Spiritualité...S

2013 est le centième anniversaire de la naissance de Jean Sulivan.

les 15, 16 et 17 mars 2013 dans le cadre de l'Abbaye à Saint-Jacut de la Mer s'est tenu un colloque .

" Sulivan, la force d'un printemps "
avec ce beau sous titre :
" Si le pommier ne fleurit pas en vous, il n'y a pas de printemps "

Les Sources et les Livres met à la disposition des visiteurs de son site
différents documents concernant Jean Sulivan et de très larges extraits des actes du colloque.



Pedro Meca  en 2013 à Saint-Jacut de la Mer
lors du centenaire de la naissance de Jean Sulivan

Pedro était un ami... J'aimais le rencontrer à Beaufort ou, la dernière fois, à l'improviste, sur le parvis de la gare Montparnasse. Il s'en est allé au lendemain du 35e anniversaire de la mort de l'ami Jean Sulivan qui fut toujours pour lui une grand source d'inspiration. Il était avec nous en 2013 à L'Abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer pour le colloque célébrant le centenaire de la naissance de Sulivan...

Joseph Thomas

« Nous avons la tristesse de vous annoncer la mort de notre frère Pedro Meca, compagnon de la nuit pour ceux qui n’avaient rien. Un mendiant. » C’est par ces mots que l’ordre dominicain a annoncé, mardi 17 février, la mort du P. Pedro Meca, le même jour à Paris.

Né en 1935 à Pampelune (Espagne), Pedro Meca est entré à 21 ans chez les dominicains. Il a milité contre Franco aux côtés des réfugiés basques, puis travaillé comme barman-travailleur social au Cloître, un bar ouvert à l’initiative de l’abbé Pierre.

« JE NE VEUX PAS MOURIR EN PÈRE FONDATEUR »

En 1992, Pedro Meca et l’association « Les compagnons de la nuit » ouvraient au cœur du quartier latin, à Paris, « La Moquette », un lieu où des personnes qui vivent dans la rue peuvent, le soir jusqu’à minuit et demi, se rencontrer, être écoutées, et être au contact d’autres personnes dans le cadre de conférences-débats, de revues de presse, de fêtes anniversaires ou d’ateliers d’écriture.

Il avait pris sa retraite de travailleur social en octobre 2005 et allait de plus en plus rarement à La Moquette. En 2009, il racontait à La Croix avoir repris ses rencontres avec ses amis de la rue. « Même si je ne peux rien faire, je suis là, disait-il. Sans ressource, ni pouvoir. Ma foi me dit que Dieu aime chacun. S’il aime chacun, c’est qu’il voit en lui quelque chose de beau et d’aimable. Alors j’essaie de voir ce qu’il y a de beau en celui qui est en face de moi, démoli par l’alcool, la drogue, les échecs. Ça peut prendre longtemps. » Il ajoutait : « Je ne veux pas mourir en père fondateur. »

LOUP BESMOND DE SENNEVILLE


Jeanne Marie partie


Vide, un et silence,
Cela s’appelle la grande limpidité
Et la grande clarté
Xunzi IIIe av. JC


Voilà que tu es avec eux, ceux que tu aimais tant à lire et à dire. À propos de Saint Pol Roux, l’arc en céleste, tu évoquais l’an passé cette phrase des Illuminations qui t’a toujours émerveillée : Aussitôt après que l’idée de Déluge se fut rassise, un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée. Au paradis des poètes et des écrivains tu as rejoin Arthur et les siens. Dames Christine de Pisan et Marie de France tu es venue saluer. Ils sont tous autour de toi désormais : Hélinand de Froidmont qui Les vers de la mort nous a laissés. François Villon aux Dernières détresses, non loin dans la ruelle se tient, puis Clément Marot aux doux mots d’amour, Scève de prénom Maurice et Michel de Montaigne auprès d’Étienne à profonde conscience.

Plus près t’ont accueillie Corbière :

Mais non, la poésie est vivre…,

Marcelline, l’autre Étienne dit Stéphane qui était triste de sa sœur perdue, il sait maintenant le bleu azuréen, Paul Marie Verlaine et sa poésie du chant si pareille et différente de celle de monsieur du Bellay, maître Guillaume tout rempli de désir, Francis Jammes qui te plaisait de l’angélus du soir à celui du matin pour ses louanges aux primevères :

… Que le jour de ma mort soit beau et pur…
… Qu’il soit d’une grande paix…
Quand mon cœur sera mort d’aimer sur le penchant
du coteau vert, mon âme veillera encore.
Sur le coteau où vous irez, ô doux enfants,
Elle luira dans les haies mouillées pleines d’aube…
Ô mon Dieu, laissez-moi aller prendre une étoile…

Aragon, Cadou et son Hélène végétale :


Quand sera venu le jour
Ou bien peut-être la nuit

De la parfaite
Promenade…

Quand tout sera clarté
Force et douceur…

Te souviens-tu Jeanne-Marie comme tu parlais de Jouve, un jour près de la cheminée :

Souvent quand le chagrin voile nos pleurs funèbres la lueur se reforme à nos yeux, voisine des phosphènes que l’obscurité noire arrache au souterrain, comme un reste de cri dans un reste d’aurore…,

de Reverdy, de Segalen, et de Robin, Armand l’oiseau, qui nous parlait près d’un buisson très éloigné, dans son chêne troué et tu lisais ces lignes il y a quatre ou cinq années :

On ne peut travailler pour vous
qu’en vous quittant tous,
et sans rien expliquer,
Je regarde tendrement votre monde que j’ai quitté…

Entends cela aussi qu’un soir il écrivait :

Que le poème aille se glissant
Dans la bouche ouverte des mourants
Qu’il y ait le cri : « Que la terre est belle ! »

De belles photos restent de ce jour-là près de Guérande.
D’autres aussi sous le chaud soleil de Mirmande. Je t’écoutais aimer les dits de celui-là de celui-ci.


Comme sur de hauts écrits tu as levé le voile.

