sont consacrés à des auteurs qui lui sont chers : à les entendre parler (Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen) et In absentia (Lorca, Neruda, Hikmet)


Haïkus de la mer à quatre mains


Elle vit aujourd’hui à Penmarc’h. Lui, depuis longtemps, à Brest-même. Elle est artiste-peintre et voyageuse. Lui est poète et traducteur. Tous les deux ont de l’eau salée dans leurs veines, car on ne vit pas impunément devant la grande bleue surtout quand elle souffle les grandes orgues par temps de tempête (comme c’est le cas dans le Finistère). Elle, c’est Marion Zylberman. Lui, c’est Alain Kervern. Ils publient aujourd’hui Les haïkus de la mer.

Les dessins et les peintures de Marion Zylberman ne nous montrent pas des criques isolées où viennent mourir gentiment des vagues, ni des étendues de mer d’huile quand souffle un vent de terre. Non, ils nous montrent une mer houleuse où viennent s’abattre de puissantes averses. Le noir domine. Le bleu nuit aussi. Sur la côte bigoudène, la mer a de ces fureurs (roulant les galets avec fracas) que l’artiste, d’un coup de griffe sur la toile, nous restitue avec force et talent.

Alain Kervern, lui, mêle ses haïkus à ces tableaux de mer démontée et de ciel bas, tels qu’il les connaît aussi en pays léonard. L’écrivain n’est pas dépaysé par les tableaux de l’artiste. Ils ont, tous les deux, le même horizon tourmenté. « Tailladée/de rafales d’acier/la haute mer ».

Le poète part aussi au large. Le temps d’une marée. « Cap sur le large/abandonnant le monde/à ses métamorphoses ». Si la houle creuse l’angoisse, elle peut aussi conduire vers des mondes insoupçonnés. « Cap à l’ouest/là où l’horizon/aspire le grand large ». Les trouées de lumière dans la nuit deviennent même de vraies épiphanies. « Venus des horizons noircis/voici l’extase blanche/de la lumière ». Il y a aussi ce « ressac d’étoiles/à l’écoute/de la nuit » et «Sur l’horizon/la voie sans retour/du coucher du soleil ».

Dans ce macrocosme (celui de l’immensité marine et des cieux étoilés au-dessus de la tête des hommes), le poète approche aussi bien les détails infimes de la vie marine que le microcosme de l’activité humaine. Il le dit dans un raccourci saisissant : « Mille mouettes/dix mille vagues/et le bruit du moteur ».

Haïkus de la mer, textes de Alain Kervern et dessins de Marion Zylberman, préface de Anne-Marie Kervern-Quéfféléant, Géorama, 96 pages, 18 euros.


John Burroughs : L’Évangile de la nature

L’Évangile de la nature aurait pu être le titre d’un livre du regretté Jean Bastaire, cet écrivain qui s’était mis à l’école de François d’Assise dans sa défense et illustration de la nature. Ce n’est pas le cas. Son auteur est l’Américain John Burroughs (à ne pas confondre avec William Burroughs, un des représentants de la Beat Generation). Il a 75 ans quand, en 1912, il publie dans une revue de Boston, un très long texte sous le titre « The Gospel of Nature ». Ce texte est aujourd’hui, opportunément, réédité en France.

Y-a-t-il un Évangile de la Nature ? Burroughs se pose la question à la suite de la proposition qui lui avait été faite, par un pasteur, de « venir en parler à ses ouailles ». On découvre que l’auteur américain a une bonne culture biblique et qu’il ne manque pas de faire référence à ces versets bien connus sur les oiseaux du ciel « qui ne sèment ni ne moissonnent » ou encore à ces lis des champs aux « atours plus royaux que Salomon dans toute sa gloire ».

Mais Burroughs ne s’arrête pas là bien sûr. à la suite de l’Américain Ralf Emerson et du poète anglais William Woodworth, dont il a lu assidûment les livres, il estime lui aussi que « la nature possède clairement une valeur religieuse », ajoutant que l’amour de la nature « ne peut pas naître chez un homme ou une femme uniquement préoccupé par des considérations égoïstes, terre-à-terre ou matérielles ». Pour autant y-a-t-il, à proprement parler, un Évangile de la Nature ? « La Nature enseigne plus qu’elle ne prêche », estime John Burroughs. Aussi ne se précipite-t-il pas dans les bois ou les champs comme le ferait un naturaliste armé de jumelles ou de sondes. Il y va, lui, par amour et par plaisir. « Je vais m’y baigner comme dans une mer ; j’y vais pour donner à mes yeux, mes oreilles et tous mes sens un terrain libre et dégagé ». Aucune leçon morale ne se dégage de cette plongée.

Le seul Évangile que l’auteur puisse formuler, au contact de la nature, est celui « de la joie, de la reconnaissance, de l’attention aux choses simples qui nous entourent ». Avec, en retour, « l’humilité » et la « sobriété » que peut susciter un tel contact. Mais Burroughs insiste: la Nature n’est pas « Bienveillante ». Elle « ne sait rien des vertus dont l’Évangile et les Béatitudes du Christ font si grand cas (…) Mettez-vous sur sa route et elle vous écrase ».

Ce texte de Burroughs mérite d’être relu à l’aulne des désordres écologiques actuels (et à venir) qui menacent la planète. L’auteur insiste fortement sur la précarité de notre destinée et sur celle de la planète terre elle-même. Un vrai visionnaire.

John Burroughs, L’Évangile de la nature, traduction de Thierry Gillyboeuf, éditions La Part Commune (collection La Petite Part), 62 pages, 6,5 euros.


Jean-Yves Quellec : Une descente au berceau


Les obsèques du moine et écrivain breton Jean-Yves Quellec ont eu lieu le 17 novembre dernier au monastère Saint-André de Clerlande en Belgique. Une cérémonie a ensuite été organisée, le 23 novembre, dans sa commune natale du Conquet (Nord-Finistère). En hommage à cet auteur fécond, re-voici ma note de lecture sur un de ses plus beaux livres, publié en 2011.

Il est des livres que l’on aborde le cœur battant parce que leur charge poétique et l’univers qu’ils nous laissent entrevoir enrichissent notre vision de l’existence. Ils nous rassurent, au fond, sur la capacité de certains livres à nous aider à vivre. Ou, pour reprendre les mots de Philippe Jaccottet, parlant de la poésie qu’il aime, ils « ouvrent ou entrouvrent la porte de l’autre monde présent dans celui-ci ».

C’est le cas, notamment, des oeuvres de Gilles Baudry (éditions Rougerie) ou des Étincelles de François Cassingena-Trévedy (éditions Ad Solem). Deux auteurs-moines ou moines-auteurs, comme l’on voudra. Rejoints dans cette confrérie de veilleurs chrétiens par Jean-Yves Quellec, prieur de l’abbaye de Clerlande en Belgique, mais né natif du Nord-Finistère  Le pen ar bed des Bretons, je connais, j’y suis né »). Déjà auteur d’un livre remarqué sur son expérience de solitude et de retraite dans la petite île de Quéménès, non loin d’Ouessant (Passe de la chimère, grand prix 2007 des îles du Ponant), il publie aujourd’hui un nouveau livre de fragments sous ce titre énigmatique – Une descente au berceau – qui fait penser à un tableau de genre.

