Littérature...


Jeanne Marie partie


Vide, un et silence,
Cela s’appelle la grande limpidité
Et la grande clarté
Xunzi IIIe av. JC


Voilà que tu es avec eux, ceux que tu aimais tant à lire et à dire. À propos de Saint Pol Roux, l’arc en céleste, tu évoquais l’an passé cette phrase des Illuminations qui t’a toujours émerveillée : Aussitôt après que l’idée de Déluge se fut rassise, un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée. Au paradis des poètes et des écrivains tu as rejoin Arthur et les siens. Dames Christine de Pisan et Marie de France tu es venue saluer. Ils sont tous autour de toi désormais : Hélinand de Froidmont qui Les vers de la mort nous a laissés. François Villon aux Dernières détresses, non loin dans la ruelle se tient, puis Clément Marot aux doux mots d’amour, Scève de prénom Maurice et Michel de Montaigne auprès d’Étienne à profonde conscience.

Plus près t’ont accueillie Corbière :

Mais non, la poésie est vivre…,

Marcelline, l’autre Étienne dit Stéphane qui était triste de sa sœur perdue, il sait maintenant le bleu azuréen, Paul Marie Verlaine et sa poésie du chant si pareille et différente de celle de monsieur du Bellay, maître Guillaume tout rempli de désir, Francis Jammes qui te plaisait de l’angélus du soir à celui du matin pour ses louanges aux primevères :

… Que le jour de ma mort soit beau et pur…
… Qu’il soit d’une grande paix…
Quand mon cœur sera mort d’aimer sur le penchant
du coteau vert, mon âme veillera encore.
Sur le coteau où vous irez, ô doux enfants,
Elle luira dans les haies mouillées pleines d’aube…
Ô mon Dieu, laissez-moi aller prendre une étoile…

Aragon, Cadou et son Hélène végétale :


Quand sera venu le jour
Ou bien peut-être la nuit

De la parfaite
Promenade…

Quand tout sera clarté
Force et douceur…

Te souviens-tu Jeanne-Marie comme tu parlais de Jouve, un jour près de la cheminée :

Souvent quand le chagrin voile nos pleurs funèbres la lueur se reforme à nos yeux, voisine des phosphènes que l’obscurité noire arrache au souterrain, comme un reste de cri dans un reste d’aurore…,

de Reverdy, de Segalen, et de Robin, Armand l’oiseau, qui nous parlait près d’un buisson très éloigné, dans son chêne troué et tu lisais ces lignes il y a quatre ou cinq années :

On ne peut travailler pour vous
qu’en vous quittant tous,
et sans rien expliquer,
Je regarde tendrement votre monde que j’ai quitté…

Entends cela aussi qu’un soir il écrivait :

Que le poème aille se glissant
Dans la bouche ouverte des mourants
Qu’il y ait le cri : « Que la terre est belle ! »

De belles photos restent de ce jour-là près de Guérande.
D’autres aussi sous le chaud soleil de Mirmande. Je t’écoutais aimer les dits de celui-là de celui-ci.


Comme sur de hauts écrits tu as levé le voile.

Edmond Jabès :

Ainsi avons-nous appris que l’infini est racine cachée et que tout ce qui germe, verdit, fleurit a pour sève et pour rêve l’infini…
Tu n’as plus de voix. Tu as offert ton sang. Tu as écrit… Toute écriture est silence inscrit, crêtes alignées d’outre-voix…,

Jean Grosjean qu’il te plaisait de citer de même. Voici pour toi, quatre vers de ses Arpèges qui te rempliraient de quiétude :

La brume est accoudée à des tilleuls,
Un merle chante, une feuille s’égoutte.
Le chemin ne sait pas où il va,
Le temps non plus. Dieu se cache et se tait.


Car dans ton ouvrage L’œil de l’âme, un plaidoyer pour l’imagination, tu reprends les mots de ton ami poète Georges-Emmanuel Clancier : A l’ombre d’un hêtre, la chambre secrète, pour évoquer après les livres, les arbres, tes compagnons de lumière et l’un d’entre eux en particulier à côté duquel tu as passé ton enfance : un tilleul immense et vénérable que tu tiens pour un de tes aïeux.

Quel écho lancé au poème de Grosjean !
Exhumés pareillement Unamuno, Gaston Miron de Sainte-Agathe des monts : Ma vérité, le mal d’amour… de son Homme rapaillé, Marie-Noël au cœur de feu dont tu brûlais de nous dire quelques passages pour un travail à venir :

Je m’accuse, ô mon Dieu
D’avoir trop habité la grande solitude
Où pleurent en rêvant les monstres endormis
Et d’avoir bu dans les étangs d’inquiétude
Beaucoup plus de douleur qu’il ne m’était permis…


L’orante t’ouvre ses ailes, plume à la main, et te fait entrer pour te remercier amie Jeanne Marie d’avoir su d’elle tant et si bien parler, avec Anna de Noailles et leurs vers en semailles :

Rien n’est vrai que d’aimer… Mon âme, épuise-toi…

Et vous avez sûrement murmuré ensemble une Fantaisie à plusieurs voix :

Venez !… Soyez-moi tous mes amis ! Mon cœur cède
Au poids de sa tendresse. Avant qu’il soit perdu,
Venez, recueillez-le, vite, mes vers, à l’aide !
Il se rompt. Comme un fruit trop mûr il s’est fendu,

et la prière du poète :

Mon Dieu qui donne l’eau tous les jours à la source…
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre…

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète…


Dans ta litanie des saints écrivains, Anne, la sœur Anne Perrier, chère à ton cœur s’est penchée et t’a baisé d’amitié. Dans le train qui te ramenait à Paris l’an passé, tu faisais resurgir de ta mémoire ce passage de La voix nomade :

Mais le cercle d’argent
Au poignet
L’enfant d’arc-en-ciel
Me conduit au désert


J’y adosse si tu veux bien :

En vain chercherons-nous sur le rivage
Une demeure
Nous ne sommes que de passage
Et glissons sur un fleuve à la gorge ouverte
Entre les astres

Et lorsque, ouvrant une page, j’y trouverai :

Ardente comme un vol d’alouette qui vibre
Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,
Qui monte, monte éperdument jusqu’au ciel,
Bondissant enflammé, téméraire, fou, libre…

Tu seras là, Faible comme un enfant parti pour l’inconnu…, toi qui a participé à la haute musique du monde et à la vérité de Dieu ainsi que l’a livré Xavier Grall et resurgira alors la dernière phrase de L’œil de l’âme « Il suffit de quatre vers de cinq pieds pour nous mettre en présence de l’énigme de toute vie ».


Marie-Laure Jeanne Herlédan


Jeanne Marie Baude nous a quitté le 30 décembre 2014 à Paris.

Professeur honoraire de littérature à l'Université de Metz, elle avait participé par amitié  à la journée consacrée
par Les Sources et les Livres au poète Armand Robin 

 

SONGERIES D'UN REVEUR INSULAIRE
de Jean-Marie GILORY, grand in 4° de 216 pp., La Botelleie éditeur, 30 €

Songeries d'un rêveur insulaire

ÎLE ÉTAIT UNE FOIS…

La mer. Il faut lire, à voix haute, Songeries d'un rêveur insulaire de J.-M. Gilory. L'oreille voit la mer. Les couleurs de la mer. Le soleil sur la mer. La lune et les étoiles. Et le ciel qui se reflète et s'y regarde et s'y noie, comme en un miroir. L'éternité.

Ah ! Il a bourlingué dans tous les recueils – ou presque – du XXe siècle et de ce début du XXIe, notre cher Jean-Marie. Oui, bourlingué tant et tant et dans d'autres siècles et sous d'autres cieux. Il sait ce qu'écrire veut dire et, afin de nous montrer la mer et de nous situer son île, il manie aussi sûrement la plume que naguère le sextant. Il aime cerner sa poésie d'ourlets d'écume pour mieux nous faire entendre le chant des sirènes. Il polit ses mots, comme les marées le font des galets, et il nous les offre en une floraison de phrases aux pétales chantants.

Jean-Marie Gilory est passionné de Saint-John Perse sur lequel il a donné de nombreuses conférences. Dire que son écriture se situe dans la même veine lyrique et somptueuse que le poète d'Anabase – poète qui écrivit toujours à la crête des mots –, ne sera pas pour lui, j'en suis sûr, le moindre des éloges.

Écoutez. Sa prose a des ressacs éclaboussant de mots, de soleil et de ciel, le silence du livre. Écoutez, dans les songeries d'un rêveur insulaire, comment le rêve d'une île devient, à coups de crayon, une île de rêve, ou encore comment un petit point perdu dans l'océan de la mémoire, un infime petit point égaré dans l'eau des souvenirs se transforme en " l'épique épiphanie" d'une terre habitée de " chardons bleus et d'oyats blonds ". C'est l'utopique quête de l'île d'Utopie et, dans la haute marée des mots, la célébration sans fin de l'infini des Océans et de l'amour mêlé du jour et de la nuit, de l'ombre et de la lumière, du ciel et de la terre avec, dans la douceur des fougères et la tendresse des algues, le corps de la femme, omniprésent dans la ténébreuse lumière de la poésie.

Ah ! Cette île... " Je t'écrivais, te décrivais, t'inscrivais, t'ornais, te dessinais, te pensais, te gravais, te moulais, te sculptais, te lissais, t'arpentais à profusion jusqu'à saisir par cœur, par surprise et par goût les détails affinés, solides mais flottants de mes multiples méconnaissances ". Connaissance de sa méconnaissance, c'est l'île du cœur que notre poète peint et dépeint. " À en mourir, sais-tu, mon innommée de toute part et de cet autre ailleurs à définir et à trouver ". Cette île du cœur, la connaît-on jamais ? Robinson Crusoë que nous sommes, a-t-on jamais fini d'explorer les côtes de notre île et d'en fixer les contours, les rochers battus de nos incertitudes, les plages de sable fin de nos croyances et les grottes insoupçonnées et insoupçonnables de nos regrets et les criques craquelées de songes et les roselières de nos désirs ?

" Ô vase où meurt toute verveine…" Un poète nous parle, " dans la buée du soir ". Il nous dit un arbre aux mains de femme. Il nous chante ses rives et ses rêves, ses fleurs et ses pleurs. Il peint les veines du vent, au hasard de l'azur.