Edmond Jabès :

Ainsi avons-nous appris que l’infini est racine cachée et que tout ce qui germe, verdit, fleurit a pour sève et pour rêve l’infini…
Tu n’as plus de voix. Tu as offert ton sang. Tu as écrit… Toute écriture est silence inscrit, crêtes alignées d’outre-voix…,

Jean Grosjean qu’il te plaisait de citer de même. Voici pour toi, quatre vers de ses Arpèges qui te rempliraient de quiétude :

La brume est accoudée à des tilleuls,
Un merle chante, une feuille s’égoutte.
Le chemin ne sait pas où il va,
Le temps non plus. Dieu se cache et se tait.


Car dans ton ouvrage L’œil de l’âme, un plaidoyer pour l’imagination, tu reprends les mots de ton ami poète Georges-Emmanuel Clancier : A l’ombre d’un hêtre, la chambre secrète, pour évoquer après les livres, les arbres, tes compagnons de lumière et l’un d’entre eux en particulier à côté duquel tu as passé ton enfance : un tilleul immense et vénérable que tu tiens pour un de tes aïeux.

Quel écho lancé au poème de Grosjean !
Exhumés pareillement Unamuno, Gaston Miron de Sainte-Agathe des monts : Ma vérité, le mal d’amour… de son Homme rapaillé, Marie-Noël au cœur de feu dont tu brûlais de nous dire quelques passages pour un travail à venir :

Je m’accuse, ô mon Dieu
D’avoir trop habité la grande solitude
Où pleurent en rêvant les monstres endormis
Et d’avoir bu dans les étangs d’inquiétude
Beaucoup plus de douleur qu’il ne m’était permis…


L’orante t’ouvre ses ailes, plume à la main, et te fait entrer pour te remercier amie Jeanne Marie d’avoir su d’elle tant et si bien parler, avec Anna de Noailles et leurs vers en semailles :

Rien n’est vrai que d’aimer… Mon âme, épuise-toi…

Et vous avez sûrement murmuré ensemble une Fantaisie à plusieurs voix :

Venez !… Soyez-moi tous mes amis ! Mon cœur cède
Au poids de sa tendresse. Avant qu’il soit perdu,
Venez, recueillez-le, vite, mes vers, à l’aide !
Il se rompt. Comme un fruit trop mûr il s’est fendu,

et la prière du poète :

Mon Dieu qui donne l’eau tous les jours à la source…
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre…

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète…


Dans ta litanie des saints écrivains, Anne, la sœur Anne Perrier, chère à ton cœur s’est penchée et t’a baisé d’amitié. Dans le train qui te ramenait à Paris l’an passé, tu faisais resurgir de ta mémoire ce passage de La voix nomade :

Mais le cercle d’argent
Au poignet
L’enfant d’arc-en-ciel
Me conduit au désert


J’y adosse si tu veux bien :

En vain chercherons-nous sur le rivage
Une demeure
Nous ne sommes que de passage
Et glissons sur un fleuve à la gorge ouverte
Entre les astres

Et lorsque, ouvrant une page, j’y trouverai :

Ardente comme un vol d’alouette qui vibre
Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,
Qui monte, monte éperdument jusqu’au ciel,
Bondissant enflammé, téméraire, fou, libre…

Tu seras là, Faible comme un enfant parti pour l’inconnu…, toi qui a participé à la haute musique du monde et à la vérité de Dieu ainsi que l’a livré Xavier Grall et resurgira alors la dernière phrase de L’œil de l’âme « Il suffit de quatre vers de cinq pieds pour nous mettre en présence de l’énigme de toute vie ».


Marie-Laure Jeanne Herlédan


Jeanne Marie Baude nous a quitté le 30 décembre 2014 à Paris.

L'Évangile en liberté

Pour de nombreux observateurs, L'Église catholique a manqué sa sortie de l'ère dominée par la chrétienté. Mais ce diagnostic est incomplet. Il masque Le profond mouvement qui s'est emparé des chrétiens pendant la décennie écoulée entre l'annonce du concile Vatican Il par Jean XXIII et l'année 1968, marquée tant par les événements de mai que par la promulgation de l'encyclique Humanae Vitae.

Depuis, les chemins divergent. L'institution cherche à consolider ses bases tandis que les croyants, ayant goûté à la liberté, poursuivent leur voie dans l'exploration de nouveaux horizons. Par eux, le sel de la parole évangélique resurgit de lieux étrangers à l'Église, dans Le dialogue avec la psychanalyse et les sciences humaines, avec les religions orientales, les mouvements sociaux, la modernité, etc.

De ces nouveaux itinéraires, Jean Lavoué porte témoignage, dans la lignée de son maître Jean Sulivan. Un regard neuf sur le christianisme, traduit par une écriture claire et transparente, qui plaide pour un retour aux sources de l'Évangile, entre tradition et modernité, dans le dialogue et l'ouverture.