Arrivé à l’âge où l’on parle de partir en retraite, Jean-Yves Quellec continue d’habiter le monde avec appétit et à jeter sur lui un regard malicieux et distancié, y compris quand il évoque sa propre communauté monastique ou l’Église catholique elle-même. « Le temps qui reste ne sera pas fatalement une glissade vers la tombe, confesse-t-il, mais une humble et magnifique descente au berceau ». à condition que « tu désencombres ton cœur ».

Se désencombrer, c’est d’abord, pour lui, se mettre à l’écoute de la nature. « Il neigeote », écrit-il. « En poursuivant ma route, peut-être apercevrai-je un inconnu débouchant de l’invisible ». Sa sensibilité particulière au chant des oiseaux lui fait, ailleurs, entrevoir « quelques notes d’espérance dans l’obscurité ». Le voici, une autre fois, extirpant un papillon de la toile d’araignée dont il était prisonnier. « Les ailes tremblantes, il agonise sur ma main ».

« Le miracle d’exister, confie-t-il, me tient en haleine ». Et il dit, au passage, aimer cette exhortation du Talmud : « Si tu veux connaître l’invisible, scrute très exactement le visible ». Jean-Yves Quellec revendique donc « le choix du grand angle pour accueillir en soi le flux de la nature, la cohorte des visages ».

Cette vision de la vie et de l’homme, chevillée à la foi qui l’anime, l’écarte de « la ceinture des dogmes » et de toutes « ces âmes pieuses » que rebute « la netteté du monde » et qui prient « les yeux mi-clos ». Quand il le faut, le prieur de Clerlande n’hésite pas à hausser le ton. « Il faudrait à l’Église catholique un nouveau Siècle des Lumières, une puissance levée d’esprits libres qui, de toutes les couches de la société, fassent honneur à l’Évangile sans crier gare ».

Plus proche de Teilhard de Chardin ou de Maurice Zundel que du Thomas d’Aquin qu’on lui enseignait au séminaire de Quimper, Jean-Yves Quellec a des accointances certaines avec Jean-Pierre Jossua et surtout un autre Breton, Jean Sulivan. Dans cet art d’appuyer là où ça fait mal et d’appeler à une forme d’insurrection personnelle. Mais en restant fidèle à l’écoute, à l’intériorité et à la voix de son cœur : « Modulation de la pluie. Un merle entonne la première antenne des Matines ». Avec cet aveu : « Je ne vois pas comment je pourrais être croyant à l’avenir si j’omettais de penser à l’air libre ».

Jean-Yves Quellec, Une descente au berceau, préface de Gabriel Ringlet, publications de Saint-André – Cahiers de Clerlande n°12 (allée de Clerlande, 1, B.1340 Ottignies), 2011, 161 pages, 14,80 euros.

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Quimper, Octobre 2016

Les Nuits de Gérard Bocholier

                    
Gérard Bocholier nous avait dit, dans un précédent livre, que le poème était avant tout, à ses yeux, un « exercice spirituel » (Ad Solem, 2014). Autrement dit que le poète devait, d’une certaine manière, s’effacer devant quelque chose – ou quelqu’un – de plus grand que lui, qu’il devait faire « étinceler l’encre de l’invisible » et que ses mots devaient faire voir ce que nos yeux ne voient plus. A fortiori quand la nuit tombe (et nous plombe) comme il le montre dans son nouveau livre à travers « le vécu » des disciples d’Emmaüs et de Saul.

Nuit d’Emmaüs, d’abord, quand après la mort du Christ, ses disciples errent perclus de chagrin  Agneaux perdus/Nous avancions ») et envahis par le doute : « Où est la source/Que nous rêvions/Pauvres fous/De retenir/De nos mains frêles ». Mais le Consolateur ne tarde pas à révéler sa présence  C’est un murmure/Bientôt qui gagne ») et à forger des cœurs nouveaux Joyeux départs/Pour la moisson ») prêts à rendre témoignage : « Nus et hardis/Nous avançons/Les mains levées ». Le monde entier, au diapason, exulte : « Le ciel afflue/Au fond des puits » et « Mille collines/S’aplanissent ».

La nuit de Saul est celle du futur Paul, persécuteur des premiers disciples du Christ dont Étienne  Je n’ai pas retenu la main/ Ni le caillou ») avant d’être « ébloui » sur le chemin de Damas au point de perdre la vue et de connaître aussi sa nuit  Sur cette paille de ténèbres ») mais d’en sortir transfiguré. Car une voix appelle « qui traverse le rocher/désarçonne les pins ».

Qu’on ne se trompe pas. Le poète ne fait pas, ici, de l’exégèse biblique. Il nous parle bien d’aujourd’hui. Qu’il s’agisse de Saul ou d’Emmaüs, Gérard Bocholier actualise le récit évangélique par ses poèmes. Il témoigne à sa manière d’une conversion possible des cœurs, du profond retournement apporté par la Résurrection. Le poète interpelle au fond son Créateur en se mettant dans la peau de Paul et des disciples d’Emmaüs. « Dis où tu veux que j’aille/Mène-moi comme l’enfant/Qui a laissé la feuille de sa main/Dans une grande main rugueuse ». Comme saisi de doutes, il peut même confier : « J’ai besoin de la nuit/Pour m’ouvrir à l’averse/Des plus infimes grâces ».

Depuis Jean Grosjean, peu de poètes qualifiés de chrétiens n’avaient sans doute à ce point – et de façon si explicite – convoqué l’Évangile pour témoigner en poèmes de la Parole. Et faire ainsi de l’écriture poétique un véritable « exercice spirituel ».

Nuits, Gérard Bocholier, Ad Solem, 79 pages, 19 euros.


La terre ronde de François de Cornière

La terre ronde réédité. Savourons notre bonheur. Voici l’histoire d’une maison et d’une famille, quelque part dans la montagne ardéchoise. Un récit dans lequel le poète François de Cornière nous raconte comment, un jour, il a épousé ce terroir. La maison ? C’est une forme « d’héritage » du côté de sa femme, dont les ancêtres ont vécu sur cette terre ingrate. Des patates, des châtaignes, un peu de vigne, quelques chèvres… C’était la vie d’avant.

François de Cornière y arrive au début des années 1970. « Deux fenêtres à l’étage. Deux portes de plain-pied sous la tonnelle. Le ciel. La montagne. Du bleu. Du vert. Et le grand silence que soulèvent les sauterelles sous les pieds. Des hectares de silence ». On se dit – le lisant – que Giono et Ramuz (cité en exergue du livre) ne sont pas loin. Et on le pense encore plus quand l’auteur entreprend, comme l’ont si souvent fait les deux grands écrivains, de rembobiner le fil de l’Histoire. « Ceux qui pourraient parler, ils sont là. Au fond d’un tiroir de la table, ou dans une boîte en fer blanc sur le haut de l’armoire. Ils posent pour la photo ». Voici Gaston et Gabriel, la petite Hélène empoisonnée par les grains de raisin sulfatés qu’elle a picorés, Hermine qui, par un soir d’hiver, s’est enfuie de ce monde clos. Le temps passe. Et puis, un jour, « la maison est oubliée, abandonnée contre un rocher. Le vent qui enlève une tuile, puis deux, puis trois ».