Un poète nous parle, et c'est la mer, encore la mer qu'il nous donne à voir, et à entendre, dans une poésie toujours recommencée et toujours étoilée de couleurs et de sons. Mais elle a bon dos la mer et, à travers elle – et grâce à elle – c'est le ciel, les oiseaux, les îles, la terre et l'arbre, l'arbre et l'homme que le poète célèbre avec son goût pour le mot rare et juteux dans une approche souvent sensuelle de la nature et des êtres. Pour cela, il déroulera les draperies sonores de sa prose en une éblouissante liturgie qui nous conduira vers un enfant qui marche, pieds nus, dans la mer, et qui se perd dans le grand dictionnaire des vagues, comme on se retrouve, au petit matin, dans la barque des mots, en habit d'amiral, godillant vers l'éternel horizon de la poésie.

Comment, en quelques lignes, résumer plus de 200 pages d'une prose poétique, à la fois si légère et si dense ? Reste à vous inciter, comme le fait Jean-Paul Plantive dans son très beau texte de quatrième de couverture, à lire les Songeries d'un rêveur insulaire, " véritable chanson de geste " et à " prendre les mots comme on prend la mer : comme on./ile au large. Avec des tangages et des roulis croisés."

ÎLE ÉTAIT UNE FOIS…

par Jean-Claude A. COIFFARD
Extrait de la revue de poésie contemporaine
7 à Dire
Sac à mots édition
septembre-octobre 2013

Proses de Bretagne

Hommes et femmes d'époques, d'âges et de conditions divers, les 72 écrivains ici retenus nous touchent. Venus souvent de plus loin qu'eux, de plus loin que le pauvre horizon courbe où se bornent les muraialles de leurs existences simples, leurs mots poignent au coeur.

Pour cela aussi qui est souffrance et consolation m^mées, nous avons voulu que leurs vies ici présentées soient brèves et cependant doucement éclairées – portraits sensibles, photos tremblées à l'aplomb de notre coeur fragile.

Alain-Gabriel Monot

Alain-Gabriel Monot, professeur de littérature à l'UBO anime par ailleurs la revue "HOPALA La Bretagne au Monde"


Bourlès, Boëlle : le frisson des départs

Mais où donc va se nicher la passion du voyage et le goût de la marche au long cours ? Le Rennais Jean-Claude Bourlès avait déjà fait sa propre introspection dans son très beau livre Pèlerin sans Église. Voici qu'il revient sur ses pas - ceux d'une existence voyageuse - dans un livre à deux mains, en compagnie du photographe Yvon Boëlle, lui aussi " en quête d'émotions sur les routes de l'Arc atlantique ".

Les deux auteurs disent, chacun à leur manière, le " frisson des départs ". C'est le titre du livre, inspiré par une phrase du poète Xavier Grall : " Je voudrais te transmettre le frisson des départs dans l'allégresse des matins silencieux ". Pour Yvon Boëlle, tout démarre par un amour des confins bretons, élargis bientôt à ceux de l'Irlande et de la Galice. Pour Jean-Claude Bourlès, dont le texte constitue la trame essentielle du livre, il y a, raconte-t-il malicieusement, " les premiers pas dans un jardin ", celui de parents casaniers à Rennes, suivis de " l'exploration des potagers des voisins ". Puis le voyage dans la tête en lisant Fenimore Cooper, Jack London et Jules Verne.

L'étape décisive - qui l'eût cru - dans la vocation du futur grand marcheur, ce fut le service militaire en Allemagne. Le jeune Bourlès découvre en Forêt noire " une débauche d'arbres, de lacs, de cascades ". Il y fait, surtout, " l'apprentissage de l'autre ". Puis c'est l'Irlande qu'il fréquente assidûment, dix années de suite, " dans un cheminement rituel proche du pèlerinage " (les superbes photos d'Yvon Boëlle sur le Kerry, le Mayo ou le Wicklow, publiés dans leur livre commun, sont au diapason de cette quête).

Mais Jean-Claude Bourlès ressasse la question : pourquoi part-on ? Lui l'agnostique se sent comme aimanté par les églises romanes. Le voici à Conques " un matin de juillet 1968 ". Puis à l'abbaye de Sylvanès où il rencontre le dominicain André Gouzes qui restaure l'édifice. En 1990, c'est la découverte de le Via Podiensis vers Compostelle, à partir du Puy, sur un GR65 " quasiment désert " à l'époque. Puis, en 1993, la première grande traversée du " Camino francés ", de Saint-Jean-Pied-De-Port à Saint-Jacques-De-Compostelle. " C'est ce chemin qui m'a révélé le sens profond de la marche, confie l'auteur, celui de l'ouverture au monde, de " l'aller " vers les autres… et incontestablement de soi-même ". L'amorce d'une grande vocation qui s'affirmera au fil des années. " Toute marche est spirituelle ". Bourlès reprend à son compte la phrase de Grall. Et ajoute, le concernant, " regarder et retenir, s'imprégner du moindre fait qui passe, en faire son pain de vie et, dans certains cas, de survie ".

Comment ne pas y voir la démarche d'un vrai poète (à l'image d'un Bashô, à une autre époque, sous le ciel japonais). Un poète plein de sagesse qui aujourd'hui, à 75 ans, convient qu'il faut " savoir rentrer chez soi " et pose, au bout du compte, la seule vraie question qui vaille : " Et si la mort seule détenait la réponse au vrai départ ?

Pierre Tanguy

 

Terminus Rennes
Jacques Josse

Dans un tout petit livre, l'écrivain et poète Jacques Josse (président de la Maison de la poésie de Rennes) nous mène sur les pas des écrivains qui ont fait de la capitale bretonne leur port d'attache ou qui y ont fait, simplement, des passages en coups de vent.

C'est Milan Kundera, le plus célèbre d'entre eux, qui inaugure cet ouvrage. Le grand écrivain tchèque, qui enseigna à l'université de Rennes, avait élu domicile dans la célèbre Tour des Horizons, d'où il pouvait " porter son regard vers Prague ", raconte Jacques Josse.
Au fil des pages, l'auteur nous indique aussi que Henry Thomas est enterré au cimetière de l'Est. Que Chateaubriand venait se promener dans les jardins du Thabor quand il était en formation chez les jésuites. Que Villiers de l'Isle Adam était interne à Saint-Vincent. Que Kerouac fit une brève halte à Rennes. Qu'on y vit même, en des temps plus anciens, Descartes lui-même, dont le père était conseiller au Parlement de Bretagne.

Des figures d'auteurs plus contemporains, qui ont parlé de Rennes, qui y ont vécu ou qui y sont passés, apparaissent aussi sous la plume de Jacques Josse : Jean Rolain, Perros, Jean-Pierre Abraham, le traducteur André Markowicz, les poètes François Rannou et Jean-Louis Aven, à propos desquels Jacques Josse rappelle la fondation de la revue " La rivière échappée "… Mais aussi Agnès Béothy, écrivain derrière les murs de la prison des femmes. Il ne fait pas mention, par contre, de l'étudiant révolté Yvon Le Men qui fit, à Rennes 2, " ses classes " de futur auteur confirmé.

Mais, au cœur de ce petit livre, il y a d'abord Jacques Josse lui-même, qui se dévoile par petites touches et révèle, par son talent d'écriture, qu'il fait, incontestablement, déjà partie de cette cohorte d'écrivains rennais. Car, on s'en doute bien, son livre n'est pas un guide littéraire à usage touristique. Il ne prétend pas à l'exhaustivité. C'est un petit ouvrage littéraire en soi. Et forcément subjectif.

Poète-travailleur (comme on le dirait d'un paysan-travailleur) pendant des années au tri postal en zone industrielle sud-est, Jacques Josse raconte son Blosne : la barre d'immeuble, le 5e étage où il loge, la vue plongeante sur la ville qui s'endort (" Assis devant la porte du café, la chat du Panama veille sur la rue Bigot "). Il nous fait revivre - c'est le plus beau passage de son livre - la nuit d'ouragan d'octobre 1987 au centre de Rennes. Le voici, alors que des " diableries sorties des tripes de l'Atlantique " s'abattent sur la ville, déambulant du côté de la place Hoche avec son compère-poète Michel Dugué. " Le tangage de nos corps (nous avions bu de nombreuses bières) se mêla simplement à celui du dehors ", avoue Jacques Josse.

L'auteur est un amoureux des ambiances de bistrots. Il nous en restitue la saveur dans les nombreux romans/récits qu'il a publiés. C'est le cas, également dans ce petit livre. Il aime raconter ces bourlingueurs - dont il fait un peu partie - qui, à l'image de Jean-Claude Pirotte ou Shane Mac Gowan, de passage à Rennes, préfèrent " laisser les reflets colorés de leurs brusques embardées disparaître dans la torpeur nocturne ".

Pierre Tanguy

 

 

Le temps qu'il fait
Armand Robin

Que dire, que dire ? Que dire qui n'amoindrisse, qui n'appauvrisse la richesse du verbe d'Armand l'oiseau dit Armand Robin ? Parler de la pluie et du beau temps alors ? Si fait. Larme et rire pour ce Temps qu'il fait où Guillerm et Yann, Catherine la folle vieille, Hamlet, Clémentine la bonne, le vieil homme de Kereven, l'enfant transi, le bon Dieu, le Christ, le fou premier et deuxième et troisième et Tou fou, Jean hiroux, un génie, Rimbaud, Ophélie, l'homme aimant, la mère Annick, Fanchik Jouan le père, Maïjann, la liste électorale indépendante, les farfadines, un suicidé, Bashô, Taï-Po, un paysan, Pouchkine, Essenine, la fée première et la fée deuxième et la troisième, Lénine, le pauvre, Taliesin, le prophète, Merlin et les lavandières nocturnes, la morte blanchelunante, les témoins parallèles, un homme, l'innocent, les beautés de la hate, aveugle, voyant, le fils sont au cœur du monde, se violentent, s'aiment, se détruisent et s'élèvent.

Et aussi le bon chêne, la prairie, les herbes, la terre, la fougère, la bourrasque, la mer, la brindille de bruit, les charrettes et aussi le chien, l'hirondelle sglenn ar sklinntinn, la coccinelle, la jument grise, Threithir et Keingdu, le bœuf, le chœur des oiseaux sont là de toute éternité, présents aux hommes qui tantôt écoutent, tantôt oublient.