La prophétie de Féli
de Jean Lavoué

Jean Lavoué a de la constance. L'auteur breton essayiste et poète s'applique à creuser son sillon dans les " marges ". Ses affinités littéraires ou spirituelles sont à chercher du côté des hommes et des femmes " en rupture " ou tentés par " l'exode ". Parmi eux, Georges Perros, l'oiseau rare de Douarnenez et surtout Jean Sulivan, le prêtre rebelle des Matinales. Deux écrivains à qui Jean Lavoué a consacré des ouvrages remplis d'une écriture vibrante.
Comment s'étonner qu'il s'attache, aujourd'hui, à évoquer, dans un nouveau livre, la figure de Félicité de Lamennais (1782-1854). " Féli ", comme on l'appelle, ce fils d'armateur malouin devenu prêtre, est une autre grande figure de l'exode et de la rébellion. Il fut conduit dans les marges par le pape Grégoire XVI qui condamna vigoureusement les idées développées dans son journal
L'avenir.
Lamennais, explique Jean Lavoué, avait " acquis la conviction que l'Église, dans son projet de régénérer la société, devait faire de la liberté son principal atout ". Intolérable, pour le pape, car la liberté, selon Féli, devait se décliner sur tous les modes – y compris la liberté de conscience et la séparation de l'Église et de l'État. Retiré à la Chênaie près de Dinan, il publie alors
Paroles d'un croyant, des " psaumes d'imprécation dénonçant l'alliance de Rome avec les puissants de ce monde pour écraser et humilier les pauvres et les peuples ". Sa rupture avec l'Église est consommée.
Jean Lavoué tente, ici, une interprétation du " destin singulier et fougueux de Féli ". En posant tout simplement la question : " Lamennais ne préfigure-t-il pas déjà, au coeur du XIXe siècle, un christianisme dégagé de la structure de chrétienté ? " L'exilé de la Chênaie n'a-t-il pas perçu, insiste Jean Lavoué, " la nécessité de transmettre à des hommes toujours plus émancipés de toute référence aux institutions religieuses, la sève même de la parole du Christ ? "
L'auteur est tenté de répondre " oui ", même s'il admet que dans le contexte de l'époque, Lamennais rêvait au fond d'une Église forte " qui aurait absorbé les principes nouveaux du libéralisme et de la démocratie naissante ". Mais la question demeure : le christianisme porterait-il, en son sein même, les germes de sa propre émancipation ? En quelque sorte, " une religion de sortie de la religion ", comme l'a exprimé le sociologue Marcel Gauchet ? Lamennais, avant d'autres, l'a sans doute pressenti. Il fut, selon Jean Lavoué, l'un des grands " déchiffreurs " du christianisme.
L'auteur retient aussi du message de Féli – prophétique également – son " humanisme évangélique ". Un sillon a été creusé par le prêtre breton dans lequel des générations de chrétiens vont s'engouffrer, autour d'un engagement social de l'Église pour la justice et le développement des peuples.
Mieux, ajoute Jean Lavoué, " dans une chrétienté qui se dénude peu à peu de ses certitudes et de sa puissance, nous sommes en mesure aujourd'hui de l'entendre comme jamais ". Il rejoint là les convictions d'un Mgr Rouet sur " La chance d'un christianisme fragile " ou celles de Maurice Bellet exprimées dans " La quatrième hypothèse " autour de la radicalité de l'Évangile.
Cet humanisme évangélique, insiste Jean Lavoué, " avance dans les brèches ". Ce furent, rappelle-t-il, les grandes intuitions de Jean Sulivan ou de Michel de Certeau. En son temps, Lamennais avait déjà ouvert la voie.

Pierre TANGUY

Une descente au berceau
Jean-Yves Quellec

Il est des livres que l'on aborde le cœur battant parce que leur charge poétique et l'univers qu'ils nous laissent entrevoir enrichissent notre vision de l'existence. Ils nous rassurent, au fond, sur la capacité de certains livres à nous aider à vivre. Ou, pour reprendre les mots de Philippe Jaccottet, parlant de la poésie qu'il aime, ils " ouvrent ou entrouvrent la porte de l'autre monde présent dans celui-ci ".

Jean-Yves Quellec, prieur de l'abbaye de Clerlande en Belgique, mais né natif du Nord-Finistère est déjà auteur d'un livre remarqué sur son expérience de solitude et de retraite dans la petite île de Quéménès, non loin d'Ouessant
Passe de la chimère. Il publie aujourd'hui un nouveau livre de fragments sous ce titre énigmatique - Une descente au berceau - qui fait penser à un tableau de genre.

Arrivé à l'âge où l'on parle de partir en retraite, Jean-Yves Quellec continue d'habiter le monde avec appétit et à jeter sur lui un regard malicieux et distancié, y compris quand il évoque sa propre communauté monastique ou l'Église catholique elle-même. " Le temps qui reste ne sera pas fatalement une glissade vers la tombe, confesse-t-il, mais une humble et magnifique descente au berceau ".
" Le miracle d'exister, confie-t-il, me tient en haleine ". Et il dit, au passage, aimer cette exhortation du Talmud : " Si tu veux connaître l'invisible, scrute très exactement le visible ". Jean-Yves Quellec revendique donc " le choix du grand angle pour accueillir en soi le flux de la nature, la cohorte des visages ".
Cette vision de la vie et de l'homme, arc-boutée à la foi qui l'anime, l'écarte de " la ceinture des dogmes " et de toutes " ces âmes pieuses " que rebute " la netteté du monde " et qui prient " les yeux mi-clos ". Quand il le faut, le prieur de Clerlande n'hésite pas à hausser le ton. " Il faudrait à l'Église catholique un nouveau Siècle des Lumières, une puissance levée d'esprits libres qui, de toutes les couches de la société, fassent honneur à l'Évangile sans crier gare ".

Plus proche de Teilhard de Chardin ou de Maurice Zundel que du Thomas d'Aquin qu'on lui enseignait au séminaire de Quimper, Jean-Yves Quellec a des accointances certaines avec Jean-Pierre Jossua et surtout un autre Breton, Jean Sulivan. Dans cet art d'appuyer là où ça fait mal et d'appeler à une forme d'insurrection personnelle. Mais en restant fidèle à l'écoute, à l'intériorité et à la voix de son cœur : " Modulation de la pluie. Un merle entonne la première antenne des Matines ". Avec cet aveu : " Je ne vois pas comment je pourrais être croyant à l'avenir si j'omettais de penser à l'air libre ".

Pierre TANGUY.

" Oser penser, jouir de penser, parfois...


Bonheur de penser à plein esprit, de penser haut, large, libre, dans tous les sens, comme on respire à pleine poitrine, à pleine santé, non pas dans une chambre fermée mais au grand air et même quand le vent qui ne craint rien apporterait, mêlé au ciel, quelque miasme qui renverserait quelque vieille demeure.

N'est-ce pas une tentation que d'aimer tant la pensée pour elle-même, comme un jeu superbe de nos forces mentales, de nos lumières - un combat aussi, pied à pied, avec nos ombres - et de me plaire bien davantage, parfois, aux curiosités de ceux qui cherchent, aux inquiétudes grandes ouvertes de ceux qui doutent qu'aux certitudes closes de ceux qui croient ?