C’est cette maison-là qui va renaître. Avec son évier en pierre, son grenier « à droite, en haut du méchant escalier », sa chambre qui laisse passer le ciel à travers les tuiles. Vite nettoyer, éloigner les souris, les serpents, les araignées. Débroussailler tout autour. Beaucoup débroussailler. Mais il y a toujours « le bruit que font les vers de bois » et « quand on ouvre, c’est l’odeur qu’on retrouve en premier ». Cette maison deviendra la maison d’été, villégiature sobre, lieu de prédilection. L’été, mais aussi un Noël, celui de 1971. Quatre jours sous la neige. « Il n’y a plus de chemin, il n’y a plus de pré, il n’y a plus de distances ». Il faudra tracer un SOS dans la neige.

On pourrait dire – lisant ce récit – que c’était le temps du retour à la nature. Il y a sans doute un peu de cela. C’était dans l’air du temps. Mais il y a bien plus. François de Cornière ne fera pas un passage éphémère dans ce terroir. Il y viendra avec ses enfants. Plus foncièrement, il nous ramène à l’élémentaire. Franciscain à sa manière, il réhabilite l’eau et la terre. Il chante le vent et le soleil. Les nuits étoilées. Et surtout il garde mémoire. Du passé, il ne fait pas table rase. Il s’inscrit dans une lignée, celle de sa femme et de sa parentèle. Il honore les disparus. Il les ressuscite et, avec eux, ce petit bout de terre ardéchoise.

La terre ronde, François de Cornière, Atelier du gué/Le Brouillon de culture, 116 pages, 13 euros.


François de Cornière : Nageur du petit matin

Il n’est jamais trop tard pour parler d’un livre qui vous a touché. C’est le cas de Nageur du petit matin. Car le nageur, dont il est question, a fait bien des brasses depuis juin 2015 (date de parution de son livre), fendu le frais et le froid de ces eaux de l’Atlantique où il plonge chaque matin de l’année. Une vieille habitude sans doute renforcée par un drame intime : celui de la mort d’une femme aimée. Oui, retrouver, en nageant, les gestes qu’ils faisaient parfois de concert. S’immerger et reprendre son souffle.

Pour dire son chagrin et son désarroi, François de Cornière parle en poète mais ne s’embarrasse pas de formules ou d’images poétiques. Pas plus qu’il ne cache ce cancer que l’on ne saurait voir. Son récit poétique est écrit dans une forme d’urgence ou plutôt par nécessité comme tous les livres venus du cœur et qui parlent vrai.

Il y a l’avant de la maladie évoqué comme autant de flash-back. « On avait pris le bateau/pour un tour de la baie/on était tous les deux/le temps était parfait ».

Il y a la maladie, invasive, destructrice. « Ton dos/calé par un traversin/tes pauvres jambes/et ces chiffres rouges/ces écrans verts ».
Il y a la mort : « Le téléphone avait sonné/en pleine nuit/pas besoin de parler ».
Et il y a l’après : « J’ai nagé avec toi dans la mer/avec toi dans le ciel/avec toi partout/au cœur de ce grand vide/où maintenant j’habite ».

Ce livre aurait pu jamais ne voir le jour. « Je croyais ne pouvoir jamais écrire sur ta mort/ – question de pudeur ou de dignité ». François de Cornière a osé. Et nous a rejoints, nous tous les endeuillés de quelqu’un ou de quelque chose. Nous tous les inconsolables.

Nous avons aussi rejoint son auteur dans ses moments de souffrance, de doute mais aussi de bonheur. Le nageur du petit matin ne peut pas sombrer. Nous sommes, d’une certaine manière, à ses côtés. Sa femme, aussi, est toujours là. Vivante autrement. Il lui donne d’ailleurs de ses nouvelles. « Te dire que j’ai vendu/ notre maison de ville/et que maintenant j’habite/ici toute l’année (…) que je nage tous les jours/que je ne vais pas trop loin/que je m’occupe du jardin/que l’ai taillé le laurier/un peu plus bas qu’avant/que tes sculptures sont là/qu’elles me tiennent compagnie ». Que dire de plus ?


Nageur du petit matin, François de Cornière, Le Castor Astral, 163 pages, 13 euros.


Dominique Picard et ses tableaux impressionnistes

Dire un lieu. L’aborder par ses couleurs, ses senteurs. Dire un lieu sans le nommer mais en faire un tableau. Dominique Picard a posé son chevalet dans un lieu familier, quelque part au bord du golfe du Morbihan où elle réside. Car son écriture est d’abord picturale, sa plume court comme pinceau sur la toile. « Cet enchevêtrement de verts, cette masse de teintes chaudes au premier plan, me donnent envie de peindre », confie-t-elle. Mais aucun maniérisme, aucune abstraction non plus. Non, une description fouillée et précise des paysages ou des scènes de la vie quotidienne. Avec toujours cette touche impressionniste qui signe les atmosphères du lieu. « Des oiseaux s’envolent, des grillons bruissent. Les bleus se diluent dans une légère buée sur les lignes de l’horizon ».

Dominique Picard nous parle du passage des saisons, de « la marée basse au mois de mai », de l’atelier du peintre, du retour des oies bernaches… Un monde élégant, raffiné, comme épargné par les agressions du monde  Le temps permet de prendre le thé sur la pelouse »). Il y a quelque chose qui fait penser aux tableaux de Watteau (que cite l’auteure) ou aux estampes japonaises (également évoquées dans son livre).

Des couleurs mais aussi des odeurs. « Le chemin sent la compote. Il est bordé de chênes qui l’ombragent. Les pommiers sauvages supportent leurs branches alourdies de fruits odorants ». Ailleurs, il y a ces « senteurs de vase mêlées à celles du foin coupé » ou encore « les odeurs d’herbe coupée, de terre mouillée, de lilas, de varech et de vase selon la saison ».

Dominique Picard respira son terroir par tous les pores de sa peau. Elle le dit dans des séquences en prose poétique à géométrie variable, mais toujours en gardant la distance avec son sujet. Pas d’affect, pas de réflexion philosophique. Pas de « pensée », serait-on même tenté de dire. Simplement (mais n’est-ce pas suffisant ?) la liberté offerte à son lecteur d’entrer dans son univers, comme on le ferait en se penchant sur le chevalet d’un peintre au bord du chemin. « En joignant les index et les pouces, je dessine un cadre qui contient des herbes hautes, des arbustes et des vieux chênes. Ils laissent deviner des murs blancs et des toits ». On le voit, l’écrivain n’est jamais loin du peintre.


Ludré, Dominique Picard, (éditions Le Bel été, 2016, 18, route de l’île Tascon, 56450 Saint-Armel, avec quatre peintures de Claude Briand-Picard, 43 pages, 15 euros.


Hommage à Gustave Roud


Le poète suisse Gustave Roud a disparu il y a quarante ans, le 10 novembre 1976, à l’hôpital de Moudon. Comment parler d’un auteur qui vous est si cher et dont les livres vous sont toujours à portée de main ?