Un récitant veiné de ciel bleu et blanc et lent et un récitant veiné de ciel tremblant et blanc et lent, des préjugés des prés, une grande colère de cidre, la complicité, la complainte sautant de brin en brin, le temps qui a la parole, la sonorité d'effroi, les branches remuées, Armand les poétise pour n'être pas anéanti.

Le silence et le destin vertical l'accompagnent sur la sente de sa vie en un temps de carême :
" Dieu qui dormait s'émeut " tant il y a de beauté de puissance et d'humaine force dans cet oratorio à la musique sacrée qu'a composé, comme un mystère tragique du moyen-âge, Armand Robin.

Livre cardinal.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

 

 

Les chaussures italiennes
Henning Mankell.

"Je me sens toujours plus seul quand il fait froid", c'est ainsi que commence ce récit d'Henning Mankell, maitre dans l'art du suspense. Cette fois, ce n'est pas à la recherche d'un suspect qu'il nous conduit mais à la découverte d'un homme de 65 ans passés, Fredrik Welin qui vit en solitaire depuis plus d'une décennie sur une île héritée de ses grands-parents... Chronique du parcours d'un homme qui a souvent pris la fuite pour éviter de s'engager et d'assumer ses actes, jusqu'au jour où une promesse faite près de quarante plus tôt, va venir tout bouleverser. La femme à qui il avait fait cette promesse, débarque dans son île et ce jour-là, il comprend qu'il ne pourra plus s'échapper... Ce sera le début d'un long périple par des routes verglacées qui le mèneront à la rencontre de ses souvenirs, de sa fille inconnue et de ses actes manqués, au propre comme au figuré. Il puisera dans ce périple le courage d'assumer ses responsabilités... Dans ce livre empreint de sensibilité, Henning Mankell parle de ces évitements, de ces erreurs qu'un jour, il est arrivé à chacun de refuser d'endosser, gelant ainsi notre envie de vivre. Mais il nous rappelle également qu'il n'est jamais trop tard pour retrouver le goût des autres.

Jocelyne Le Borgne

 

 

La Maison d'été

René Guy Cadou

La Maison d'été est le seul roman de René Guy Cadou écrit de mai 1944 à mai 1945, période où il était surveillant instituteur au château de la Forêt, sur la commune du Cellier. Cette propriété a accueilli de juillet 1942 à juillet 1945 une soixantaine de garçons, réfugiés de St Nazaire, en internat scolaire. La directrice du centre Marie Louise Tattevin, une mesquéraise, était une femme à poigne qui encadrait une équipe de six ou sept instituteurs, veillant sur les enfants continument.
René Guy Cadou est remplacé fréquemment pour le temps de classe par Fernand Guériff, il est aussi vaguemestre, fonction qui lui convient, compte tenu de l'importance qu'il accorde à la correspondance quotidienne avec Hélène et régulière avec les poètes de Rochefort. Il écrit aussi de nombreux poèmes et a le souci de mener à bien son roman.

On retrouve dans cet ouvrage les souvenirs autobiographiques de Cadou avec le monde de son enfance briéronne, mais aussi de nombreuses descriptions concernent les lieux et les paysages qu'il a pu observer pendant l'été et l'automne 1944 sur la commune du Cellier. Comme dans ses autres écrits, René Guy Cadou part du réel où s'ancre son imaginaire.

Ainsi, nous retrouvons des noms de personnes - Frangeul, Travers, le Père Louis dans ses vignes -, des noms de lieux - Bouquet des bois, le Fumet proche de la Funerie où il aimait aller -, des expressions locales - le magasin, nom donné à la cave, l'entraide. Les Cellariens reconnaissent leurs coutumes dans la description précise des travaux : battage, vendanges et le soir les grands repas en commun avec les tables encombrées de victuailles, et après les cerises à l'eau de vie et l'eau de vie sans cerise. Il embellit la réalité grâce à de nombreuses métaphores et nous fait apprécier le quotidien de la vie à la campagne qu'il oppose à la vie parisienne, cette campagne qu'il apprécie à toute heure du jour et à chaque saison.

Gilles, le héros quitte Paris et
prend lentement possession de la maison d'Amélie et de la campagne, le temps passe en ne faisant presque rien : quelques grains de soleil éparpillés aux poules en compagnie du chien Carnage qui dans sa robe fraîche et luisante ressemble à un marron sorti de sa bogue …Cette campagne, le poète l'apprécie à toute heure du jour et à chaque saison. Il nous invite à la regarder avec ses yeux fertiles : Le soleil promenait sa langue sur les charrues. C'était un matin de septembre matin déjà frais, avec des nappes de brumes étendues sur tous les buissons, un matin d'herbes mouillées : la joue pâle du ciel commençait à rosir, le soleil sortait de son œuf jaune, un peu ébouriffé, embarrassé dans ses plumes et réveillait la petite maison qui roulait sa coquille parmi les roses. Les vignes, jeunes, écervelées, capricieuses comme des chèvres chargées de grappes déjà lourdes s'offraient des couleurs automnales.

La figure d'Hélène est sensible dans le roman. Il oppose la relation charnelle où on se donne sans amour avec le grand Amour que symbolise la rencontre de Gilles avec Agna. Mais il faudra mériter la Maison d'été à travers bien des épreuves.

Yvette Guyonnet

 

 

La grande énigme
Tomas Tranströmer

Ah ! La bonne nouvelle. Le prix Nobel de littérature a été attribué à un poète. Et (" cerise sur le gâteau ") à quelqu'un qui, au sein de son abondante production littéraire, publie des haïkus. Le Suédois Tomas Tranströmer (80 ans), poète contemporain le plus traduit au monde, rédige en effet ces poèmes courts de trois vers, d'origine japonaise, aujourd'hui largement mondialisés. Sous le titre " La grande énigme ", Le Castor astral réédite 45 de ses haïkus, adaptés du Suédois par Jacques Outin.
On y trouve tout ce qui fait la spécificité et la force du haïku : la sensibilité, l'émotion, la surprise, le frémissement, l'ouverture aux " figures " du dehors…

Fredonne dans la brume.
Au loin un bateau de pêche -
trophée sur l'eau.

Dans une lumineuse préface au recueil, Petr Kral, parle, à juste titre, de cette " écoute impartiale " du monde qui caractérise le haïku de Tranströmer.

Ombres rampantes…
nous sommes perdus dans la forêt
dans le clan des morilles.
ou encore ceci
La mer est un mur.
J'entends crier les mouettes -
elles nous font signe.

Mais il y a aussi, chez Tomas Tranströmer, comme chez tout poète qui mérite ce nom, une attention au mystère, une attente de la révélation. Jusqu'à pointer du doigt (mine de rien) l'énigme de l'existence. La grande énigme.

Quand l'heure vient
le vent aveugle
repose sur les façades.

L'auteur suédois le dit sans prendre la pose du poète. Aucun exhibitionnisme. Plutôt des haïkus à hauteur d'homme - comme il sied au genre - dans cette célébration quotidienne de la nature, à l'écoute des signes qu'elle nous adresse. Au bord de la mer, en ville, dans la forêt…

Ces feuilles brunes
sont aussi précieuses
que les manuscrits de la mer Morte.

Bien vu, monsieur Tranströmer.

Pierre TANGUY.

 

 

Un phare sur la mer...
de Louis COZAN

Le livre s'ouvre sur le témoignage d'une "relève périlleuse" que vous a livré, en 1968, votre ami Paul qui a renoncé au métier de gardien de phare seulement 15 jours après avoir commencé...
Pour vous "Paul exagérait ..." et vous lui en vouliez un peu de ternir votre rêve.
Vient ensuite le récit détaillé de votre première relève mouvementée comme nombre de relèves qui suivront ...
Simplicité et précision toujours "Je trouve le temps de m'essuyer les yeux..." les embruns en sont la cause... sans aucun doute : mais quelle pudeur à dire l'émotion de vous retrouver pour la première fois au pied de la Jument, à midi...
Les premiers apprentissages sont évoqués en détail, avec des mots efficaces derrière lesquels on devine l'importance des enjeux vitaux dans ce milieu impitoyable...
Les pieds gelés, le beurre dur comme de la pierre, la putain de chaudière qu'on ne peut allumer quand les vents sont au nordet... détails qui mettent le lecteur directement en contact avec le froid glacial et humide du phare en hiver...
Les gestes accomplis, les vérifications indispensables au bon fonctionnement dans la salle des machines... rien ne manque pas même l'odeur qui parfois change puisqu'elle "... est toute autre dans cet air glacé".

Sentiment parfois de lire un journal tenu au quotidien quand on découvre les échanges-radio avec les collègues des autres phares...
Votre humanité, votre capacité à ressentir et à nous émouvoir sont là, dans ces phrases "les odeurs de l'île me parviennent par bouffées, chacune porte en elle une histoire qui me bouleverse tendrement..." "il faut être prudent la magie est plus fragile qu'ailleurs..."

L'art du mot juste, l'efficacité dans la description rendent palpable le danger, par exemple lors du transbordement de votre collègue blessé au phare. Que d'émotion et de fraternité, dans ce passage où vous êtes avec Paul, l'autre gardien " Ces instants de crépuscule où il ne se passait rien..." : comme une intense communion au-delà des mots ...

Votre talent pour décrire ces "vagues folles...œuvre unique, façonnée par le souffle de la tempête".... permet aux lecteurs non seulement d'imaginer mais aussi d'entendre le vacarme de ces vagues se fracassant sur le phare et de ressentir votre état d'esprit à ce moments là... "Je crois que nous vivons heureux..., spectateurs privilégié du grand théâtre de la nature et acteurs anonymes de la solidarité maritime..." et plus loin " nous n'en subissons pas moins de grands moments de stress...". Les déplacements et relèves qui se font dans de telles conditions météorologiques vous laissent plus qu'admiratifs quand à la qualité des manœuvres "Je regarde ébahi la coque grise terminée son virage..." mais comme lors de votre première expérience d'arrivée, avec une conscience aigüe des dangers encourus au milieu de ces vagues assassines qui deviennent "...des collines vertes ..." vous n'êtes pas blasé...

Dépouillement et simplicité des mots pour dire, au présent, ce métier de gardien de phare aujourd'hui disparu ...

Merci à vous, Louis Cozan.