Un jeu qui réclame tout l'espace, qui doit aller jusqu'à l'extrémité de la piste et plus loin encore.
Un jeu superbe…Oui !
Et peut-être ce mot " superbe " le condamne.
O Christ, toi, l'homme qui n'as jamais pensé. Le seul.
Qui n'avais pas besoin de penser parce que Tu étais Vérité,
N'aie pas seulement pitié des pauvretés, des douleurs, des faiblesses, des captivités, des maladies, des cécités, des surdités, de la mort de l'homme,
Aie aussi pitié de nos richesses,
Aie aussi pitié de nos joies,
Aie aussi pitié de nos forces,
Aie aussi pitié de nos pensées.
Aie pitié des pensées, Seigneur, comme Tu aurais pitié du souffle de l'homme qui respire, des premiers pas joyeux de l'enfant qui marche. Car nous avons besoin de mourir, mais nous avons aussi besoin de vivre, Seigneur !"

 

Marie Noël, Notes intimes, p.77, éd. Stock.

Le Dieu vagabond
Annaïg Renault

" Dieu est celui qui s'amenuise dans la lumière du soir "

Telle est la citation de Jean Grosjean choisie en exergue de son livre par Annaïg Renault.
Ce vagabond errant chérubinique, petit prophète qu'est Avel ne laisse de marcher à la rencontre des uns et des autres et de lui-même aussi. " Je ne suis pas d'ici. Je voyage. " se plaît-il à dire.
S'arrachant de sa famille, il tente d'enraciner ses pas dans le chemin caillouteux, dans le sable ou dans le roc de la montagne, seul. " Suis-je bien sur mon chemin ? "
À peine Adonaï lui répond-t-il lorsqu'il s'adresse à lui : un souffle léger, un renardeau des sables, un Dieu vague et bon, là semble être la seule certitude Éternelle qu'il faille louanger.
Vient le désespoir qui remplit le jour et la nuit.
Sa rencontre avec l'enfant Elias (fils de Dieu en hébreu) dans le noir silence du Nom des Noms est lumière dans les yeux du vieil Avel.
On le regarde nous quitter, toujours marchant, les jambes fatiguées, Sarah dans le cœur. On le suit du regard longtemps, il s'amenuise, n'est bientôt plus qu'un point au loin, dans la lumière du soir.
Shalom Avel.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Jean Sulivan s'est emparé du Poème comme d'un Souffle qui redit sans cesse à tout homme la parole adressée à Abraham : Exi ! Sors ! Tout comme les aphorismes de Nietzsche sont fichés dans le noyau de notre modernité, comme autant de charbons ardents, l'écriture parole de Jean Sulivan habite l'espace nu, le désert, où bat le cœur d'un Évangile libéré de la gangue de chrétienté qui l'emprisonna durant des siècles. Un soleil intérieur dont il naissait chaque matin, affranchi de la cage des mots.

" Dès qu'un homme parle de sa propre voix
Il affirme qu'il y a en chacun une liberté fantastique

La liberté se prend. "

Enfin, il y faut quand même y mettre un peu de soi ! De quelque façon, s'ouvrir… par exemple, à l'inouï.

>" J'ai appris à vivre presque serein dans le buisson d'épines des questions.
Je n'ai pas appris.
Cela m'est tombé dessus.
Salut. "

Un salut, une santé auxquels Jean Lavoué nous invite aujourd'hui encore, trente ans après la mort de Sulivan, face au dénuement qui vient.

Psychanalyse et spiritualité.

Freud a décrit la religion comme un équivalent collectif de la névrose obsessionnelle individuelle. Dans ses correspondances avec le pasteur Oscar Pfister ou l'écrivain Romain Rolland la question religieuse ou spirituelle a été souvent abordée sans qu'il ne change d'avis (1). Il reconnaît à la religion une fonction proche de celle du symptôme : satisfaction substitutive au regard des exigences du refoulement (2). Toutefois, il remarque que la religion joue un rôle social en dédommageant, par la consolation et l'espérance, les croyants des sacrifices exigés par la civilisation.

L'Église y a vu d'emblée une menace. Elle avait perçu comme le notera Jean Sulivan : qu'" elle [ne pouvait] renoncer à l'aiguillon si banal et puissant de la culpabilité pour que la foi soit liée au malheur intime […]. Allez bourriques, servez, vous aurez la vie éternelle en prime. "(3)

Certains psychanalystes, ont voulu ne pas " réduire " l'inconscient au sexuel et ont supposé un " inconscient spirituel " comme le fit Viktor Frankl (4) dans Le Dieu inconscient en 1948. D'autres se sont demandés si l'analyse des croyants, a fortiori celle des religieux, était de nature particulière. Fallait-il perdre sa foi avant ou après l'analyse ? Cette question n'a strictement aucun sens pour un analyste : vient en analyse quiconque en éprouve le besoin et apporte avec lui son " matériel de parole " de manière inconditionnelle - c'est la règle de base. L'analyste n'a par ailleurs aucun projet - qui serait une résistance de sa part - pour conduire un analysant vers des choix de vie dont il a, lui seul, à reconquérir la responsabilité.

On doit à Maurice Bellet, dans un bref et magnifique essai, d'avoir clarifié le débat (5). " S'il y a parole sur la foi et la psychanalyse, le plus important est que cette parole porte cette si difficile, si incernable relation. […] la parole circule librement, sans que les " frontières " entre les " domaines" constituent l'obstacle préalable; on parle, on échange avec une sorte de liberté associatrice. Et pourtant, pas de mélanges : la foi reste la foi, l'analyse reste l'analyse, il n'est pas question de se psychanalyser la foi les uns des autres, ou de récupérer l'analyse dans un discours religieux. "

Dans ce cadre bien défini, on peut reprendre à nouveaux frais la question spirituelle et même rendre possible ce qui était encore impensable il y a très peu d'années : sortir ces questions du registre de la psychopathologie - pour les uns - ou du mystère et de l'ineffable - pour les autres. Le déclin du religieux permet de mieux discerner une nouvelle recherche du côté de la vie spirituelle (6).