J’ai découvert Gustave Roud au début des années 1980 à la vitrine de la librairie Calligrammes à Quimper, attiré par le titre d’un livre: Essai pour un paradis, suivi de Petit traité de la marche en plaine (éditions L’âge d’homme, poche, 1984). Le libraire/éditeur, Bernard Guillemot (qui éditera plus tard, en 1987, Promenade avec Gustave Roud, entretien avec Mousse Boulanger), appréciait lui-même particulièrement Gustave Roud. J’ai vite partagé son enthousiasme.

J’aime les livres de Gustave Roud pour une raison simple: le poète allie deux perceptions de la vie et du monde dans lesquelles je me retrouve profondément. D’une part le sentiment aigu de la précarité de nos existences, de la mort, de la disparition (à l’image de cette civilisation paysanne qui brille de ses derniers feux dans cette campagne que le poète arpente sans relâche). D’autre part, le sentiment de la beauté du monde et de la présence, autour de nous, de miettes de paradis. Gustave Roud, on le sait, avait repris à son compte la fameuse injonction de Novalis : « Le paradis est dispersé sur toute la terre et nous ne le reconnaissons plus, il faut en réunir les traits épars ».

J’ajouterai que la « parole poétique » de Gustave Roud navigue entre prose et poésie. Elle est toujours lisible, accessible. « La prose est la voisine de la poésie et la promenade du poète. Le poète est perplexe entre prose et poésie ». Ces mots de Mahmud Darwich dans son dernier livre Présente Absence (Actes Sud), s’appliquent bien au poète suisse.

Je ne cesse de m’émerveiller de cette connivence « spirituelle » avec Gustave Roud depuis mon Finistère natal (loin de Carrouge et du Jorat où il vivait). Chez les auteurs bretons, il y a aussi ce sentiment aigu de la précarité, ce regard « familier » sur les disparus, mais aussi cet appétit pour le « dehors », pour la nature dans ses expressions les plus diverses. Je retrouve ce penchant chez de nombreux auteurs de Suisse romande, Gustave Roud en tête. « Merveille de pureté cette matinée où j’avance à travers les prairies multicolores, les ombres fraîches, les feuillages (…) les fleurs se tendent vers moi comme des corps affamés de tendresse » (Essai pour un paradis).

Dans un de mes livres (Que la terre te soit légère, La Part Commune, 2008), j’ai cité en exergue ces lignes tirées de Requiem, livre où Gustave Roud évoque la mort de sa mère et le deuil : « Je pose un pas toujours plus lent dans le sentier des signes qu’un seul frémissement de feuilles effarouche. J’apprivoise les plus furtives présences ». Oui, lisons et relisons Gustave Roud.


Une sélection de textes de Gustave Roud a été publiée dans la collection Poésie/Gallimard, sous le titre Air de la solitude et autres écrits, avec une préface de Philippe Jaccottet.


Septembre 2016

François Cassingena-Trévedy et son Cantique de l’infinistère

Julien Gracq l’avait désignée comme « une province de l’âme ». Il parlait du Finistère. « La mer, le vent, la terre nue, et rien », écrivait-il dans ses Lettrines (José Corti, 1967). C’est d’une autre Finistère dont nous parle le Breton François Cassingena-Trévedy, ou plutôt d’un « infinistère », « selon que les impressions conjuguées du regard et des pas suggèrent de le baptiser ». Ce Finistère-là n’est pas bordé par la mer, mais il possède aussi de larges horizons. Les terres y sont rudes, frustes et austères. Propices à la méditation. Il s’agit du Cézallier, terres hautes d’une Auvergne ignorée des touristes, entre Mont-Dore et Cantal, dont les occupants principaux sont des éleveurs et leurs troupeaux d’estive. De modestes hameaux et villages s’y accrochent. C’est ce pays-là que frère François, moine de l’abbaye bénédictine de Ligugé (Fanch pour ses amis bretons) a pérégriné pendant une semaine au début de l’automne, un territoire avec lequel il avait des affinités (un héritage, notamment, de vacances familiales passées sur place).

Son livre est sans doute un carnet de route. Quittant le hameau de Chaumiane, il écrit : « Le ciel est très bas, le jour encore indécis. Une fine couche de neige, tombée dans la nuit, donne aux tracteurs un air de jouets abandonnés ». Un carnet, mais bien plus que cela. à Dienne, il échange avec sa bonne hôtesse : « Nous tombons d’accord sur la liturgie des saisons, sur l’extrême densité des choses rurales, sur ces riens de la terre et du temps qui pèsent de tout leur pesant d’or, comme le balancier d’une horloge, dans le cœur de l’homme ».

François Cassingena annote. Il est le scribe scrupuleux de son équipée solitaire. Il parle des gens, des lieux, de leur histoire. La petite musique des psaumes l’accompagne mais aussi Ignace d’Antioche, Jean de la Croix, Augustin, François d’Assise, Bachelard, Pascal, Teilhard de Chardin, Péguy, Virgile, Lucrèce, Dante, Elisée Reclus, Saint-John Perse, Rilke, Rimbaud, Anne Perrier… dont des citations truffent son texte.

Notre moine pèlerin n’est pas là pour nous livrer des anecdotes, mais pour (sur ses pas) nous ramener à l’essentiel : la fraîcheur, l’innocence, la sobriété. Sur ces terres qu’il parcourt, aucun artifice. Simplement des « aridités adorables ». Oui, un moine bénédictin aux accents franciscains. « Je chavire dans une oraison qui n’est fait que d’acquiescement sans bornes à ces espaces ». Au mitan de sa pérégrination, il peut même écrire : « Le Cézallier apparaît alors pour ce qu’il est et me livre ce que j’allais y chercher sans peut-être le savoir : une estive élevée à l’état d’éternité… dont l’austérité ne le cède qu’à la douceur, et qui induit insensiblement à la tendresse autant qu’au repentir »

Les terroirs d’Auvergne ont eu leur chantre : le pays d’Ambert avec Alexandre Vialatte, le Livradois avec Henri Pourrat (celui de Gaspard des montagnes). Aujourd’hui, il y les beaux textes de Marie-Hélène Lafon sur le Cantal et la vallée de la Santoire. François Cassingena-Trévedy, « casanier de l’immense » et appuyé sur son « bâton de chantre », peut entrer dans cette prestigieuse lignée. Il suffit d’un livre, ce livre, Cantique de l’infinistère, où l’on vous parle d’une « terre étrangère à toute colonisation intempérante, à toute civilisation emballée, à tout encombrement pandémique ». Au fond, Une vraie « province de l’âme ». Dépouillez-vous du vieil homme (tel un pèlerin qui se délecterait du superflu), marchez, contemplez, cultivez le beau, nous dit frère François, entre les lignes, sur cette vieille terre d’Auvergne.

Cantique de l’infinistère, à travers l’Auvergne, Desclée de Brouwer, 175 pages, 16,90 euros.


Le poète Gilles Baudry publie avec des artistes

Le moine poète de l’abbaye de Landévennec, Gilles Baudry, fréquente de nombreux artistes. En 2015, il avait publié avec l’aquarelliste Jacques Dary un livre intitulé Abbaye de Landévennec, l’âme d’un lieu (éditions Salvator). Un livre auquel j’avais apporté ma contribution. Plusieurs publications récentes attestent ce goût de Gilles Baudry pour des livres où ses poèmes cohabitent avec des œuvres picturales ou photographiques.