Jocelyne Le Borgne

En principe
François de Cornière

Voilà, une amie vous passe un livre, un soir de fin d'été. De Cornière, le nom vous dit quelque chose, vous aviez déjà lu Boulevard de l'océan, de beaux instantanés subtilement donnés aux lecteurs, une corde de l'âme s'en trouve touchée car les mots disent bien doux ce qui se passe à côté de sa page.

Celui-ci, c'est
En principe et date de 1992. Le "principe" n'en est pas tellement cette loi de portée universelle pour l'auteur, non, non, non, ce serait plutôt l'origine première d'une chose, le début absolu, ce qui est prioritaire, supérieur, dirait le gros livre, ce à quoi personne ne s'intéresse plus car il est si loin, si caché très au fond. Avec toujours de petits textes, grands pourtant, au fil de l'écriture il se dit des choses derrière les choses. Elles affleurent au détour des mots que l'inconscient inonde vous savez bien :
"Le petit escalier qui descendait du quai…L'eau glaciale – une tenaille ! – qui bloquait le souffle. Il fallait y aller. Vite… le soleil gris de Saint-Malo, le soleil qui montait, les cordes des corps-morts auxquelles on s'accrochait...". Comme ils sont drôlement nommés ceux-là pour retenir le navire.
"Après le mot d'avant" vous laisse à la félicité naïve de l'enfant à qui l'adulte ne dit pas les gravités qu'il sait.

Bonheur est subreptice et tant difficile à dire qu'en y changeant ses premières lettres il se trouve mal.

François de Cornière fait sa cuisine de tous petits temps d'arrêt qu'il décline à la couleur d'une encre pâle et fragile. Rien de criard non plus que de voyant. Une grande délicatesse timide et pudique à oser amener le regard du lecteur là où ce dernier n'avait qu'entrevu.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme.
Laurence Sterne

On doit à Laurence Sterne, né en 1713 en Irlande et mort en 1768 à Londres ce livre des Lumières. Un livre de sagesse, de fantaisie, de philosophie, de dérision, de tendresse et d'ironie. Érudit mais nourri de Rabelais, Montaigne, Cervantès - vrais sages - Sterne n'épargne pas les " docteurs " de toute nature qui professent sans rien savoir ni des hommes, ni de la vie, ni d'eux-mêmes. Un Rousseau sans trop d'illusions et un Voltaire qui aimerait les gens plus que la raison… voilà notre Tristram !

Se connaître soi en aimant les autres… mais pas par principe comme la jolie béguine qui soignait le caporal Trim " par amour du Christ ". " Cela ne me plaisait guère " dit le caporal ! Au moment d'épouser l'oncle Toby, blessé
"à Namur et à l'aine" en service guerrier, la veuve Wadman se soucie de savoir si la blessure n'était pas " plus centrale "… Gaillardise d'un texte qui n'exclut pas le souci de la souffrance d'autrui pour autant que cela aussi débouche sur des actions vraies, pas des pensées, des actes. L'oncle Toby sort de ses lubies pour secourir tangiblement un vieux frère d'armes. Les larmes ne sont pas interdites.

Tristram aime la vie contre les cagots et les reîtres : " Et pourquoi, sur le point de fabriquer et de planter un homme, soufflons-nous la chandelle ? [mais] L'acte par lequel nous tuons ou détruisons un homme est glorieux […] nous paradons le fusil sur l'épaule, nous nous pavanons l'épée au côté, nous les dorons, nous les sculptons, nous les incrustons… du plus scélérats des canons, nous ornons la culasse. "

Sterne, par ailleurs, ne cesse d'expérimenter cette étrange passion : écrire. Il est trop sérieux pour être grave ou pédant. Aussi il dissimule la rigoureuse construction de son propos en semblant se laisser aller à des digressions sans fin. En somme, bien avant que d'autres en théorisent les principes, il met en évidence que les objets du récit ne sont pas le sujet d'un livre. Mais il ne nous interdit pas pour autant le plaisir de la lecture !

G. Herlédan

Léonard de Vinci
Maximes, fables et devinettes
Textes choisis, traduits et annotés par

Nelly Labère
Nouvelles du Moyen-âge
Dino Buzzati
Le "K"

Madame Della Seta aussi est juive.

Rosetta Loy

Souvent la traduction des titres se révèle peu pertinente. Ici, félicitons-nous du choix de Françoise Brun qui a su donner à entendre la quintessence du propos de Rosetta Loy : Madame Della Seta aussi est juive.

Aussi
! Ce qui a conduit au crime est dans ce petit mot. On croit entendre parler les Italiens qui dans les beaux immeubles milanais ou romains, comme dans les petites rues commerçantes, découvrent quelque chose de surprenant, d'incongru et finalement de dérangeant. Ah, bon ! cette dame aux cheveux gris qui visite avec un cadeau une petite fille malade - l'auteure du livre - serait… Non mais ! ce jeune homme qui joue si bien Chopin… Incroyable…

Le livre de Rosetta Loy, avec une étonnante économie de moyens, déroule sous nos yeux la somme terrible des
aussi, des petites mesquineries, des indécisions et des équivoques lâches qui font le terreau véritable sur lequel se développera la propagande de Mussolini.

Nous sommes en Italie et l'auteur nous montre nécessairement la toute puissance de la religion. Elle ne fait pas le procès historique de Pie XII - ce n'est pas son objet -, elle n'en fait pas un monstre, elle montre seulement ce que le Vatican a laissé percevoir durablement dans le public et les compromissions consenties. Sans oublier de mentionner que certains catholiques à la base et dans la hiérarchie ont su développer une résistance pratique et intellectuelle.

Il était si facile de croire que " discriminer sans persécuter " était encore justifié au nom de la défense des spécificités culturelles et religieuses, bien naturelles !

Mais s'il est nécessaire de montrer la lâcheté, l'abdication morale des " clercs " et des intellectuels laïcs - " une avidité de consensus ", dit-elle -, il serait trop facile pour chacun de s'exempter d'une interrogation plus fondamentale.

L'antisémitisme armé du bras nazi a excédé en " malignité " tout ce qui pouvait être conçu par un homme. Les Juifs, pour échapper, auraient dû avoir " une malignité de plus ". Or, toute leur culture, l'idée même qu'ils avaient de l'Homme, le leur a interdit ! Il y a des inhumanités qui ne peuvent être envisagées sans se renier soi-même…

" Mais l'idée me vient parfois qu'il y a une autre raison "… " Qu'attendaient-ils de nous, les Della Seta ? Monsieur Levi, l'ingénieur, et ce garçon qui aimait jouer Chopin ? "…

Se souvenant du soir d'une grande rafle à Rome, Rosetta Loy écrit : " Pie XII est resté derrière les vitres de chambre où les canaris Hansel et Gretel font de brèves envolées. Ni mon père ni ma mère, qui sans aucun doute ont éprouvé de la pitié pour le sort des Levi, n'ont oublié pour un seul jour les feuilles de timbres et la viande, le pain, les oeufs. Et le soir du 15 octobre, l'élève de seconde année de collège qui deviendra l'auteur de ces lignes, appelée pour venir réciter le rosaire, avait soufflé d'ennui comme tous les autres soirs, laissant ses paupières retomber pendant qu'elle psalmodiait les Ave Maria et les Pater noster; sans penser un instant à supplier son Dieu, qui était aussi celui des Levi et des Della Seta, pour qu'il envoie l'Ange exterminateur à leur secours. Sans ressentir aucune envie de crier ni de faire quoi que ce soit pour ce garçon au regard joyeux qui sonnait à la porte, le ballon de cuir serré sous son bras. Sans s'inquiéter du sort de cette dame aux cheveux gris qui entrait dans la pénombre de la chambre tapissée de vert semblable à une forêt, où je disparaissais, brûlante de fièvre, dans le grand lit. Madame Della Seta s'asseyait pendant que maman restait debout derrière elle, les bras posés sur le dossier de la chaise, et elles souriaient toutes les deux… "

G. Herlédan

Les braves gens ne courent pas les rues
Flannery O'Connor

Flannery O'Connor naît en Géorgie en 1925 dans un sud américain fondamentaliste protestant. La foi et le sens du mal sont des thèmes majeurs dans son œuvre. A 25 ans une maladie congénitale et évolutive la prive de sa mobilité. Malgré ou contre son handicap elle met toute son énergie dans l'écriture. Son sens de l'observation impitoyable du comportement humain et son humour féroce se retrouvent dans la description à vif de personnages en leurs vies grandes et étroites. Avec une très grande justesse elle les met en scène dans un contexte historique et sociologique, scrute leur âme et les fait se mouvoir, s'empêtrer et se débattre avec leurs désirs et leurs servitudes. En deux romans : La sagesse dans le sang et Ce sont les violents qui l'emportent mais aussi de nombreuses nouvelles, elle s'impose comme une romancière à l'égal d'un Faulkner

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Syngué sabour (pierre de patience)
Atiq Rahimi

Atiq Rahimi nait en Afghanistan en 1962. Il fait ses études à Kaboul au lycée franco afghan. La guerre l'oblige à s'exiler au Pakistan en 1984 puis à demander l'asile politique en France ; il vit et travaille aujourd'hui à Paris.

Dans ce court roman, l'auteur met en scène une femme : elle veille son mari blessé pendant la guerre ; seule la respiration de l'homme permet de dire qu'il est en vie.
Ne craignant plus ni les humiliations ni les coups, la femme parle ; elle s'adresse à l'homme et veut croire qu'il l'entend. Partagée entre colère, haine mais aussi culpabilité et tendresse, elle laisse les mots aller et injurie, s'excuse, caresse. " Tu es, dit elle à l'homme, ma pierre de patience, cette pierre que tu poses devant toi …et à qui tu confies tous tes malheurs, toutes tes misères "
Tout le roman est construit autour de ce long monologue que les horreurs de la guerre, les tirs permanents, l'incursion régulière d'hommes armés dans la maison ne réussissent pas à arrêter.
Et les mots sont magiques : ils remplissent le vide et tissent un fantôme de lien qui libère la femme.
Mais à la fin du livre, l'homme immobile ne se révèlera pas la pierre de patience espérée : celle qui écoute les mots et éponge les maux !

Syngué Sabour a obtenu le prix Goncourt 2008.

Madeleine Jarrousse

 

 

 

 

 

Sarnia G.B. Edwards

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates Mary Ann Shaffer & Annie Barrows

Pourquoi prendre le parti d'écrire à propos de deux ouvrages en même temps ?