" Je crois qu'on pourrait appeler spiritualité, la recherche, la pratique, l'expérience, par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations nécessaires pour avoir accès à la vérité. " nous dit Michel Foucault (7). Et si le propos paraît trop théorique, Sulivan l'énonce à sa façon bien terrienne par des mots immédiatement sensibles : " Il y a toujours une conscience d'homme devant l'amour, le mal et la mort. "(8)

Ces expériences, aucun savoir n'en vient à bout. Aucune image n'est assez puissante pour les cerner et même vire à l'obscène par trop de prétention ou de provocations. C'est ici que le réel, au sens que lui donne la psychanalyse depuis Lacan est en cause.

Le silence et l'opacité du réel ont toujours appelé la recherche de réponses. Les sociétés ont donné croyances, codes et dogmes. Ces institutions ont esquivé ou altéré l'objet de la question. L'amour singulier est asservi aux règles de filiation et d'alliance de la Cité ou décharné dans l'idéal amour de l'humanité, le mal s'explique par quelque faute originelle qui en outre le justifie, la mort hic et nunc ne compte que pour ses conséquences dans un autre monde intangible. Ces réponses anciennes ne traduisent nullement une faiblesse de la raison chez ceux qui les ont produites. Ils ont travaillé avec les moyens conceptuels dont ils disposaient en fonction de leurs sociétés, de leurs rapports à la nature, selon qu'ils étaient nomades, sédentaires, ruraux, urbains, possédants ou prolétaires… Et c'est grâce à ce long travail que nous sommes aujourd'hui en capacité d'interroger de manière critique ce que nous héritions d'eux.

Depuis peu le scientisme dans la foulée de la science - dont il doit être soigneusement distingué - donne de nouvelles réponses au réel (9). L'amour serait " soluble " dans la physiologie et la sexologie ; le mal est de façon pragmatique réduit à l'échec, aux comportements inadaptés ou à la maladie ; quant à la mort rendue indolore et distante elle ne concerne plus le mourant mais son entourage qui peut en être soulagé par un coaching du deuil. C'est une nouvelle expérience pour l'humanité et aucune volonté réactionnaire ne pourra faire qu'elle n'ait pas eu lieu. D'ailleurs cette réponse de la modernité n'est ni plus ni moins intrinsèquement erronée que les anciennes solutions et ce qu'elle apporte n'est pas seulement mauvais. Simplement des contradictions sont remplacées par des complexités. La sacralité absolue de la vie faisait bon ménage avec la torture et l'inquisition, la guerre sainte, le colonialisme et l'interdiction d'abréger toute souffrance. La dignité de chaque vie est maintenant évoquée à propos du refus de la guerre, de la solidarité internationale, de la contraception, de l'avortement ou de l'euthanasie.

En somme le pouvoir - dogme et magistère - et le savoir - scientisme. - se révèlent avec leurs moyens respectifs aux prises avec le réel qui n'est nullement entamé, mais autrement contourné. À l'orée du XXe siècle la psychanalyse est née de l'impossibilité de la science à dire le réel à la place de l'autorité séculaire des maîtres. Le médecin, malgré ses promesses, ne pouvait pas plus que le prêtre ou le mari venir à bout de l'hystérie qui n'était pas plus " du nerf " que " du diable ".

La cure freudienne a précisément créé en réponse à cette impasse le lieu d'une suspension du pouvoir et du savoir par la règle de l'association libre et de l'attention flottante. Sans doute, cette " invention " n'attire plus assez notre attention sur la révolution dans l'ordre de la parole qu'elle a introduite puis formalisée comme mode thérapeutique selon les besoins du temps. D'autres sujets, avaient cependant fait l'épreuve bouleversante d'un autre discours, hors savoir et hors pouvoir. Ils avaient su " d'expérience que le bonheur n'est pas dans la possession des choses ni dans la domination des êtres, mais dans la dépossession de soi. Et c'est pour cela [qu'ils ont éprouvé] une dilatation du cœur et de l'âme. "(10) Ce qui n'entraînait pas pour eux, le plus souvent, autre chose que des graves dangers dont le dernier - ultime injure post-mortem à leur audace - était d'être confits en sainteté. Il est d'ailleurs systématique que les institutions refusent opiniâtrement - faute d'un travail considérable d'ascèse - le surgissement d'une parole inattendue au cœur de leur appareillage.

Voilà que le scientisme s'impose comme le nouveau discours totalitaire - au sens où il prétend dire le tout de l'expérience humaine. L'institution religieuse tente de résister par une contre-dépendance symétrique, désespérée et maladroite. Elle a sans doute la nostalgie de ses victoires à la Pyrrhus contre la science émergeante : Giordano Bruno, Copernic, Galilée, Darwin encore un peu. Des créationnistes - plus ou moins radicaux ou cachés -, des contemplateurs du ciel de des petits oiseaux cherchent encore à accaparer Dieu, à le prendre dans les filets de la Nature pour qu'il n'aille pas se loger dans le cœur de l'homme. Là où il ne leur appartiendrait plus. Ces combats d'arrière-garde ignorent le danger mortel pour l'esprit qu'est le recours au savoir ou au pouvoir pour traiter du réel, dont un autre nom est Vérité.

Mais le tragique est là qui n'a rien à voir avec une faute. L'homme parle et ce n'est pas drôle (11) puisque c'est au prix d'une faille que rien ne viendra jamais combler. " Il n'y a pas de vérité qu'on puisse dire toute. "(12) " C'est par l'impossible de dire toute la vérité qu'elle tient au réel. " (13) C'est ce que la psychanalyse apprend à reconnaître dans sa nudité. Scientisme et religion ne peuvent que se rejoindre pour réfuter une telle découverte. Il faut combler. Ou affronter d'abord un vide : " Une dépression survient, une névrose : le corps se met à parler le langage de vérité. Le langage passe toujours par un effondrement. " (14) Dans la solitude.