En tirage limité, mentionnons d’abord le très beau « livre d’artiste » du plasticien Michel Remaud (peintures non figuratives éclatantes de lumière) sous le titre Nomade. Ce livre, qui comprend des poèmes inédits de Gilles Baudry, a été tiré à cinq exemplaires (26x22) : une grande planche en leporello sous coffret. Prix de vente : 300 euros(1)

Sous le titre Fil de vie, Gilles Baudry rejoint avec ses poèmes les aquarelles de Marie-Gilles dont l’œuvre, « toute de vibration, est profondément empreinte de spiritualité », note le poète, avec « comme chez Manessier, l’invisible en filigrane par les interstices de la surface évidée »(2).

Avec Nathalie Fréour, le dialogue se tisse sur L’abbaye saint-Guénolé de Landévennec. Des poèmes inédits de Gilles Baudry et des poèmes extraits de deux de ses recueils publiés chez Rougerie cohabitent avec les pastels à l’huile de l’artiste. « Jamais haut lieu ne fut plus humble/nef végétale/palmiers/en guise de piliers »(3)

Changement de registre avec Rostellec, requiem sous un ciel de traîne. Hommage d’un photographe (Guy Malbosc) et d’un poète (Gilles Baudry) aux chalutiers langoustiers construits à Rostellec, près de l’Île-longue, et devenus, sous l’action du temps, bois et ferraille. « Vieilles coques,/naguère la mer vous portait/à présent que le temps vous déporte/vous avez pris la forme de l’absence »(4)

Avec le peintre Pierre Denic, le poète avait déjà publié Brocéliande (Liv’éditions, 2011). Les deux hommes ont, cette fois, élaboré de concert un hymne à Molène et à Sein sous le titre à tire d’île. « De mémoire d’île/chacun ici héberge en lui/la fulgurance/ou le chuchotement du monde en ses métamorphoses »(5). Un livre magnifiquement mis en page et introduit par un texte de Guénane, femme/poète du Morbihan.

Tous ces livres (mis à part le « livre d’artiste ») sont en vente à la librairie de l’abbaye bénédictine de Landévennec. On peut aussi trouver quelques uns d’entre eux dans les « bonnes librairies », notamment à Quimper.

(1) Contact : www.michelremaud.com
(2) Les éditions buissonnières, Crozon. www.editions-buissonnieres.fr et www.marie-gilles.book.fr. prix du livre non indiqué
(3) www.editions-crer.fr prix du livre : 13 euros
(4) Éditions Trez rouz. Ouvrage disponible sur le site de la librairie Dialogues.www.librairiedialogues.fr. 14 euros
(5) Graphisme : les éditions buissonnières, Crozon. Prix non indiqué. Livre publié à l’occasion de l’exposition des peintures de Pierre Denic au fort de Combrit/Sainte-Marine au cours de l’été 2016


Christine Guénanten se raconte avec son père

« Je ne sais rien faire. Rien faire que d’écrire des poèmes. Je me réfugie dans le jardin sous le pommier près de Poupette. J’écris en m’appliquant jour et nuit ». Une jeune fille – encore une enfant – parle de sa passion. Christine Guénanten, femme/poète en Bretagne se raconte avec cette innocence et cette fraîcheur qui sont la marque de l’enfance dans une biographie croisée avec son père.

La fille évoque la sensation qu’elle a toujours eue d’être un peu à part. Elle dit comment l’écriture a fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Le père, lui (« Pierrot »), raconte sa vie d’ouvrier des Ponts et Chaussées et, surtout, l’épreuve traumatisante du STO en Allemagne. Mais la mère (« Marcelle ») est loin d’être absente, évoquée par l’une comme par l’autre au fil des pages.

La petite Christine a du mal à l’école (« J’avais toujours peur, toujours honte »). Mais il y a un jour ce déclic : un texte qu’elle écrit sur un animal de basse-cour et qui lui vaut les félicitations de sa maîtresse et même une lecture devant tous les élèves. « Quelle joie d’être ainsi complimentée pour mon écriture ».

Complimentée, elle le sera plus tard par Charles Le Quintrec dont elle fera son poète de référence. « Il correspond régulièrement avec moi » et il lui écrit : « Vous tissez, filez, gouvernez un univers en perpétuelle état de fraîcheur ». Christine Guénanten, en effet, ne rentre pas dans les codes de la poésie engagée et encore moins dans les codes de ceux qui ont choisi les voies de l’obscur et l’hermétisme. Elle n’est pas de ces poètes fustigés par Le Quintrec se retranchant « derrière des exercices qui ne peuvent intéresser que quelques mandarins masochistes ». Lisons plutôt, pour s’en convaincre, Christine Guénanten parlant de la nature : « Je suis en quête d’une fleur/D’une merveille abandonnée/Vos cœurs sont devenus des pierres/Je suis paralysée d’amour/J’ai à rechercher le visage/qui jamais n’oublie les fontaines/Beautés, rivières des sous-bois ».

Le cœur de Christine Guénanten penche du côté de René Guy Cadou, Yves La Prairie, Antony Lhéritier... Elle le dit dans ce livre où elle évoque largement, parfois dans les détails (souvent savoureux), sa vie de jeune fille de milieu modeste à Vannes. « Il ne faut pas attendre le jugement des autres, confie-t-elle, mais se donner jour après jour au silence et à la solitude ». Une solitude (littéraire) dont elle commencera à sortir quand elle sera invitée sur les antennes de Radio Armorique et qu’elle décrochera ses premiers prix (tout en pointant à l’ANPE avant de décrocher un emploi de service dans un lycée professionnel).

Il n’est pas courant qu’une femme poète de Bretagne s’expose ainsi à sa manière dans un livre. Denise Le Dantec l’a fait dans Le rappel des jours (La Part Commune, 2015). Christine Guénanten le fait dans un langage presque enfantin comme si l’adulte (née en 1958) écrivait sous la dictée de la gamine qu’elle fut. Aucune recherche stylistique dans ce livre, simplement la plume qui court sur la page (comme encore empreinte d’encre violette), pour dire à la fois la douleur et le bonheur d’être au monde. Aux côtés d’un père, d’une mère, d’une sœur. Oui, un livre touchant.


Père-fille, sens interdit
, Christine Guénanten, éditions du traict, 141 pages, 12 euros.