Une œuvre de génie, selon William Golding pour l'un, une création littéraire d'une exceptionnelle réussite d'après Maurice Nadeau pour l'autre.

G.B. Edwards quant à lui fit brûler l'ensemble de ses manuscrits pour ne garder que celui-ci qui devait constituer le premier tome d'une trilogie. La mort tarira la source. Il était né en 1899 à Guernesey et enseignait la littérature.
Marie-Ann Shaffer, aidée de sa nièce Annie Barrows, nous laisse ce premier et unique roman et meurt peu de temps après avoir su qu'elle serait publiée. Elle était née en 1934 en Virginie-Occidentale.

Peu de similitudes hormis l'œuvre unique, hormis le lieu de l'histoire : Guernesey, où c'est ainsi que les hommes vivent. En apparence. Il m'est venu, néanmoins que ces deux auteurs auraient pu se rencontrer, qui sait. L'un l'autre se seraient-ils apprécié ? J'avance un oui.

Elisabeth, dont on a que des traces, est l'âme forte du Cercle littéraire des… Autour et à propos d'elle, des personnages dans leurs grandeurs et dans leurs petitesses révèlent peu à peu, au travers de lettres, la vie des habitants de l'île. Le parti pris de l'échange épistolaire amène la dramaturgie avec une grande finesse et colore les sentiments d'une grande pudeur.

Ebenezer le bourru, le dur - son nom signifie pierre du secours - quant à lui est bien présent, en une vie " from the craddle to the grave ". Le petit " tous les jours " est raconté par lui à la façon dont un peintre pleinairiste ou naturaliste planterait la scène. Son point de vue est essentiellement descriptif. Pourtant, comme dans la toile du jeune Neville pour le paysage, tout est signifié des forces, des défaillances, des peines et des contradictions de l'âme humaine.

Et c'est à cette croisée que certains personnages d'Edwards pourraient être dans le roman de Shaffer et inversement. Pendant l'occupation, le jeune homme décharné qui s'échappe du groupe pourrait-il être le même ?

Si le récit d'Edwards autour du vieux misanthrope - ou bien est-ce sa propre histoire ? - couvre une période plus ample dans le temps que l'histoire romancée - mais partiellement vécue ? - de Schaffer, le ton du propos recèle une vérité similaire. Serait-ce les lieux : Lihou, St Peter Port, Grand-Havre, chers au cœur des deux écrivains ? Serait-ce leur regard sur les humains ?

Ma fé, Kit, Jane, Ebenezer, Jim, Eben Ramsey, Dawsey, Juliet, Hety, Liza : dans leur légèreté et leur gravité sont de chair et de sang, mais wai, mais nonnain … Wharro !

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Le premier mot
Vassilis Alexakis

Une sœur que son frère enjoint d'aller à la quête du premier mot, voilà la trame.

Jeune encore mais malade, il meurt. C'est maintenant le lot de la sœur aimante de faire deuil. Rien vraiment ne peut dire ni la mort ni la douleur de la séparation.

Paradoxe, les mots, tous les mots, de tous les pays, de tous les temps, les mots en signe du muet, les qui se ressemblent à travers les âges et les frontières, les qui germent dans de vieilles racines, ceux des poèmes et ceux de la guerre, ceux de l'amour et ceux qui se mêlent aux larmes, les mots sortis de la bouche vivante disent tout : depuis le cri de l'enfant né jusqu'au râle d'adieu, ils disent le monde dans sa pesanteur et dans sa grâce. Mais au moment ultime ils ne servent de rien, le silence se fait, il faut que la peine s'écoule. L'autre n'est plus qui partageait les jeux de l'enfance et autres histoires.

Ne servent-ils à rien ? Où sont-ils les fils de la toile qui s'est peu à peu tissée sur le métier ?

À travers le menu des rencontres, des regards posés, des objets, des saveurs subreptices, des désirs, d'une quantité de petits et grands savoirs, une longue errance commence dans le langage : si les mots ne peuvent dire, cela se fera malgré eux. La mort n'est pas la mort du verbe. Il aimait à comparer les langues le frère professeur grec, elle aimera donc les mots et en fera de l'écriture.

Même la muette fait entendre sa voix.
Même sous la junte se dit la révolte.
Même emmurée Antigone parle qui chérit son frère.

La vie est dans le mot, une fois le " r " retiré, elle vogue d'une rive à l'autre inlassablement.

Fût-il dit dans la joie le premier mot ? Dans la souffrance, dans un moment de sagesse, fût-il soufflé pour attiser le feu ? Pour s'émerveiller des couleurs d'un papillon ?

Le roman de Vassilis Alexakis a dimension de mythe : le premier mot et le dernier sont plus ou moins l'infini. On est recueilli.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Journal
Katherine Mansfield


Katherine Mansfield, pseudonyme de Catherine Bauchamp, est née en 1890. Fille d'un banquier de Nouvelle-Zélande, elle écrivait déjà petite fille dans une revue de son école. En 1911 elle publie son premier recueil de contes et ne cessera d'écrire malgré sa santé délicate. La tuberculose la terrasse à 34 ans à Fontainebleau.
Sa vie libre est traversée par le tragique. " C'est une blessée, mais d'autant plus avide que souvent déçue " écrit Marcel Arland dans la préface qu'il consacre à l'édition complète de son journal.

Après la déception d'une première vocation : la musique, l'échec d'un premier mariage sitôt rompu qu'essayé, une grossesse cachée puis un enfant mort-né, le revers de son indépendance : les problèmes d'argent, la pleurésie qui se déclare, la mort d'un jeune frère et la déception amoureuse, la seule grâce est dans l'écriture.

Le 31 mai 1919 entre d'interminable crise de toux, la fièvre et d'intenses douleurs aux poumons, parlant de son écriture, elle consigne :
" Je ne demande vraiment que le temps d'écrire mes livres. Après il me sera égal de mourir. Je ne vis que pour écrire. Le monde adorable (mon Dieu, qu'il est beau ce monde extérieur !) est là : je m'y baigne, je m'y rafraîchis. Mais j'ai le sentiment que j'ai un devoir à remplir ; quelqu'un m'a fixé une tâche que je suis obligée de mener à sa fin. Qu'on me laisse l'achever sans hâte en lui donnant toute la beauté que je puis."
Et plus tard :
" Serais-je capable d'exprimer un jour mon amour du travail, mon désir de devenir un meilleur écrivain, mon vœu fervent d'un labeur plus consciencieux ? Elle me tient lieu de religion, car elle est ma religion… Je suis tentée de m'agenouiller devant mon travail..."

Poussée par un besoin impérieux de sincérité dans son travail d'écrivain, elle s'essaye à en appliquer aussi la mesure au quotidien: " L'honnêteté (pourquoi donc ?) est la seule chose qu'il vous semble tenir pour la plus précieuse que la vie, l'amour, la mort et tout. Elle seule demeure. Ô vous qui viendrez après moi, voudriez-vous le croire ? À la fin, la vérité est la seule chose qui vaille d'être possédée : elle est plus émouvante que l'amour, plus joyeuse, plus passionnée. Elle ne peut vous trahir. Rien ne tient, qu'elle. Moi en tous cas, je lui donne ce qui me reste à vivre et seulement à elle. "

À l'intransigeance morale vient s'apposer de surcroît une perte de confiance dans le domaine de l'écriture, perpétuellement insatisfaite, elle procède régulièrement à une auto analyse : " Je ne crois pas être un bon écrivain ; je me rends compte de mes défauts mieux que n'importe qui pourrait le faire…On dirait que j'ai dans le cœur un vilain vieil orgueil ; une racine d'orgueil qui pousse un robuste surgeon…Il y a une espèce d'excitation intérieure qui ne devrait pas exister. Calme-toi, clarifie-toi. Rien de ce que j'écrirai dans cet état n'aura de valeur. "

Son esprit troublé est constamment guidé par la rigueur et la contrainte " Les mauvaises herbes pullulent quand on est négligent. Il faut que je fasse entrer l'ordre et la lumière dans mon jardin, il faut à tout prix que je plante ces bulbes, au lieu de les laisser (ô honte !) pourrir dans les allées. "

Pourtant la maladie tenaille son corps enfiévré qu'elle veut malgré tout maîtriser : " si la souffrance n'est pas réparatrice, je veux la rendre telle. Je veux apprendre la leçon qu'elle enseigne. Ce ne sont pas là de vaines paroles. Ce ne sont pas des consolations de malades. La vie est un mystère. L'atroce douleur s'évanouira. Il faut que je me tourne vers le travail. Il faut que je transforme mon supplice en quelque chose, que je le change…
Ô, Vie ! Accepte-moi, rend-moi digne, apprends-moi !
J'écris ceci. Je lève les yeux. Les feuilles frémissent dans le jardin, le ciel est pâle et je me surprends à pleurer. Il est difficile, il est difficile de faire une bonne mort…Vivre, vivre, voilà tout. "

La vie de Katherine Mansfield, aux prises avec les affres de la création littéraire et les tourments de la tuberculose se fraye un chemin étroit de respiration spirituelle. Du moins dans cet espace trouve-t-elle l'inspiration qui fait défaut à ses poumons malades : " Viens mon Invisible, mon Inconnu, causons ensemble. Oui, voilà deux semaines que je n'ai rien écrit… une espèce de confusion règne dans mes états de conscience… Mais tout cela descend plus profond… La vase du fond a été remuée… Il faut tout recommencer. Il faut que j'essaie d'écrire simplement, pleinement, librement… et surtout demeurer en communion avec la vie. "

Celle qui ne cessait d'être en exode, allant ici et là sans être jamais bien, trouvera à s'enraciner dans une terre d'exil féconde : les mots. Si la géographie vitale est de plus en plus restreinte, la chambre et le lit, l'espace intérieur, lui, s'élargit. Katherine Mansfield s'applique à user de légèreté et de distance vis à vis de son mal et d'elle-même : " Quand nous sommes capables de ne pas prendre nos échecs au sérieux, cela veut dire qu'ils ne nous font plus peur. Apprendre à rire de soi-même est chose d'une immense importance. Ce que Chestov appelle " un brin de familiarité aisée et d'ironie " à sa valeur. "

Sentant sa mort proche : " La source de ma vie est tellement amoindrie que c'est à peine si elle n'a pas tari. ", elle maintient ferme son combat d'écriture, seule capable de l'apaiser : " Ah ! Déjà écrire m'a redonné un peu de calme. Dieu soit béni de nous avoir donné la grâce d'écrire. Elle peut encore ainsi tenir dans " la vie, la vie chaude et ardente -m'y enraciner- apprendre, désirer, savoir, sentir, penser, agir. Voilà ce que je veux. Rien de moins. Et voilà à quoi je dois m'efforcer. "

Le 18 octobre 1922 la plume de Katherine Mansfield laissait goutter sur la page ces quelques mots, presque en haïku :

" Dans le jardin d'automne, les feuilles tombent. Petits pas qui se posent, comme un chuchotement léger. Ils s'envolent, tourbillonnent, virevoltent, frémissent. "

Auteur de nombreuses nouvelles, de poèmes, d'un journal et de nombreuses lettres, c'est une grande admiratrice de Tchékhov à qui son art doit beaucoup. Pour elle un incident infime devient l'occasion d'une exploration révélatrice de l'inconscient. Elle est du siècle de Freud, il n'est donc pas étonnant que l'on dise d'elle qu'elle est une clinicienne de l'âme.