Ce défilé étroit, où nul ne peut contraindre quiconque à passer - ni pour son bien, ni pour son salut - est aussi ouvert par la rencontre avec une parole vive qui fait énigme, tranche des certitudes, subvertit des conventions. " Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience " disait René Char. " L'assoupissement du christianisme tient à ce qu'il ne scandalise plus. Le sens est englouti dans les rites, les lois, le verbiage idéologique, vieux et moral. Nous avons beau faire, nous apparaissons comme des bravaches de la croix et de la résurrection, des pensionnés de la rédemption, préoccupés de nos conflits intérieurs et de nos crises de conscience. "(15)

Aujourd'hui, qui encore peut se nourrir spirituellement de verbiage idéologique, vieux et moral, sans savoir au fond de son cœur qu'il abdique devant le travail d'humanité ? On peut voir avec la diatribe de Michel Onfray contre la psychanalyse se perpétuer la même passion qui, de siècle en siècle, anime ceux qui s'effrayent de leur propre désir, ont peur de reconnaître chez eux - en le rencontrant dans une autre parole - " un souffle, c'est-à-dire l'esprit qui ressuscite les mots " (16) et ont cherché, cherchent et chercheront par le pouvoir ou le savoir à se soustraire à l'expérience de cette rencontre.


Gilles Herlédan

1 - FREUD (1927) Correspondance avec le pasteur Pfister, Paris, Gallimard, 1966
2 - Principaux textes de Freud où la question de la religion est abordée : (1907) Actes obsédants et exercices religieux, L'Homme Moïse et la religion monothéiste, 1937 Gallimard 1993, Totem et Tabou (1912-1913), Gallimard, 1993, L'avenir d'une illusion et Un événement de la vie religieuse, (1927), PUF 1971, Malaise dans la civilisation (1929), PUF.
3 - SULIVAN J., L'écart et l'alliance, p. 94
4 - FRANKL V., Le dieu inconscient.. Éditions du Centurion, 1975.
5 - " Le déplacement de la question " in Foi et psychanalyse, Desclée de Brouwer, 2008
6 - Voir l'étude des trois belles figures de spiritualité laïque in MILLOT Catherine, La vie parfaite, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, Gallimard, 2006
7 - FOUCAULT, M., Herméneutique du sujet. Cours au Collège de France (1981 1982), Paris, Le Seuil, 2001, p. 16
8 - SULIVAN J., Petite littérature individuelle, Gallimard, 1971, p. 46
9 - Pour le dire vite : la science peut prédire à 40, 400 ou 4000 ans de distance, toutes choses égales par ailleurs, quelle sera, en tel lieu défini, la vitesse de chute dans le vide d'un corps au bout de 1 seconde. Le scientisme du Conseil d'Orientation des Retraites n'a aucun moyen de justifier ses prétentions de voyante extra-lucide. Ses chiffres servent seulement à faire croire qu'il s'agit de science pour servir des intérêts non-scientifiques.
10 - SULIVAN J., Bloc notes, Préface de J. de Bourbon Busset, Éd. SOS du Secours catholique, 1986, p. 26
11 - Voir sur : http://www.culture-et-foi.com/texteliberateur/jean_lavoue.htm, Au cœur de l'humain, les lois de la parole, de Jean LAVOUÉ
12 - LACAN J., Lettre aux Italiens. Lettre mensuelle de l'École de la Cause freudienne, p. 9, avril 1982. Rédigé en 1974
13 - LACAN J., Télévision. Le Seuil, Paris, 1974
14 - SULIVAN J., L'exode, Desclée de Brouwer, 1980. Réédition avec une préface de Bourbon-Busset, Cerf, 1988. p. 27
15 - SULIVAN J., L'Écart et alliance, coédition Le Centurion/Panorama d'aujourd'hui, 1980. Réédition, Albin Michel, 1991, p.106
16 - SULIVAN J., op. cit., p. 150

 

Nouveau Testament interlinéaire Grec-Français Édition de l'Alliance biblique universelle

En réponse à la question d'un ami… "pour vous, c'est quoi la vie spirituelle ? "


" Je crois qu'on pourrait appeler spiritualité, la recherche, la pratique, l'expérience,
par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations
nécessaires pour avoir accès à la vérité "

Michel Foucault, Herméneutique du sujet.
Cours au Collège de France (1981 1982), Paris, Le Seuil, 2001, p. 16

Alors, je commence par tenter de répondre à ta question que j'ai entendue comme " pour vous, c'est quoi la vie spirituelle ? "

Un premier élément dans la question même : " pour vous, pour toi... ". C'est qu'en effet la vie spirituelle est singulière. En ce sens, elle n'est pas généralisable, ce qui la soustrait tout à la fois à l'ordre du code commun (la Loi ne sauve pas ... ) et du savoir impersonnel de la science.

De ce fait la vie spirituelle crée un point d'énigme entre le pouvoir et le savoir qui sont les termes admis de la vie sociale. Elle prononce un " ce n'est pas cela ! " quand l'évidence s'impose. Ce par quoi elle entretient un rapport avec l'idée d'une autre vérité.

Un deuxième élément dans la question : " la vie ". Il ne s'agit pas d'un état, encore moins d'une rente, mais d'un processus, mieux encore d'une expérience qui se constitue d'expériences, lesquelles n'ont de valeur que comme " inouïes ". Le mot surprise convient pour se décliner comme sur/prise. Ça dépasse la prise, par exemple la prise en main du gestionnaire, mais aussi même celle de quiconque sait ce qu'il cherche et, ironie - de Pascal à Freud… si, si ! - prétend l'avoir trouvé

Reste cependant qu'il faut que cette surprise singulière - avec son potentiel de violence - trouve à tout à la fois l'instance de son accueil et celle de sa formulation.

Pour l'accueil : c'est de cœur ouvert qu'il s'agit et de ce point de vue faut-il avoir assez pris le temps de se soucier de soi - en ne négligeant pas ce qui de notre vérité singulière vient troubler le masque de la "persona " qu'on croît devoir être - pour accepter d'entendre l'inattendu, l'imprévisible.

Pour le dire : " La vérité ne se dit pas toute, les mots y manquent " disait Lacan. Et je pense aussi que parfois, il y a trop de mots, le bavardage masque mieux le vrai que l'achoppement de la langue. Sans doute peut-on ici rejoindre le Sulivan qui souligne le paradoxe de l'institution ecclésiale qui a tout à la fois transmis l'éclat d'une Parole inouïe et rendu celle-ci lettre morte pour beaucoup qui auraient pu l'entendre.