à découvrir aussi sur http://creation.guenanten.monsite-orange.fr


Janine Modlinger : Beauté du presque rien

Beauté du presque rien. « Beauté » qu’on imagine volontiers être celle que célèbre François Cheng dans ses méditations(1). « Presque rien », autrement dit ce que l’on ignore et parfois méprise, ce qui est au bord du chemin et que nos yeux ne voient pas, mais dont il importe de révéler la noblesse. N’est-ce pas, d’une certaine manière, la « mission » du poète ? Sous d’autres cieux, à d’autres époques, des poètes chinois ou japonais ont fait de ce « presque rien » de vrais poèmes (pensons aux auteurs de haïkus) et n’ont pas manqué de faire de vrais émules en Occident. « Cette grâce propre à l’État de poésie est de voir dans les plus humbles choses, et les plus familières, une secrète beauté », nous rappelle le poète suisse Georges Haldas dans ses Carnets(2)

Avec Janine Modlinger, le « presque rien » est d’abord là pour révéler « l’invisible ». Derrière le voile des apparences, se cache un mystère que traque le poète. Il y a, dans cette démarche, matière à « éblouissements », pour reprendre le titre d’un de ses précédents livres (Ad Solem…). « Chaque jour, un feu m’illumine, écrit-elle, il a la forme de visage, d’arbres, de ciel, une herbe parfois. Ces lueurs m’ouvrent à l’immense ». Ou encore ceci : « Voici qu’une pluie fine parsème le feuillage. Que nous est-il demandé, sinon de nous rassembler, d’acquiescer, de faire accueil à l’immense ». Et, au passage, cet aveu : « Je n’étais faite que pour cela, veiller, aller dans les pas de la beauté ».

On n’est pas loin du poème « exercice spirituel » tel que le conçoit Gérard Bocholier. Encore moins loin de cette fratrie de veilleurs à l’affût de la Parole et qui peuvent, comme le dit Gilles Baudry dans l’un de ses poèmes, « Passer toute une nuit à guetter le passage/De l’ange ou la naissance d’une étoile ». Pour autant, il n’y a jamais ici, dans ces fragments de prose poétique, d’incantations béates. L’auteure a une conscience vive de la cruauté du monde. « Mais que dire de celui qui, à cette heure même, fait naufrage, celui que nul ne vient consoler, qui perd confiance en la bonté ? »

Janine Modlinger vit à Paris mais nous parle aussi de la mer et de la montagne. Elle le fait à la manière des grands sages, sous formes de pensées, de méditations arc-boutées sur le quotidien ou les beautés de la nature. Le Livre est son rocher. « Il habite nos corps et nos visages, rien ne nous détournera de la promesse ». Aussi célèbre-t-elle avec ferveur « Le Cantique des cantiques ».


Beauté du presque rien
, Janine Modlinger, Ad Solem, 69 pages, 29 euros.

(1) Cinq méditations sur la beauté, par François Cheng (Albin Michel)
(2) Pollen du temps, carnets, par Georges Haldas (Bibliothèque l’Âge d’homme)



Jean Lavoué dans les pas de Jean Sulivan

Jean Lavoué a de la constance. L’écrivain morbihannais (auteur de livres sur Lamennais, Perros, Grall…) s’appuie inlassablement sur les intuitions prophétiques du prêtre et écrivain Jean Sulivan (né natif de Montauban-de-Bretagne) pour envisager un christianisme de plein vent, loin des dogmes et des carcans de toute nature. Des mots-clés émergent au fil des pages de son nouveau livre  Souffle », « passants », « veilleurs », « Parole », « intériorité »), livre placé sous le signe de la tendresse et, plus généralement, du féminin en l’homme.

Si l’auteur introduit son livre par le portrait de trois femmes (Etty Hillesum, Magda Hollander-Lafon et Christiane Singer), ce n’est le fait du hasard. « Les amantes se reconnaissent de loin », écrit-il. Plus loin il parlera « d’amoureuses », un peu comme le ferait Christian Bobin. « Les amoureuses écrivent un poème avec leur vie. Elles se tiennent là, disponibles ». Alors Jean Lavoué émet ce vœu : « Vienne le temps où certaines structures religieuses encore beaucoup trop cléricales et masculines s’effacent pour leur laisser le soin de porter elles-mêmes au monde la Parole de feu qui illumine leur cœur ».

Chrétien des « marges », aux côtés de tous les « chercheurs de sens » (cet « archipel fraternel »), il ne peut se satisfaire du « monde rapetissé que l’on nous fait et dont nous sommes souvent complices ». Il rêve, avec d’autres, de pouvoir « moduler un chant nouveau » dans « le miracle de l’ordinaire des jours ». Comme Xavier Grall, il dénonce la « chape de tristesse » qui a pu, à une époque, tomber sur le christianisme. Alors il aspire au « baume de la joie » et au « chant des jours » au sein d’une religion qui retrouverait vraiment « la saveur évangélique ». Et aujourd’hui, il peut même poser la question : « Le pape François ne serait-il pas le prophète de cette conversion-là pour l’Église catholique ? ». Au-delà du « chant » ou de la « tendresse », c’est l’appel au retour vers les « marges » que Jean Lavoué salue chez le pape argentin. Ce que ce dernier désigne sous le terme de « périphéries ».

L’auteur pointe donc très bien les nouveaux enjeux liés à ces appels venus d’un pape « homme de miséricorde qui se sent d’abord et avant tout un pécheur pardonné : lui qui invite tout homme de bonne volonté à vivre en lui profondément, existentiellement, cette expérience de libération et de réconciliation ». Aller vers les marges, cultiver le Souffle et l’intériorité. Pape François et Jean Sulivan, même combat ?

La vie comme une caresse, Dieu nous sauve par se tendresse, éditions Mediaspaul, 178 pages, 16 euros.


Août 2016

Mahmud Darwich : Présente absence

Lire Mahmud Darwich. Quel bonheur! Son autobiographie poétique, qui vient de paraître, l’atteste à nouveau. Comment ne pas adorer un auteur capable d’écrire : « Je ne déteste que la détestation car elle empoisonne l’énergie dévolue à l’amour des choses simples ». Lui qui fut assigné à résidence - par certains - dans le rôle de l’écrivain palestinien engagé, est un immense poète. Poète et palestinien sans doute. Mais poète d’abord.

Dans un livre d’entretiens (La Palestine comme métaphore, Payot 2002), Mahmud Darwich, décédé en 2008, soulignait que « le poète n’était pas tenu de fournir un programme politique à son lecteur » et que la poésie était, avant tout, « la trace de l’absence ». L’homme, bien sûr, a vécu l’exil (sa famille fut chassée des terres de Galilée par l’occupant israélien) mais cet exil – ou cette absence – pouvait selon lui prendre plusieurs formes. « Il y a l’exil social, l’exil familial, l’exil dans l’amour, l’exil intérieur. Toute poésie est expression d’un exil ou d’une altérité », déclarait-il, en 1993, dans un entretien avec un critique littéraire syrien. Et il ajoutait : « L’exil n’est-il pas l’une des sources de la création à travers l’histoire ? L’homme qui est en harmonie parfaite avec sa société, sa culture, avec lui-même, ne peut être un créateur. Il lui faut une forte tension intérieure pour transgresser les règles, condition nécessaire de toute création ».