Dans " L'art de Katherine Mansfield. Extrait de Histoire de la littérature anglaise de L. Cazamian, l'auteur écrit :
" Elle a découvert, après tant d'autres, le royaume de l'inexprimé… La méthode, très consciente, est toute d'instinct. Choisissant les moments où, sous la lumière quotidienne s'éclairent par transparence les caractères, elle les fait vivre, agir, parler selon une nécessité persuasive, et laisse se dégager de leur mémoire ou de leur subconscient leur passé comme leur avenir. Ils ne nous sont expliqués que du dehors ; ils s'expliquent eux-mêmes, le jeu de leurs réactions naturelles créant en nous, par la grâce d'un art souverain et simple, une divination mobile de leur âme ".

Tel est l'univers des nombreuses nouvelles de Katherine Mansfield.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Miserere nobis

Voilà une histoire pleine de rebondissements qui nous fait voyager en compagnie d'Eusèbe de Césarée (personnage bien réel, érudit et auteur de L'histoire ecclésiastique) entre Trèves, Lyon et Constantinople en passant par Jérusalem sous le règne de Constantin.
Eusèbe a un secret espoir : amener l'empereur romain à se convertir au christianisme. Cette démarche de foi va devoir progressivement utiliser des chemins plus utiles que sincères… C'est que les passions humaines ne peuvent être ignorées.

À commencer par la découverte de celles qui ont conduit au Grand Martyre de Lugdunum (Blandine) dont le secret remplit d'horreur Eusèbe : la papauté romaine n'y est pas étrangère. Raison politique en quelque sorte…

Cette découverte suscite chez Eusèbe une triple volonté : plus que jamais convertir l'empereur (en aidant le ciel par des miracles opportuns !), conduire à la destruction de toute religion opposée à la " vraie foi " et enfin discréditer la papauté romaine…

On croisera l'aimable Constantin qui, outre quelques alliés et parents indirects, fera tuer son fils et bouillir sa femme, avant de se faire baptiser in articulo mortis. On y croisera aussi l'arianisme qui, un temps, a été le canon officiel…

Bref, une religion ne triomphe guère par le seul mérite de ses plus beaux préceptes, un appareil religieux encore moins par le moyen de ceux-ci.

Le roman de Roger Bevand, avec les ressorts du polar, nous donne quelques belles lumières sur cette lointaine époque par ailleurs tellement proche de la nôtre en bien des points !

Gilles Herlédan

Le Dieu manchot

José Saramago (1922 - 2010. Prix Nobel de littérature en 1988)

Sans doute est-ce comme cela qu'est née l'Odyssée. Un homme, plus qu'il n'écrit, parle avec générosité et un monde existe.

Chaque fois qu'un homme parle avec générosité, il crée un monde et tout est possible. Dieu est manchot et c'est heureux, il laisse la place… " laissons à Dieu le champ qui appartient à Dieu… et constituons notre propre champ, le champ des hommes, une fois celui-ci constitué, Dieu daignera nous visiter et alors sans doute le monde sera créé ".

Mais que ce soit machine volante merveilleuse ou palais monacal écrasant, là n'est pas le monde. Il est, par exemple, dans l'odeur de clair de lune et de paille remuée ou Blimunda Sept-Lunes la voyante et Balthazar Sept-Soleils le manchot se sont aimés " car entre l'amour de ceux qui ont passé la nuit ici et la sainte messe il n'y a pas de différence et si différence il y avait la messe serait perdante. "

On a parlé de blasphème… et même chassé Saramago de son pays pour cela. Petites âmes noires qui ne peuvent accueillir aucun chant d'amour. Ni le souffle déployé d'une langue épique et pourtant si tendre, si aimante, sans doute même pour qui ne la mérite pas.

Gilles Herlédan

Le bonheur-du-jour

Jacques Brosse


Il était l'ami de Marcel Camus et de Claude Lévi-Strauss. C'était un naturaliste reconnu. Les oiseaux étaient ses amis, on le sent à lire Le-Bonheur-du-jour.
Les oiseaux, car déjà il avait écrit Le chant du Loriot ou l'éternel instant, mais aussi les arbres : on lui connaît une Mythologie des arbres et un Larousse des arbres et des arbustes.

Après son Pourquoi naissons-nous ? et autres questions impertinentes, il a " narcissé " le papier une dernière fois pour son Bonheur-du-jour et le notre aussi, avec la pudeur et " La peur constante dans tout ce que j'écris d'en avoir trop dit, ou pas assez, pour me faire comprendre. "

Comme des pensées pour une philosophie du tous les jours, ces fragments lumineux forment des petites aubes pour notre éveil au simple et au-delà :

" De dix heures du matin à dix heures du soir, j'ai fait apparemment beaucoup de choses. Une fois couché, une seule me semble utile : en vue des labours, j'ai dépiqué et mis en nourrice les six poireaux survivants du potager. "

" Sur le seuil je les appelle : " Mésanges, mésanges ! " elles accourent en foule, à tire-d'aile, de tous les points du ciel, jusqu'à mes pieds. Je les nourris et elles m'angent. "

Jacques Brosse a lâché sa plume peu après, il avait 86 ans.
On peut garder son livre sur la table de nuit, dans la cuisine ou autre endroit.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Lien vers la collection Biloba

Petit Almanach des plantes improbables et merveilleuses

de Michel Guérard et Jean-paul Plantive

Chez Ginkgo Éditeur on pourrait utiliser l'exergue de François Rabelais dans le prologue de Gargantua*. Car on s'amuse sérieusement à écrire, on écrit vraiment pour de rire, on jubile, on se gondole, on se désopile, on s'esclaffe, on glousse, on riote, on se poile, on s'égaye itou le lecteur.
Mais attention les auteurs sont gens recommandables : ils ont déjà produit deux autres almanachs, l'un, des mestiers improbables et disparus, l'autre, des grands inventeurs improbables et méconnus. Michel illustre tandis que Jean-Paul rédige, et l'on sait tout sur le liseron des poteaux, le pteris venerabilis, la moulve dentelée, le semperrigidum vermiculus et la pariétaire ombrageuse. L'imaginaire de ces deux-là n'est pas sans rappeler l'encyclopédie de Luigi Sérafini qui, sur le modèle des sommes scientifiques médiévales, avait composé un ouvrage totalement fantaisiste dont l'alphabet lui-même était inventé.

Curieux spécimens que ceux de cette collection Biloba, qui entraîne audacieusement le lecteur.

* Mieux est de ris que de larme écrire
Pour ce que rire est le propre de l'homme

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Une histoire de la lecture

de Alberto Manguel

C'est un livre savant au goût savoureux d'aventure. Alberto Manguel est passeur de sa passion : les livres. Chaque étape de son errance dans l'écriture des hommes est pour le lecteur une oasis où il peut étancher sa soif. En ouvrant son ouvrage, on entre dans les bibliothèques du monde, on est ami du plus lointain scribe et de la plus méconnue romancière. Il nous fait croiser la route de Charles d'Orléans, Ménandre, Virginia Woolf, Richard de Bury, Dante, Avicenne, Saint-Augustin, Jane Austen, Rudyard Kipling, Charles Dickens, Dame Murasaki, Mélanie la jeune et quantité d'autres, tant Alberto Manguel est un érudit.

Et l'on retiendra que :
" Dans toute société alphabétisée, l'apprentissage de la lecture représente en quelque sorte une initiation, la sortie ritualisée d'un état de dépendance et de communication rudimentaire. L'enfant qui apprend à lire est admis dans la mémoire commune par la voie des livres, et découvre ainsi un passé partagé qu'il ou qu'elle renouvelle, à un degré plus ou moins grand, à chaque lecture. C'est ainsi que dans la société juive médiévale, le rituel de l'apprentissage de la lecture était célébré de façon explicite. " Alberto Manguel.

Que l'on enduisait de miel une ardoise sur laquelle était gravé l'alphabet hébreu puis on la faisait lécher à l'enfant en âge d'apprendre et on écrivait des versets bibliques sur des œufs durs épluchés que l'enfant mangeait après les avoir lus.

Qu'au XIVème siècle à Dringenberg, bien que la calligraphie, l'art du bel écrire, ne fût jamais négligée, la capacité de lire couramment, sans faute, avec intelligence et habileté à extraire du texte la moindre goutte de sens représentait pour Crato Hofman diplômé de Heidelberg, la priorité absolue. Il était perçu par ses élèves comme joyeusement sévère et sévèrement joyeux.

Que Kafka écrivait en 1904 à son ami Oskar Pollak : " Il me semble d'ailleurs qu'on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent… un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. "

Qu'au Xème siècle, lorsqu'il partait en voyage, à dos de chameaux, le grand vizir de Perse Abdul Kassem Isma'il faisait transporter avec lui ses dix-sept mille volumes. Les quatre cent bêtes étaient entraînées à marcher en ordre alphabétique.

Que l'on peut considérer comme étant le premier roman le dit du Genji de dame Murasaki. Il fut écrit au tout début de l'an 1000.