Sans doute faut-il considérer qu'aujourd'hui c'est bien dans la " subversion " qui n'est pas dénigrement ou déni, des messages religieux - encore faut-il cependant en avoir considéré l'intérêt presque crypté -, c'est-à-dire une sorte d'au-delà des discours d'ordre, de morale ou d'aménagement social, que la vie spirituelle peut encore surprendre.

La position de l'artiste - s'il n'est pas l'acteur d'un marché de l'art - peut être privilégiée à cet égard. La poésie d'un Guillevic dans son trajet de la catastrophe d'exister à l'expérience d'un vide en quelque sorte générateur est assez typique d'une vie spirituelle qui par delà toute croyance aurait à voir avec une Foi plénière. Mais est-ce si loin d'un christianisme qui aurait renoncé à la mythologie ?

Je ne crois
En aucun dieu.

Je ne crois pas
à l'étoile qui vous guide.

Je ne crois pas
à la tourmente

Qui vous emporte
Et vous mène à bon port

Je crois.
(inédit de 1987)

Gilles Herlédan

L'oeil de l'âme
Jeanne-Marie Baude


Avocate de l'imagination...
D'emblée Jeanne-Marie Baude, citant Gao Xingjian qui connut la dictature sous Mao, annonce la couleur : la littérature est une nécessité pour garder sa conscience d'homme. Elle adosse ce prédicat à une question essentielle sur le lien entretenu entre la création et l'espérance — pas l'espérance comme bon sentiment mais celle qui naît du tragique. Elle convoque dans sa plaidoirie les sœurs de cette reine vertu, imagination et merveille, en passant par un éloge de l'attente.
La défense de ces nobles causes conduit Jeanne-Marie Baude à proposer jusqu'à une po-éthique et une éthique de l'imagination. Elle rappelle aussi que l'art a les pouvoirs de nous relier à notre sensibilité.
La paupière de œil de l'âme ne tombe pas de fatigue en lisant cet ouvrage qui nous invite à porter l'imagination au rang d'une faculté aux deux sens du terme.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

LES FONDAMENTAUX DE LA FOI CHRÉTIENNE
Marie-Christine Bernard
Presses de la Renaissance, 2009
* * *

Voilà un livre qui me laisse une impression assez ambiguë.

D'un côté il y a un apport de " matériel " indéniable et des réflexions critiques sur l'institution, la mise en garde contre certains pièges de la pensée, de la convention, des tics intellectuels qui ne seraient pas étrangères à un Sulivan. Ce côté plaisant de l'ouvrage n'en constitue cependant pas le fond. L'impression est tout au contraire que cela voile une structure de pensée qui me paraît beaucoup plus problématique et qui sous des habits modernes cache une ossature tout à la fois traditionnelle, convenue et parfois précaire.

Le sentiment d'écart est considérable entre ce qui est annoncé par la 4e de couverture (repérer en peu de mots, la cohérence du contenu de la foi et percevoir clairement l'intelligence de ce contenu eu égard aux exigences de la raison contemporaine) et la réalité de ce qu'on lit. Particulièrement où sont les exigences de la raison contemporaine puisque je ne trouve rien dans ce texte qui dépasse les apories d'un vague platonisme remâché (le beau, le bien, le juste) ou - ce qui se veut moderne ? - un psychologisme pesant qui évoque de vagues théories du développement de l'enfant pour décrire une sorte de " croissance " de la croyance ou de la foi (la santé, l'équilibre, la confiance). Nous serions les petits enfants d'un bon dieu !

Philosophiquement, l'auteure répugne à clarifier les notions qu'elle utilise, par exemple celle de réel qu'elle assimile abusivement avec réalité ou même vérité ce qui est peu acceptable après l'apport de la psychanalyse. De même la permanente et lancinante référence au " sens-de " ne peut plus être entendue comme pertinente.

Cette recherche du sens m'a particulièrement gêné dans ce texte. La foi et la vie spirituelle seraient seulement une recherche de sens, voire même le moyen de le trouver. Or, c'est le " pas de sens " qui est l'épreuve éthique à laquelle l'homme, aujourd'hui, doit s'affronter. Et si jamais un sens est donné à la vie ce ne peut être qu'un accommodement narcissique ou illusoire pour l'individu, une pression du maître s'il concerne un groupe, surtout si c'est le fait d'un maître supposé bon.

Par ailleurs je retrouve dans ce texte des apories intellectuelles admises par l'auteure comme des constats de " nature " : ne parle-t-elle pas du désir de dieu (au sens de " dieu désirant "), voire de la " joie de dieu ". Or, on nous dit tout au long des chapitres - et c'est fort juste - qu'il ne faut pas être idolâtre en réifiant Dieu selon nos catégories humaines. Le paradoxe est éclatant entre le principe et la mise en acte.

Réel-réalité, désir-besoin, joie-jouissance ne sont jamais déconstruits dans ces pages. On est en droit d'attendre un tel travail aujourd'hui avec les moyens conceptuels dont on dispose. Ne pas le faire est de l'ordre de l'idéologie par ailleurs dénoncée dans le texte.

Autre difficulté. Cet ouvrage qui s'annonce d'ouverture - et le manifeste dans la distance prise avec certains aspects de l'institution religieuse - conduit finalement à une grande fermeture si l'on songe qu'à partir de la page 230 il n'y a plus qu'une référence intellectuelle proposée : La Bible et nul autre texte. On ne voit pas que d'autres livres aient encore une place ? Cette référence totalisante : La Bible, parce qu'elle est le fruit d'une attention soutenue à l'existence réelle, attention mûrie et incessamment reprise, est capable de nous poser de bonnes questions, des questions correctes, celles qui orientent nos chemins de réponse dans un sens prometteur, inspirant. (p. 234) n'est pas loin de devenir totalitaire dans les toutes dernières pages où après l'exaltation de la liberté apparaît la figure terrible du directeur de conscience qui nous est donnée sans plus de réflexion comme le rôle de : personnes dignes de confiance en matière de discernement […] elles ont intériorisé, par l'expérience, les règles de discernement spirituel (p 265). Outre ce type de tautologie où aucun terme n'est défini, se révèle dans les lignes suivantes un mode d'écriture assez constant dans l'ouvrage : le " n'allez pas croire que ! ". Ainsi ces accompagnateurs spirituels exercent leur service sans s'en prévaloir et connaissent l'exigence [du combat spirituel] pour elles-mêmes. N'allez pas croire que le maître en est un et qui en tire plaisir !