Il y a beaucoup de pages sur l’exil dans son nouveau livre (Le Caire, Beyrouth, Tunis… et même Paris). Mahmud Darwich a vécu la prison, il a galéré, il a frôlé la mort. « Tu sauras plus tard que ton cri de douleur était la preuve de ton retour à la vie qui commence et se termine par un cri ». Il nous parle de tout cela avec justesse. Mais les pages sans doute les plus poignantes sont celles où le poète raconte l’enfant qu’il fut (on l’appelait « le turbulent » ou « le rêveur »). « Ne regarde pas l’étoile, elle pourrait te ravir et te perdre. Accroche-toi à la robe de ta mère », écrit-il en évoquant la fuite de son pays et cette enfance chaotique. Et, surtout, il y cette passion des mots qui naissent à l’école. « Tu cours vers elle avec la joie de celui à qui on a promis une découverte. Non seulement pour retenir ta leçon mais pour apprendre l’art de nommer les choses. Tous les lointains se rapprochent, toutes les choses closes s’ouvrent. Ecris correctement fleuve, il coulera dans ton cahier. Le ciel aussi sera l’un de tes biens personnels si ton orthographe est correcte. Qui écrit une chose la possède ».

D’une certaine manière tout est dit dans ces lignes superbes. L’écriture sauvera plus tard le poète exilé car, grâce aux mots, « la nostalgie est capable de doter ce qui était de ce qui ne fut pas, faisant de l’arbre une forêt et du caillou une perdrix ».

De retour en Palestine, le poète prend du recul, s’absente pour ne pas être absorbé. « Que pouvait le poète face au bulldozer de l’Histoire, sinon veiller sur les arbres, visibles ou invisibles, qui jalonnent les vieilles routes et s’élèvent près de la source d’eau ». Mahmud Darwich le dit ici sous forme de fragments où alternent sensations et émotions, petites sentences ou aphorismes. « Si l’on t’interroge sur la force de la poésie, dis : l’herbe n’est pas aussi fragile qu’il y paraît ». Parfois il nous parle comme dans les contes orientaux quand le merveilleux s’insinue dans le prosaïque, quand l’homme sait dialoguer avec les fleurs et les étoiles. Sur la forme d’écriture employée dans ce livre, ces mots de Mahmud Darwich résument tout : « La prose est la voisine de la poésie et la promenade du poète. Le poète est perplexe entre prose et poésie ».

Présente absence, Mahmud Darwich, traduction de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bay et Elias Sanbar, Actes sud Sindbad, 148 pages, 17 euros.



Takuboku : Une poignée de sable

Le poète japonais Ishikawa Takuboku (1886-1912) demeure largement méconnu. Certains n’ont pourtant pas hésité à le comparer à Pessoa, Whitman ou Rimbaud. Sa trajectoire a été fulgurante comme celle d’Attila Joszef, Antonia Pozzi ou René Guy Cadou puisque – comme eux – il meurt très jeune (à l’âge de 26 ans). Mais dès ses 18 ans il s’était fait connaître et apprécier par les Japonais grâce à des poèmes qu’il dispersait au sein de diverses revues et réunies plus tard sous le titre Une poignée de sable.

Takuboku – qui fut instituteur puis collaborateur de différents journaux – écrivait des tankas, ces poèmes de 31 syllabes (5-7-5 puis 7-7) disposés sur cinq vers, dont il révolutionna le genre en les formulant sur simplement trois vers et « en s’amusant à en faire le triste jouet de ses humeurs aigries ou capricieuses », note Yves-Marie Allioux dans la postface de ce livre, mais surtout « en conduisant cette forme classique à coller au plus près des malheurs et bonheurs de notre vie moderne quotidienne ».

Nous sommes, en effet, à la fin de l’ère Meiji, période de blocages et de désillusions dont témoignent les tankas de Tokuboku. « Avant le jour/dans ce train attrapé de justesse pour un départ en début d’automne/comme le pain était dur ! ». Le poète évoque ses problèmes d’argent, ses problèmes familiaux ou conjugaux, ses ennuis de santé : « Venu dans ce parc un jour de beau temps/ en marchant/j’ai pris conscience du déclin tout récent de mes forces ». Il dit ses regrets, sa nostalgie de l’enfance et évoque souvent avec émotion son lieu de naissance. « Comme une bête malade/mon cœur/dès qu’il entend parler du pays s’apaise ».

Dans un essai intitulé « Poésie à croquer », Takuboku avait lui-même développé les principes de son art poétique : « La poésie ne doit pas être une soi-disant poésie. Elle doit être une relation rigoureuse des variations de la vie émotionnelle de l’être humain (…), un journal tenu en toute honnêteté. Par conséquent, elle doit être nécessairement fragmentaire ». On le vérifie dans ce livre de tankas qui sont comme autant de pièces éclatées d’une existence, de saisies d’instants éphémères ou transitoires, avec des jeux de correspondances ou d’oppositions. Et beaucoup d’interrogations adressées à lui-même, à des amis perdus de vue ou à cette jeune fille qu’il a aimée. « Dans les faubourgs de la capitale d’Ishikari/il y a ta maison/les fleurs de pommiers y sont-elles déjà tombées ? » On reconnaît, dans ses nombreux textes, cette sensibilité particulière au passage des saisons qui est la marque des grands maîtres du haïku, auxquels Takuboku fait implicitement référence, à commencer par Buson.

Une poignée de sable, Ishikawa Takuboku, éditions Philippe Picquier, 200 pages, 20 euros.

Richard Rognet et la nature consolatrice


« Une vie embrouillée », « pleine d’amertume ». Le poète Richard Rognet (né en 1942) ne se réclame pas impunément de Robert Walser ou de Fernando Pessoa. Il y a, chez lui, une forme aiguë de désenchantement faite « d’encombrantes tristesses » ou de « regrets qui s’infiltrent ». A coup sûr la nostalgie d’un amour envolé et tous ces « désirs inassouvis » qui plombent les heures (« ce qui manque à ma vie, je l’oublie en marchant », confie-t-il)

Mais la nature est là, celle des campagnes et des montagnes vosgiennes où vit l’auteur.

Une nature omniprésente dans ses textes dont il s’approche avec empathie, à la manière d’un Francis Jammes (dont il se réclame aussi). Richard Rognet, au fond, nous ramène au romantisme mais il le fait sans affèterie, sans pause narcissique.

Il y a, au fil des pages, les jours où le regard est comme lavé par la beauté des arbres, des fleurs ou des nuages. « Je parlerai du mot pluie, du mot silence/sous la pluie, je parlerai du jardin/sous la pluie, de la facilité des fleurs/à accepter les confidences du matin ».

Il y a aussi les jours où l’homme en a « gros sur le cœur » et s’en va « étreindre un arbre ». Comme le dit justement, dans la préface, Béatrice Marchal, « l’être se dilate à des proportions cosmiques » quand Richard Rognet écrit : « Le moindre détail découvert porte/en lui les remous du monde, ce qui/nous occupe un instant prend la forme/de l’éternité, notre respiration est celle des étoiles ».

Béatrice Marchal note aussi que « l’ampleur lyrique est renforcée par la façon particulière dont Richard Rognet pratique l’enjambement en opérant la coupure entre deux mots inséparables pour le sens, laissant souvent la fin du vers en suspens sur un mot outil ».

C’est ce qui surprend et souvent désarçonne dans ce livre où les mots relèvent le plus souvent de la prose poétique. Mais ces mots sont, en général, rigoureusement agencés au sein de sonnets où de vers bâtis sur le modèle des alexandrins, y compris dans le superbe dernier chapitre de ce livre quand le poète évoque, avec ferveur, la disparition de sa mère. « Elle était là quand on rentrait, la mère/elle était là, assise, aux beaux jours dans/la véranda, en hiver, dans sa cuisine où elle/ne lisait plus que les poèmes qu’elle aimait ».