Que : " Lu à haute voix devant un auditoire, un texte n'est plus exclusivement déterminé par la relation entre ses caractéristiques intrinsèques et celles de son public arbitraire et toujours différent, puisque les auditeurs n'ont plus la liberté (qu'auraient les lecteurs ordinaires) de revenir en arrière, de relire, d'attendre, et de connoter le texte par leur interprétation personnelle… Les lectures d'auteurs peuvent devenir tout à fait dogmatiques. " Alberto Manguel

Que c'est pendant ses très nombreuses années de captivité que le prince et poète Charles d'Orléans écrivit nombres de ses poèmes.

Que Dante faisait l'apologie de la langue vernaculaire… en latin…

Que Dickens organisait des tournées de lectures. L'une d'entre elle comporta quatre-vingt lectures dans plus de quarante villes. Il lisait dans des entrepôts, des librairies, des bureaux, des halles et des hôtels. Dans les marges de ses livres il annotait des consignes : joyeux, sévère, montrer du doigt, tendre le bras vers le sol, frémir… Puis il saluait et quittait la salle en sueur.

Que : " Les propriétaires d'esclaves (de même que les tyrans, dictateurs, monarques et autres détenteurs illicites de pouvoir) étaient bien convaincus de la puissance de l'écrit. Ils savaient, beaucoup mieux que certains lecteurs, que la lecture est une force qui n'a besoin que de quelques premiers mots pour devenir irrésistible. Quiconque peut lire une phrase peut tout lire ; plus important, ce lecteur a désormais la possibilité de réfléchir à la phrase, d'agir sur elle, de lui donner un sens. " Alberto Manguel

Qu'à Francfort, le jeune Goethe fut témoin de la destruction d'un livre par le feu, il eut l'impression d'assister à une exécution "Voir punir un objet inanimé, écrivit-il, est une chose vraiment terrible."

Qu'à Berlin, quelques décennies plus tard Joseph Goebbels faisait brûler plus de vingt mille livres devant un public enthousiaste en disant "…c'est une action forte et symbolique ". Il s'agissait des œuvres de Sigmund Freud, John Steinbeck, Marx, Ernest Hemingway, Jack London, Berthold Brecht, Thomas Mann, Marcel Proust.
Que PHILOBIBLON est le nom que donna Richard de Bury, né en 1287, à un de ses ouvrages. " Dans les livres, écrivait-il, je trouve les morts comme s'ils étaient vivants… Des livres viennent les lois de la paix…Toute la gloire du monde serait enfouie dans l'oubli, si Dieu n'avait donné aux mortels ce remède que sont les livres."

Que Saint-Augustin fait la louange de Mélanie la jeune dans une de ses lettres. Née vers 385 elle a vécu à Rome, en Égypte et en Afrique du nord. Elle aimait passionnément les livres et les recopiait.

La ferveur de Alberto Manguel et sept années de patient travail ont abouti à ce présent ouvrage : qu'il en soit loué.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Cris
par Laurent Gaudé
Babel éditeur


" Et mes frères de tranchées savent qu'il est ici des statues qui fixent le monde de toute leur douleur. Bouche bée. "

Marius, Ripoll, Jules, Rénier, Barboni ou M'Bossolo, frères de souffrance dans l'inhumanité de la guerre qui broie chair et cervelle, disent leur bout de vie massacrée.

Déjà dans
Le Grand Troupeau de Giono, Jules agonisait dans les bras de Joseph : " Tu entends, je vais chercher de l'eau. Reste tranquille, vieux, le temps de rien et je suis là. Ne gueule pas. " Toute l'horreur avait-elle été dite ? Cela ne se peut. Alors Laurent Gaudé prend son tour dans la procession de ceux qui veulent retrancher de la boue des boyaux ces jeunes hommes dont on organisait dans des cabinets lointains le pauvre avenir. Il nous fait, aujourd'hui encore, parvenir les râles du gazé, les cris du soldat fou dépossédé par la guerre de sa parole d'homme, les mots de fraternité au milieu de l'enfer.

Et l'on voudrait à leurs cris ajouter le nôtre de révolte et d'insoumission.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Quatre saisons, quatre lettres..., des instants, toute une vie... un battement d'ailes, un parfum. Rien d'important et l'essentiel. Essentiel... Quinte-essence que cette alchimie discrète du jardinier amoureux.

On n'est pas, ou plus, très habitué : pas de grands mots, pas de démonstration, pas d'exhibition sentimentale, aucun souci de convaincre, de se faire porte parole. Au vrai, Émile Morin évite tous ces périls. Cette élégance d'écriture pourrait – si on était pressé ou étourdi – ne pas dévoiler sa richesse.

Mais enfin, cela – la Création, la vie, la mort... – n'aurait pas de sens sans amour. Pas un amour si général qu'il ne concerne plus personne, non un amour d'un à une, d'une à un qui enchante le monde...

Au lecteur la responsabilité de cueillir dans ce jardin ce qui est offert.

Gilles Herlédan


Merci à Yvonne Leray de nous avoir signalé ce beau texte et saluons l'éditeur !

Ah ! Monsieur Capek, dommage que vous soyez mort en 1938 : on serait allé voir votre jardin... Heureusement que vous avez semé entre les pages de votre livre des graines volubiles jusqu'à nous.

Après vous avoir lu, on se prend à regarder au creux de l'hiver les mottes les plus nues comme des promesses chaleureuses de couleurs, de parfums et de goûts. On rit aussi de bonne grâce à vos descriptions "vraies de vraies" du jardinier éternel. On est touché enfin par la candeur de votre regard sur les fleurs, bulbes et autres semences.

Philosophe de l'herbe et des abeilles, vous savez trouver dans un carré de jardin, un monde que bien des rayons de bibliothèque ne sauraient contenir.

Vous dites avec une belle légèreté des choses graves.

Marie-Laure Jeanne Herlédan
Gilles Herlédan

Karl Kraus Les derniers jours de l'humanité, Agone

11 petites pages..., pas plus

"Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d'entre nous ? "

demande en 4e de couverture l'éditeur.

Peur-être que savoir que Cheyne Éditeur est installé au Chambon-sur-Lignon appelle avec plus de force poignante encore à ne pas dédaigner cette question.

 

 

(Durant la guerre le Chambon-sur-Lignon a ainsi accueilli de nombreuses personnes comme Albert Camus qui a et ce n'est surement pas un hasard commencé là la rédaction de la Peste En 1976, le Mémorial de Yad Vashem décida de remettre à Daniel Trocmé le titre de « Juste parmi les nations » ainsi qu'au village du Chambon-sur-Lignon à titre collectif. Le Chambon-sur-Lignon a été un des rares cas de sauvetage collectif de juifs pendant la guerre.)

Gilles Herlédan

Vidal et les siens

On connaît le sociologue, engagé tout jeune homme, dans la Résistance puis naturellement dans le combat "progressiste". Il prend rapidement, et bien avant d'autres esprits illustres, ses distances avec le stalinisme tout en restant de gauche. Très vite, il va s'intéresser aux pratiques culturelles populaires encore dédaignées par les intellectuels. On connaît aussi sa participation à l'enquête "totale" menée par le CNRS à Plozévet.
E. Morin va se consacrer de plus en plus précisément à une réflexion sur la complexité qu'il développera dans son œuvre La méthode (6 tomes de 1977 à 2004). Complexité qui va de la nature à l'éthique. De quoi mettre en question tous les systèmes clos, totalitaires.

Cette ouverture intellectuelle et de cœur, sans doute la doit-il à son histoire personnelle et à ses racines culturelles.
Avec Vidal et les siens, nous pouvons le découvrir dans un récit chaleureux, picaresque parfois, profondément sensible et au fond toujours émouvant. Une sorte d'hommage à des hommes et des femmes, bien modestes, que pendant des siècles l'Histoire a pétris ou plutôt broyés et qui n'ont pourtant jamais renoncé à croire – au moins dans la vie – à aimer, à travailler et même rire !

Vidal est son père (Morin est le nom qu'Edgar a pris pendant la Résistance) né à Salonique dans la communauté Séfarade, héritière des Marranes réfugiés en Grèce aux confins de l'Asie. Dans ce creuset on fond les langues, les cultures. On est toujours soi-même parce que toujours un peu (un) autre. En effet, rien de binaire, rien d'exclusif ne permettrait, là, de vivre.

Après une belle perspective historique jusqu'à l'aube de la Renaissance, c'est le 20e siècle qui se développe devant nous, tel que presque jamais aucun auteur n'avait pris la peine de la considérer du point de vue de ces "étranges étrangers". Pourtant la vie de Vidal, de ses parents, de sa famille et de ses familiers est – pour reprendre un titre de Morin – en quelque sorte comme un
Paradigme perdu.

Peut-être est-elle aussi, au moins autant qu'une évocation du passé, une salutaire invitation à prendre garde pour des temps futurs qui... auraient déjà commencé !

Gilles Herlédan

Mario Rigoni Stern Pour Primo Levi, éd La fosse aux ours
Stig Dagerman Tuer un enfant et autres nouvelles
Per-Jakez Hélias

Les autres et les miens

L'auteur du célèbre Cheval d'orgueil nous livre ici une présentation du pays Bigouden et de ses us et coutumes, ainsi qu'une série de contes dont on sait qu'ils ont bercé son enfance. Enfin, il évoque son travail de "collecteur" magnétophone en main pour la radio.

La présentation de la Bigoudénie
mérite à elle seule la lecture de l'ouvrage. Le ton est d'une rare vivacité et chaque portrait est dessiné avec une acuité étonnante. On croit entendre l'accent, on "voit" les attitudes – surtout si le souvenir de quelques séjours dans cette partie de baie d'Audierne est présent à l'esprit.

P.-J. Hélias est un conteur et ceux qui l'ont entendu en témoignent sans restriction. Alors, il a voulu nous faire don de ses trésors. Il faut dire que parfois le passage de la parole à la plume asséche le propos. Ce qui est fait pour être dit et entendu "maigrit" sur la papier.
Mais aussi, comment transmettre quand la source – les locuteurs en situation effective de contage – devient si ténue ?

Gilles Herlédan

Jean Giono Que ma joie demeure, Le chant du monde, Jean le Bleu

Pourquoi j'ai mangé mon père

Si vous connaissez un créationniste : offrez lui cet ouvrage. Il devrait mal le digérer ! Voilà un livre assez ancien traduit en français par Vercors* et son épouse Rita Barisse. The Evolution Man, publié pour la première fois en 1960 sous le titre What We Did to Father peut être encore lu.