De même en début d'ouvrage, à propos du péché - qui a été le point le mieux travaillé du livre - l'auteure adopte une position de dénégation par rapport au texte biblique… " n'allez par croire qu'il en résulte une punition divine ". Or ce qui est écrit est écrit ! Il est intellectuellement préférable de le reconnaître tout en disant qu'on en est plus là aujourd'hui ; c'est très différent que de prétendre que ça n'a pas été écrit. Cette attitude laisse un soupçon de forçage des références qui altère la crédibilité du propos.

Ces aspects très désagréables tiennent sans doute à une double cause. Pour l'une : vouloir dire le " tout " de la complexité en très peu de mots, très peu de notions. Disparaît alors la possibilité dans cette fermeture d'en appeler au jugement du lecteur, à sa raison et à l'auteure de témoigner de son raisonnement (comme dans les citations précédentes). Pour l'autre : vouloir faire moderne en empruntant aux prétendues sciences humaines un langage socio-psychologisant qui est celui du lieu commun trivial - comme toutes les allusions au développement de l'enfant ou à la vie de famille. C'est s'en remettre à un appui déjà bien discrédité depuis plus de cinquante ans, tandis que des approches plus consistantes sont ignorées : disons - après Freud, quand même cité (1656 - sic -, 1939) - tout ce qui va de Saussure à Lacan en passant par Lévi-Strauss…). Sans doute a-t-on supposé au lecteur un estomac trop tendre pour une telle nourriture roborative.

Évidemment, toutes ces critiques ne supposent pas que je regrette cette lecture stimulante par les insatisfactions mêmes qu'elle suscite et qui appelle à un travail d'éclaircissement à continuer. Il est vrai que la " foi " est chose trop sérieuse pour s'en remettre aux seuls professionnels de celle-ci… à l'instar - selon Clemenceau - de la guerre qui ne saurait être confiée aux seuls militaires.

Gilles Herlédan

Yves Louyot. Les Psaumes à pas de loup

Il s'en passe de belles choses, mine de rien aux éditions du même nom.
Elle est patiemment parcourue la Bretagne avec arrêt-contemplation aux croix de chemin. De cette déambulation poétique, Joseph Thomas nous en rapporte tout à la fois de quoi nous "vriller l'âme" et nous rappeler "l'intensité du simple qui sauve". Magnifique petit ouvrage dont chaque page nous prie doucement de faire silence.
De beaux textes et une petite philosophie de la croix accompagnent les photographies sensibles de Maryvonne Thomas, des images sur lesquelles plus que les yeux se posent. Comme des pierres levées, ces croix de l'amour vainqueur qui font l'homme debout sont inévitablement sur la route de celui qui dessille son regard.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

" Dans ce mouvement d'écrire, je retrouve avec toi ce vide sans « pourquoi ». Je cueille les mots comme au puits des naissances où, toi, tu reverdis.

J'apprends à ressembler à l’instant sans avant ni après.

Je n'irai pas dire plus que je n'ai compris, mais l’énigme qui me soude à ta vie, d'elle je veux parler au grand jour. Qu’elle soit un phare pour les jours mauvais, un guide pour ceux qui cherchent aussi le port ! "

 

"Ami lecteur, la page est blanche. Il y a des mots qui dorment au fond de la caverne. Fais-les venir au jour ! Tu es toi aussi une image unique de Dieu"...

Ce sont les tous derniers mots de ce livre qui avec une force de conviction alliée à une connaissance profonde son objet conduit
nécessairement ses auteurs à oser dire avec une si belle clarté cette espérance ancrée dans la vie même.
Sans doute cet appel à "être" n'est-il pas nouveau... tant d'autres l'ont dit... mais, ici, on y croit parce que tout le témoignage des auteurs "fait le poids". Il ne s'agit plus d'incantations et d'évasions dans des arrières mondes sans consistance, mais d'expérience sensible.

Gilles Herlédan

 

Gabriel Ringlet. L'évangile d'un libre penseur

 

 

 

et aussi....

 

« Il serait trop rude d'être seul, livré à soi-même, pour avancer dans cette invention de l’existence, aussi je cherche dans l’humanité entière des compagnons d'éternité. Je les trouve de manière privilégiée parmi les chrétiens de tous les siècles, mais ils ne peuvent me dispenser d'explorer mon expérience. Nous sommes toujours seuls - mais non pas abandonnés - devant notre existence et l’infini du mystère de Dieu. Je suis heureux de célébrer le matin de Pâques, mais en moi-même - accompagné par la beauté de la liturgie - toujours plus silencieux. S'il ne s'agissait que de la résurrection de Jésus, je serais totalement démuni. C'est toute l’humanité qui est alors présente, elle seule est assez vaste pour maintenir ouverte l'immense attente et c'est en elle que je puise la force d'accueillir l’annonce que l’univers, l'homme et Dieu sont indissociables et que leur union s'appelle la Vie, ma vie. »

 

 

On dit recherches humaines, on dit quête spirituelle.

Les chemins empruntés sont toujours pavés de ténacité et d'émerveillement.
De son regard sur l'homme et la création, Johannes Scheffer, devenu le jésuite Angelus Silesius - un des grands mystiques rhénans - , nous a laissé une poésie rare, des distiques de piété - parfois presque profanes - révélant l'infime et l'infini.

Dans L'errant chérubinique, que Roger Munier a choisi de nommer "Pélerin", le lecteur ébloui reçoit la lumière des mots qui dépassent l'homme.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

 

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