Elégies pour le temps de vivre suivi de Dans les méandres des saisons, Richard Rognet, Poésie Gallimard (catégorie 4), 245 pages.


Jacques Josse et Bohumil Hrabal

Jacques Josse aime les destins singuliers. Ceux d’hommes ordinaires, de gens « de peu », qu’il a évoqués dans de nombreux livres (Café Rousseau, La Digitale 2000, Cloués au port, Quidam éditeur 2010…) dont beaucoup avaient pour cadre son Goëlo natal. Les destins, aussi, d’amis poète (Alain Jégou) et même de sportifs hors-normes, à commencer par le cycliste italien Marco Pantani auquel il a consacré un livre remarqué (Marco Pantani a débranché la prise, éditions La Contre-Allée 2010). Jacques Josse aime aussi les troquets et les caboulots, ceux où l’on disserte autour d’une bonne bière fraîche entre amis (Les buveurs de bière, La Digitale, 2003).

Réunissant à la fois son attrait pour la littérature, pour les destins singuliers et, enfin, pour la bière, l’écrivain et poète rennais nous propose aujourd’hui un petit livre sur Bohumil Hrabal, l’écrivain tchèque (1914-1997) qui occupe une place de choix dans son panthéon littéraire. Avec Hrabal, souligne en effet Jacques Josse, « tout part de la palabre, ces propos que l’on entend en priorité au bistrot et qui dépassent la réalité pour entrer dans l’exagération passionnée » (1)

Nous voici donc à Prague « au 17 de la rue Husova », au café Le tigre d’or où Hrabal avait ses habitudes, « pour y passer l’après-midi et retrouver sa place au centre, sous les grands trophées de chasse (…) C’est là qu’il recevait, buvait, mangeait et palabrait. C’est là aussi qu’il prenait plaisir à tous ceux qui venaient s’asseoir près de lui ».

Dans un luxe de détails, digne de certains récits d’investigation, Jacques Josse (qui s’est rendu lui-même sur les pas de Hrabal à Prague) évoque la vie quotidienne de l’auteur à Prague, mentionnant au passage les figures de ceux qui lui tenaient habituellement compagnie : un peintre, un poète violoncelliste, un docteur en philosophie, un joueur de viole, mais aussi un ancien ouvrier du métro de Prague, sans oublier « un ex-garde du corps en arrêt maladie prolongé pour cause de torse, poitrine et ventre entrelardés de plus de cent coups de couteau » et qui « veillait sur sa tranquillité ».

Jacques Josse nous dit entre les lignes son admiration sans faille pour l’auteur de Une trop bruyante solitude édité dans la clandestinité en 1976. Ce livre, rappelle-t-il, « retrace l’arrivée au cimetière des mots d’un lent cortège d’ouvrages à l’agonie, de collections en lambeaux, de bibliothèques entières lancées à la fourche dans la gueule mécanique d’une presse chargée de broyer des tonnes de papier ». Roman fulgurant dénonçant l’emprise sur les consciences dans ces années de plomb précédant la Révolution de velours.

« L’ultime parade » de Bohumil Hrabal, c’est son suicide, le 3 février 1997, quand il saute du 5e étage de l’hôpital de Bulovka et meurt dans la neige. A l’annonce officielle de sa mort par Vaklav Havel lui-même, « les tireuses de bière tournèrent à plein régime et les pintes de bière valsèrent de table en table en se vidant à une vitesse effrénée », raconte Jacques Josse. « Veillée funèbre placée sous le signe du houblon », tandis que, sous d’autres cieux, des pétitions commençaient à circuler, à l’initiative de différents écrivains, pour qu’on décerne à Bohumil Hrabal, à titre posthume, le prix Nobel de littérature. Une pétition – soyons-en sûr - qu’aurait volontiers signé Jacques Josse.


(1) Entretien avec Pascal Rougé, dans Jacques Josse, écrivain, poète et éditeur (Editions Le Temps Qui Passe, 2013

L’ultime parade de Bohumil Hrabal, Jacques Josse, Editions La Contre Allée, 55 pages, 6 euros.


Gilles Cervera : L’enfant du monde

Que peut l’écriture face au malheur ? Elle peut beaucoup, nous dit le Rennais Gilles Cervera. « Celui qui écrit doit être le plus fort car c’est l’écriture qui extrait de la mort, qui sort, y compris de force, du silence ».

Le malheur dont il est question dans son livre est celui qui touche un enfant. « Il ne fait rien, ne dit rien. Il ne bouge que par ressauts ou risques de convulsion ». On l’apprend vite, quelques instants seulement après la naissance. Les parents viennent au chevet de l’enfant. « Il est tubé, monitoré. Comme tous les grands malades. Sauf qu’il n’y aura pas de guérison. Il vit, c’est déjà ça ».

Gilles Cervera raconte la rage du père, l’effroi de la mère (« l’enfant est contre elle dans la nuit noire qui s’étend »). Leur premier enfant. Tout s’écroule. « Ceux qui savent l’histoire de l’enfant sont soit tétanisés, soit ils ont des solutions. Ils disent qu’ils le tueraient. Ils disent qu’ils l’abandonneraient. Ils disent qu’il vaudrait mieux qu’il soit mort. Ils disent qu’on ne peut pas se faire à cet enfant tel qu’il est ». Mais Gilles Cervera répond : « Si, justement. Ils se trompent. L’enfant est un enfant du monde ».

Enfant du monde ? L’auteur le dit sans pathos, sans leçon morale à délivrer. « L’enfant n’agit pas sur le monde. Il le domine. Il domine tous les vivants qui savent de sa naissance à aujourd’hui son alitement ».

On sort ébranlé de ce récit fiévreux. Comme écrit dans l’urgence. Gilles Cervera aurait pu faire de la vie de cet enfant un récit méticuleux et « clinique ». Il a choisi la simple force des mots (ceux de la « matière poétique » chère à l’éditeur Yves Landrein) pour nommer la souffrance, l’hébétude, l’éloignement, la vie sans la vie. Tant de récits complaisants sur des minuscules états d’âme (qui encombrent parfois la vitrine des libraires) paraissent tellement dérisoires au regard de ce récit puissant. Cervera laboure profond, va au cœur de nos propres angoisses, de nos propres raisons de vivre ou de ne pas vivre. Son écriture fragmentaire, séquentielle, tourne en boucle autour de cette annonce qui foudroie, fait des allers retours entre l’enfant d’aujourd’hui (presque quarante ans) et celui d’hier sur lequel se penchent des sourires « avant l’immensité profonde du chagrin ».

Le récit ne manque pas d’évoquer le parcours de combattant des parents pour des prises en charge ou des placements en institution. Il évoque la froideur du milieu. Mais l’auteur avoue aussi ses propres manquements quand tout cela est arrivé, et surtout après. Alors, l’enfant, « il faut qu’il soit soutenu par l’écriture. Puisque parler est impossible ».

L’enfant du monde, Gilles Cervera, éditions Vagamundo, 136 pages, 13 euros.



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