En l'espace d'une génération, par la voix d'Ernest, nous est montrée l'évolution technique de quelques millénaires – le feu, naturel puis "fabriqué" et ses usages de défense et de cuisine – et l'évolution culturelle du clan à la tribu, du rêve personnel à la croyance en un "Autre monde". Le dessin, la domestication des animaux se profilent aussi. Avec un bel humour anglais, nos frères au tournant du néolithique, parlent avec nos mots et sont confrontés à toutes les conséquences de leurs progrès. Lesquels ne soulèvent pas toujours l'enthousiasme : le vieil oncle Vania a pour slogan "back to the trees", tandis que le père pense que toute découverte a une foule de potentialités.

Certains se sont plus à voir dans ce livre une sorte de plaidoyer en faveur de la restriction de nos ambitions scientifiques (Hiroshima n'est pas si loin en pleine période de guerre froide). Ce n'est pas à exclure. Là-dessus peut-on jamais être assuré d'être assez vigilant ?

Ce qui apparaît plus explicitement, en référence à Freud dans Totem et tabou. c'est l'invention du complexe paternel grâce à la frustration provoquée par l'exogamie.

On touche alors du doigt la rupture
instituée entre l'animal et l'homme, le seul être naturellement devenu apte à la culture. Animal voué à la responsabilité dès lors que cesse "l'automaton" si harmonieux de la Nature... et que les pères meurent nécessairement.

Gilles Herlédan

* On se souvient que Vercors a publié en 1952 Les animaux dénaturés

André Lafon L'élève Gilles, Ausone
Romain Gary La promesse de l'aube
Jean Giono

Les œuvres romanesques et particulièrement Naissance de l'Odyssée, Solitude de la pitié et Le grand troupeau

Yanvalou pour Charlie
Actes-Sud 2009
(en créole le yanvalou est le " salut à la terre ")

Lyonel Trouillot est un auteur qui compte, c'est un écrivain haïtien, né en 1956 qui vit depuis toujours à Port-au-Prince, Haïti. Il est demeuré fidèle à sa terre de douleur. L'écriture en est " hachée menue " comme pour mieux dire les vies hachées d'un monde perdu, si loin des modèles imaginés. Rien pour autant des mines apitoyées. Le texte du livre est nerveux, alerte, vigoureux, presque léger.
C'est le récit d'un jeune provincial devenu avocat dans la grande ville, bon connaisseur désormais des rouages d'une société parfois cynique (lui travaille dans le cabinet " Bayard "), souvent tourmentée, parfaitement structurée et catégorisée.
Nous vivons d'emblée avec les yeux et le cœur de Mathurin D. Saint-Fort, jeune avocat brillant qui en aurait oublié ses lointaines origines paysannes ; le voilà adossé à ses collègues, Elizabeth, la future commerciale, aux dents longues, et Francine qui lorgne du côté de l'humanitaire. " C'est aussi un bon filon pour la politique ".
Portrait sans nuance d'un monde sans foi ni loi si ce n'est celle de l'argent-roi. Plus pourri que moi, tu meurs. C'est dans cette vie, rangée tout de même, que survient sans crier gare en la figure de Charlie, l'enfant des rues, un autre nom de Mathurin D. Saint Fort ; le voilà en " Dieutort " ce qui le ramène à cette terre des mornes ou plutôt des bidonvilles de son enfance. Charlie a été recueilli par le Père Edmond à qui sa mère l'a déposé autrefois. Mais parce que avec de amis de l'orphelinat qui comme lui rêve aux étoiles, ils se sont fait la belle et ont donné des coups - le Père Edmond, les vire de son orphelinat en lui laissant à lui, la seule adresse de Dieutort. Charlie débarque chez Dieutort, alias Mathurin D. Saint-Fort, avec sa gouaille des rues et son sens de la vérité des êtres. Et voilà notre homme obligé à accompagner Charlie sur la route de l'errance. Nous rentrons dans le gang, les amitiés : belles ou louches, les relations, les coups, le misère ordinaire. Il y aura mort d'homme. Des amis inséparables qui s'entretuent. Charlie en fait les frais, tué par Nathanaël parce que lui rêve trop, se laisse embarquer par les yeux d'un rêve trop grand qui se joue de vous. Misère ordinaire, parcours sordide et humanité si touchante. C'est un texte sur la fraternité des pauvres. Un texte comme un chant de souffrance et d'amour pour une terre des possibles, sa terre de souffrance et sa terre à bonheur.
C'est à lire la rage au cœur comme un appel à vous lever ou à entendre au-dedans de soi les cris des Charlie de la souffrance ordinaire. Beau texte d'humanité.

J.T.

Louis Guilloux Le sang noir

Le livre autobiographique de Hervé Hamon, le dernier livre d'un briochin de race, un vrai fils de Louis Guilloux, de Georges Palente et d'Armand Robin. Il raconte dans Toute la ville va vers la mer - mot du poète belge Verhaeren - son parcours de gosse de ville, d'un Saint Brieuc d'hier, voire d'avant-hier à l'arrivée de la guerre ; Hervé est un fils prolétaire d'une ville facilement ouvrière et socialiste, il rencontre d'ailleurs Louis Guilloux en largement aîné. Où l'on entend le jeune Hervé se faufiler dans l'ascenseur social, pour, de lycée en prépa, rejoindre la Sorbonne et bientôt le monde de l'édition et de l'écriture, après un détour par l'enseignement. Besoin de ne pas s'installer trop longtemps. Du sel et de la mer dans les veines, Hervé Hamon est l'écrivain prolixe d'une œuvre de sociologie sur la gauche parisienne, l'Algérie, les profs..; Belle plume nerveuse et attachement sensible aux causes souvent difficiles. Mais on l'entend aussi réagir en provincial au parisianisme et à l'élitisme bourgeois. Lui, demeure ce breton déraciné qui a besoin de retrouver le sol. Hervé Hamon n'a rien d'un gavroche mais il est rare je crois de trouver sous une plume célèbre désormais un hymne à cette Bretagne qui loin de s'enclore dans le passé ne cesse de s'ouvrir au plus universel. Hervé Hamon est un vrai fils de Saint Brieuc, la ville toujours ouvrière et prête à se lever pour la justice.

J.T.

" Le monde nous gratifie de peu de chose à présent, il semble n'être que vacarme et angoisse; cependant l'herbe et les arbres continuent de pousser. Et même si un jour la terre entière est recouverte de blocs de béton, le grand ballet des nuages se poursuivra dans le ciel; ici et là des hommes continueront d'ouvrir grâce à leur art la porte d'accès au divin. "

Entre autres textes regroupés par l'éditeur pour constituer un éloge de la vieillesse, ce bref extrait du sage Hermann Hesse à l'âme d'enfant.


Et aussi : relire " Lachapelle rose avec son petit auvent " dans Description d'un Paysage* où l'auteur lors de ses promenades quotidiennes en montagne prétexte le lieu pour une déambulation intérieure, " une géographie existentielle ".

J. Corti, coll. Les massicotés

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Voilà un livre qui tient ses promesses : il nous conduit à la découverte de l'univers de Guillevic. Avec discrétion, Brigitte Le Treut, nous invite à une longue promenade dans les terres et les espaces guilleviciens. On oublierait presque sa présence à nos côtés tandis que nous faisons nos découvertes et pourtant... elle nous offre son considérable travail avec générosité.

Il lui aurait sans doute été bien plus facile de nous "expliquer" Guillevic et, par le fait — assez banal de la critique — de plus parler d'elle que du poète !
Par son retrait volontaire qui est une sorte d'éthique de l'écriture, elle nous laisse entrer en tête-à-tête avec Guillevic, en "coeur à choeur" avec son chant.

Certainement B. Le Treut sait-elle conduire son lecteur au point crucial de l'œuvre où il pourrait se montrer rétif, inquiet, là où se révèle (p. 249) l'importance du vide qui n'est "Pas seulement / le contraire de qui est. // Mais ce qui donne / L'aspect, la façon d'être / À ce qui est." selon les mots même du poète.(*)

En somme, c'est en parfaite congruence avec l'objet de son travail que l'auteure a su "Adopter / Le rien qui loge / Dans ce qu'on aime" (**).

On lui sait donc gré d'avoir tenu, tout au long de son ouvrage, le parti pris d'une écriture ouverte et respectueuse.

Gilles Herlédan

(*) Motifs, p. 48
(**) Motifs, p. 51

Des " Vies minuscules ", une seule eût suffi, Pierre, le reste est par trop exposé, mais l'abbé, oui, qui caresse les petits uraeus pour toucher du bout du doigt l'éternité.

"I've immortal longings in me " dit Shakespeare entre les lèvres de Cléopâtre.
Le Louis-René des Forêts a, là, présent de roi et nous partageons à la table.

Saint-Pol-Roux convoqué pour les oiseaux que ses arbres s'échangent aura croisé l'Armand Robin, des bois lui aussi, qui lui entend même frotter leurs branches de joie. Bienheureux les simples dont Thomas est le Prince.

Ce Bandy là est sûrement un troisième larron qui nous fait lever les yeux.
C'est de corps et de sang, une écriture majuscule.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Albert Cohen

Oh ! vous frères humains, Folio

"... qui oserait scier la branche qui le porte ?..."
" c'est alors, fût-ce qu'une seconde, une minute au plus, Dorme ne le saura jamais, qu'un grand vent fit trembler la forêt de ses nerfs, ..."
" Désirez-vous l'éternité ?
- Quelqu'un la désire au fond de moi"
Le feu brûle déjà en dedans. Dans Les mots à la gorge un seul suffit, crié du fond de l'âme, un non à la Bonhoeffer. Le mot qui délivre dit Aragon ou celui qui enchaîne.
L'enchaîné va au supplice car la voix s'est frayé un chemin, cela qui en lui fait vérité. Chemin de croix qui mène dans l'espace infini, " à l'extrémité de l'allée verte " vers le flamboiement, le feu sacré.


Ce livre a été l'objet d'une rencontre du 6 au 12 juillet 2009 à Mirmande, organisée par l'Association des amis de Jean Sulivan

et aussi L'Exode, Le Plus petit abîme... et tant d'autres titres de l'œuvre de Jean Sulivan

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Albert Camus

récits, nouvelles et essais
 
Margerite Yourcenar : L'œuvre au noir
Primo Levi Si c'est un homme, La trêve, Le système périodique,La clef à molette, Maintenant ou jamais, Conversations et entretiens, Robert Laffon, coll. Bouquins

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